La face autoritaire de l’Etat néolibéral





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Prévention de la délinquance :

la face autoritaire de l’Etat néolibéral
I : Prévention de la délinquance : l’état d’avancement du projet
En 2003, Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, élabore un projet de loi de prévention de la délinquance qui soulève immédiatement les critiques de magistrats et de travailleurs sociaux. Le gouvernement quant à lui est alors peu pressé d’avaliser ce projet, mais une « Commission prévention » du Groupe d’Etudes parlementaire sur la Sécurité Intérieure (GESI) se met en place, à l’initiative de Christian Estrosi, le « poisson pilote » de Sarkozy. Elle est présidée par le député UMP Jacques-Alain Bénisti, maire de Villiers-sur-Marne, qui remet, en octobre 2004, le rapport préliminaire des travaux de la Commission au ministre de l’Intérieur d’alors qu’est Dominique de Villepin. Le projet de loi de 2003 et le rapport Bénisti de 2004, parfaitement convergents dans leurs analyses et leurs propositions, ont fait l’objet d’une précédente présentation –partielle- par la Commission DLA sous le titre « La place de l’école dans les dispositifs répressifs. »
Revenu au poste de ministre de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy est destinataire du rapport définitif du GESI, intitulé, comme le précédent « Sur la prévention de la délinquance » et daté de septembre 2005. Ce rapport de 63 pages est accompagné d’une synthèse de 13 pages signée de Jacques-Alain Bénisti et datée d’octobre 2005. Entre temps, Nicolas Sarkozy avait mis provisoirement de côté son projet de loi de prévention de la délinquance « face aux réticences d’une partie du gouvernement »1, pour lui substituer un « plan de prévention de la délinquance » remis le 9 décembre 2005 au Premier Ministre. Une des mesures contenues dans ce plan est d’ores et déjà concrétisée : un Comité interministériel de prévention de la délinquance a été installé par le décret n° 2006-52 du 17 janvier 2006. La première réunion de ce comité présidée par Dominique de Villepin a été consacrée à la préparation de la nécessaire concertation entre tous les ministères ayant à connaître de la prévention de la délinquance. Plutôt que de proposer au Parlement le projet de loi de Sarkozy de 2003, le Premier ministre souhaiterait une « déclinaison législative » du plan, c’est-à-dire une dispersion des dispositions du projet de loi et du plan à travers plusieurs textes. Par exemple, certaines mesures d’encadrement des familles à l’autorité jugée défaillante, prévues dans le plan de prévention, sont incluses dans le projet de loi « pour l’égalité des chances » adopté sans vote par l’Assemblée Nationale le 9 février 2006.
Mais, qu’il s’agisse du plan, du projet de loi global, ou de sa « déclinaison législative » à travers plusieurs projets de loi en cours de discussion ou à venir, la philosophie de toutes ces initiatives est clairement détaillée dans un texte de 43 pages, en forme d’ « exposé des motifs » émanant du Ministère de l’Intérieur et rendu public en décembre 2005. La présente note s’attachera prioritairement à l’analyse de l’esprit général de cette politique dite de prévention de la délinquance, au travers du rapport définitif du GESI, de la synthèse qu’en a tirée Jacques-Alain Bénisti, et de l’ « exposé des motifs » introduisant le plan de prévention de la délinquance, trois textes qui présentent de profondes analogies. Ce travail doit beaucoup à la copieuse documentation et aux analyses critiques approfondies mises en ligne par le site Internet du CNU (Collectif National Unitaire contre la délation) référencé comme suit : www.abri.org/antidelation.

II : Comment se présentent ces trois textes
Le rapport du GESI est un texte de 63 pages daté de septembre 2005 disponible sur www.abri.org/antidelation et qui, en l’état, est incomplet, car il y manque la page 17 et les annexes. Dans cette version, il n’était pas complètement finalisé, les propositions 16 à 30 semblant ne pas avoir été revues par l’ensemble de la Commission, non plus que la conclusion. La synthèse qu’en a tiré le président de la Commission parlementaire Bénisti en octobre 2005 est en grande partie un collage de citations tirées du rapport du mois de septembre.

Il est fort dommageable qu’un texte pointant la mauvaise connaissance de la langue française comme origine indiscutable de la délinquance témoigne lui-même d’une maîtrise approximative de la langue écrite : les fautes d’orthographe sont légion, les règles de la ponctuation ne sont pas respectées. Un certain nombre de phrases, voire des paragraphes entiers, sont quasi incompréhensibles du fait d’une syntaxe fantaisiste dépourvue de toute rigueur. Certaines phrases sont tellement mal tournées qu’il est nécessaire, pour saisir la cohérence de la pensée des rédacteurs, de leur faire dire le contraire de ce qu’elles affirment. Ainsi, en lisant le 2ème paragraphe de la conclusion du rapport du GESI page 63, on apprend que « le chômage des parents » est « la première forme du respect qu’ils attendent de notre société » ! Ou encore, page 32, on nous dit qu’il faut améliorer la formation des enseignants à l’IUFM en les initiant… aux drogues !
Un autre aspect peut faire craindre que le sérieux nécessaire à la gravité des questions traitées n’ait pas présidé à l’élaboration de ce rapport. Par exemple, il est fait mention page 39 d’un article, jugé important, que Laurent Mucchielli, chercheur au CNRS et directeur du CESDIP (Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales), a publié dans la revue savante Criminologie. Cet article est consacré à la délinquance des étrangers. Mais, plutôt que de livrer au lecteur du rapport les réflexions qu’un examen attentif de cet article aurait pu inspirer aux membres de la commission parlementaire, ces derniers publient, pages 40 à 43, un article non daté d’un journaliste de l’hebdomadaire Le Point, librement inspiré du travail de Laurent Mucchielli. Cette méthode d’analyse pour le moins légère est reprise à propos d’une étude du sociologue Sébastien Roché sur les délits commis par les mineurs ; l’étude en question n’est pas reproduite, ni même résumée, mais on préfère publier (pages 43 à 46) la mise en scène orientée qu’en a fait l’hebdomadaire L’Express dans son numéro du 18 octobre 2001.
Qu’on ne s’y trompe pas cependant : ce rapport, quelle que soit la forme définitive que prendra sa rédaction, doit être pris au sérieux, car il définit l’idéologie dominante de notre époque. Il justifie et instaure le contrôle social généralisé, c’est-à-dire l’Etat sécuritaire, nécessaire pendant du libéralisme économique. Nous assistons à une redéfinition de la mission de l’Etat. Naguère garant d’un certain « équilibre » (à défaut d’équité) social, celui-ci devient, dans la pratique néolibérale, garant du fonctionnement et de la lisibilité du marché, et se donne pour mission d’assurer la « sécurité »2 sur le territoire, afin que le marché puisse « librement » réguler échanges et rapports sociaux. Cette « sécurité » passe par le contrôle de la population et en particulier tous ceux pour qui le « marché » signifie exclusion et précarité.
La présentation du plan de prévention de la délinquance par Nicolas Sarkozy est plus cohérente que le rapport du GESI dans la forme, quoiqu’une certaine précipitation s’y remarque comme en témoignent la multiplication des fautes d’orthographe au fur et à mesure que se déroule le texte, ainsi que le rajout à la dernière minute d’un ultime paragraphe faisant écho aux « violences urbaines » de novembre 2005. Sarkozy y propose une législation inspirée de feu la loi « anti-casseurs » qui permettrait à la justice de s’affranchir du « principe juridique de la personnalisation de la responsabilité pénale », et de ne pas avoir à s’embarrasser d’ « apporter la preuve de la participation précise de chacun aux infractions commises [en groupe]. » (p. 49)
On le voit par cet exemple, le plan de prévention de la délinquance, qui est en parfaite cohérence de vue avec les analyses et les propositions du GESI visant à systématiser le contrôle social, en tire les conséquences juridiques en s’attaquant à ce principe de droit fondamental qu’est la personnalisation de la responsabilité pénale. C’est bien d’ailleurs toute une panoplie de dispositifs modifiant les fondements du droit que proposent ces trois documents.

III : La conception libérale de la délinquance
Le catalogue des « évidences », et des propositions de « bon sens » destinées à décrire et à prévenir la délinquance peut être décliné selon 6 axes principaux :
1/ Il faut défendre la société
Il n’est question dans tous ces textes que d’une forme particulière de délinquance : la délinquance de rue des jeunes banlieusards, érigée au rang de problème majeur que la société devra affronter dans les décennies à venir. Cette délinquance est considérée comme relevant d’un traitement spécifique, et non du seul traitement judiciaire et pénal comme les autres formes de délinquance (routière, financière etc.) car elle est vue comme remettant en cause les bases de l’ordre social et de l’autorité. Le texte de Sarkozy le dit bien, page 4 : « L’intégration ne concerne pas seulement les jeunes issus de l’immigration : l’échec d’intégration dans la société peut être, quelle que soit l’origine de la personne, source d’une frustration morale qui elle-même peut engendrer un basculement dans des comportements de rupture (délinquance, mais aussi intégrisme religieux, ou repli communautaire) ». Pointant la délinquance comme une remise en cause de l’ordre social par des catégories marginalisées, les tenants de l’Etat libéral-sécuritaire n’envisagent pas pour autant de discuter cet ordre social. Au contraire, ils opèrent un retournement en présentant la mise en question de l’ordre social comme une forme cruciale de délinquance. Il n’est donc dès lors plus question de tarir les sources des comportements incriminés en développant le lien social par davantage de justice et d’éducation. La seule éducation qui vaille, c’est l’éducation civique, à grands coups de sermons moralisants sur le respect indiscutable des règles et de l’autorité. Les formules incantatoires sur les bienfaits supposés d’une éducation civique purement instrumentale n’ont plus rien de commun avec la conception que Condorcet s’en faisait : former des citoyens difficiles à gouverner.
2/ La délinquance est une maladie et une déviance
La délinquance ainsi entendue n’est pas considérée pour ce qu’elle est, c’est-à-dire comme un phénomène socio-politique, mais elle est vue comme une maladie, et doit être traitée, en conséquence, sur le modèle de la prévention sanitaire, c’est-à-dire dépistée le plus précocement possible grâce à des batteries de tests standardisés. Aux yeux des idéologues de la droite libérale-sécuritaire, l’analyse des rapports sociaux est présentée comme n’étant pas pertinente pour décrire l’origine de problématiques que l’on a vidées de leur contenu économique et sociologique, puis que l’on a réduites à leur dimension individuelle.
Cette logique est parfaitement illustrée par le projet de généraliser les Maisons des Adolescents dans tous les départements, projet résumé comme suit dans l’ « exposé des motifs », page 37 : « La santé mentale des adolescents est un problème de société sérieux.3 Il convient tout d’abord de se donner les moyens de repérer ces adolescents en souffrance, les rencontrer et évaluer leurs besoins, mais aussi leurs potentialités. Il faut également rencontrer leurs parents et les aider eux aussi à s’occuper de leurs enfants. Les adolescents en difficulté peuvent devenir violents à l’égard d’eux-mêmes ou des autres. Il faut offrir une réponse efficace et adaptée pour la santé psychique des enfants et des adolescents. C’est essentiel pour leur avenir. Il s’agit de créer une Maison des Adolescents (MdA) par département située dans un des quartiers les plus en difficultés de la ville en commençant par les grandes villes où se posent les questions de violence. » Beaucoup de bonnes intentions, qui, à l’analyse, se révèlent plus inquiétantes :

  • on reconnaît l’existence de « quartiers en difficultés », « où se posent les questions de violence » - ce qui laisserait supposer que l’on admet que la violence puisse être le corollaire des difficultés (économiques et sociales) ;

  • c’est dans ces quartiers que l’on souhaite installer les Maisons des Adolescents, ce qui implique que l’on pense que les difficultés des familles puissent avoir des effets sur la santé psychique de leurs membres ;

  • on charge donc les médecins de traiter ces effets médicalement, sur des personnes prises en charge individuellement, sous couvert de répondre à une demande (« évaluer leurs besoins ») trouvant son origine dans une souffrance ;

  • mais on ne conçoit ces prises en charge médicales que comme des dispositifs visant à régler des problèmes de violence, ce qui explique cette sollicitude pour les souffrances des jeunes dans un projet de prévention de la délinquance ;

  • La création de ces MdA sur des territoires ciblés répond à la même logique que celle de la police de proximité qui, sous couvert d’aider au plus près la population, induit toutes les formes de délation, occasion d’une intrusion dans la vie privée des familles ;

  • ce mode d’intervention dispense d’avoir à poser le problème des origines de cette souffrance et de cette violence, et d’avoir à proposer des solutions s’attaquant aux racines du mal.


La délinquance est donc présentée comme une maladie au sens de déviance par rapport à une norme ; cette notion de déviance n’est un concept médical que du point de vue de la psychiatrie comportementale, c’est-à-dire du point de vue de l’école la plus scientiste et normative de la médecine, qui est aussi la plus en vogue de nos jours. Cette psychiatrie comportementale est en effet en passe de (re)conquérir en le disqualifiant le champ de la psychopathologie. Cette dernière avait au moins le mérite de considérer les troubles comme des souffrances, et de les relier à l’histoire du sujet, alors que le cognitivo-comportementalisme moderne ne se soucie d’identifier – dès le plus jeune âge – les « troubles des conduites » que pour les rectifier. Cette vision réductrice et instrumentale de la personne est bien illustrée par un rapport récent d’expertise de l’INSERM, publié en septembre 2005 et intitulé « Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent ». Elle a été critiquée sur le fond par le Syndicat national des médecins de protection maternelle et infantile (SNMPMI) dans un tract diffusé par la section de Seine-Saint-Denis de ce syndicat à l’occasion des Etats généraux de la pédopsychiatrie de ce département, qui se sont tenus le 6 décembre 2005. Ces médecins revendiquent en effet une autre conception de leur métier : « […] nous n’acceptons pas de regarder chaque enfant, chaque famille exposés à des difficultés de la vie comme immanquablement guettés par la dérive vers la délinquance ou tout autre comportement « déviant ». […] nous revendiquons une approche humaniste des soins qui s’appuie sur la singularité du développement de l’être humain. Nous ne confondons pas les difficultés des personnes avec les dysfonctionnements de la société, nous savons aussi à quel point la précarité sociale et économique des familles, les difficultés d’accès au travail, au logement, à la protection sociale peuvent avoir des effets sur leur santé physique et mentale. […] Souhaitons que les Etats généraux du 6 décembre contribuent à avancer dans cette perspective, pour préserver et développer des soins psychiques « bien traitants » pour les enfants et leur famille en Seine-Saint-Denis. » Relevons ici l’expression de « soins psychiques » à laquelle est attachée la fraction humaniste de la psychopathologie, par rapport aux comportementalistes qui ont évacué le psychisme de leurs conceptions.
Le langage médical utilisé par la psychiatrie comportementale sert en fait à dissimuler, sous couvert de « diagnostic », un jugement sur un comportement : la déviance. Il permet donc de faire passer toutes les formes de répression et de dressage comportemental pour de la prise en charge, de l’aide personnalisée, du soin.
3/ Une gestion individuelle des problèmes sociaux
Il ne s’agit donc pas de prévenir l’apparition d’un phénomène social – ce qu’est véritablement cette délinquance – par une volonté politique de réorganiser les rapports sociaux : il s’agit plutôt de dépister des individus sur lesquels on pose le pronostic de future délinquance au vu de leur comportement dans les institutions qu’ils sont obligés de fréquenter dès leur plus jeune âge, c’est-à-dire la consultation de PMI, puis la crèche, puis l’école maternelle (dont le GESI recommande la fréquentation dès l’âge de 2 ans), etc. Cette dérive prédictive contient en elle-même des effets stigmatisants, aux conséquences psychologiques et sociales néfastes.

Cependant le zèle mis au dépistage est prédéterminé par la situation socio-économique de l’individu à dépister et de sa famille. L’ « exposé des motifs » de Sarkozy précise en effet page 7 qu’il faut « assurer un ciblage des actions vers les populations et les territoires pertinents […] A cet effet [la politique de prévention de la délinquance] met notamment en œuvre des mesures éducatives et sociales et des actions sur l’environnement des lieux présentant des risques de délinquance. » Tout l’esprit de cette politique s’inscrit dans cette tension entre, d’une part, la volonté de traiter la délinquance comme un problème individuel nécessitant une réponse centrée sur le contrôle du comportement de la personne, et d’autre part la désignation de groupes sociaux, assignés à des territoires précis, exposés et/ou responsables de cette délinquance. Ce qui suppose un minimum de reconnaissance de la délinquance comme un phénomène social – mais auquel on se refusera à donner des réponses sociales en disqualifiant le « traitement social » de la délinquance (c’est-à-dire le traitement qui est censé avoir été appliqué au problème ces dernières décennies) présenté comme un échec ; le texte va même jusqu’à affirmer que c’est l’approche sociale de la délinquance qui serait « réductrice » (p.3). La seule concession faite pour ne pas apparaître comme une simple machine de guerre au service de la bourgeoisie libérale et financière est que jamais les quartiers (« territoires ») et les classes (« populations ») stigmatisées ne sont nommées.
La conception réductrice de la prévention qui émane de ces textes est un choix délibéré et conscient. En effet, il faut lire attentivement la page 8 du rapport du GESI. On y trouve d’abord, lignes 4 à 9, la reconnaissance explicite de l’origine sociale de la délinquance comme conséquence des inégalités : « Comment aider ces jeunes à ne pas sombrer dans la délinquance ou tout simplement comment les aider à réussir ? […] Ces interrogations supposent comme préalable de rendre possible l’accès à un emploi au double sens d’un statut professionnel et d’un revenu, l’accès à un logement et ainsi d'être en mesure de s’assumer en tant que citoyen.»4 C’est ce que l’on nomme ligne 11 une conception « globalisante » du traitement de la délinquance, conception reconnue certes comme pertinente, mais à laquelle on substitue néanmoins par des glissements progressifs la conception « restreinte », visant à « obtenir des changements dans les comportements individuels ». Dans un premier temps les rédacteurs admettent que ces deux conceptions « entraînent une responsabilité sociétale parfois différente » (ligne 28). En effet la conception « restreinte » de la délinquance met l’accent sur la seule responsabilité de l’individu qui a commis un acte délictueux tandis que la conception « globalisante » prend en compte la responsabilité d’une organisation sociale injuste qui inflige à certains groupes des souffrances auxquelles des individus réagiront violemment. Mais les auteurs de ces textes ajoutent aussitôt que, néanmoins, cette responsabilité « pose par ailleurs des questions relatives à la contrainte et aux mesures de contrôle social que nécessite une politique globale de prévention. »
Ainsi pour eux, une « politique globale de prévention » nécessite des « mesures de contrôle social ». Ce paradoxe apparent s’explique aisément : ils insistent sur le fait que la meilleure prévention, c’est la lutte contre le chômage en favorisant l’insertion professionnelle et sociale des jeunes. Or, comme l’exige le patronat, la lutte contre le chômage passe par la précarisation accrue de la situation des salariés, ce qui rend de ce fait fort illusoire le processus d’insertion des jeunes et sa conséquence espérée, la paix sociale. Dans ces conditions, traiter « globalement » la délinquance ne peut qu’aboutir à déstabiliser davantage les groupes déjà exposés et fragilisés, et accentue la nécessité de mettre en place des dispositifs de contrôle comportemental qui ressortissent à la conception « restreinte » de la prévention de la délinquance. Tout cela met en évidence qu’à moins de parvenir à un renversement du rapport des forces, la dégradation des conditions de vie des travailleurs (le traitement social par la précarité) et son corollaire la répression, seront des constantes durables des rapports sociaux.

4/ Vers le « casier social »
Les dispositions préconisées dans ces textes ne visent donc pas la prévention globale de la délinquance, mais le traitement administratif de la déviance. En effet, le rapport dilue la notion de délinquance, qui suppose l’accomplissement de faits délictueux, dans celle de déviance comportementale – ce qui tend à étendre la responsabilité des justiciables à des faits qui n’ont pas (sous-entendu pas encore) été commis, et/ou à des faits ou des comportements qui ne sont pas de nature délictueuse, ou qui n’ont pas (encore) été caractérisés comme tels. Relevons à ce propos la proposition n° 7 exposée à la page 10 de la synthèse du rapport du GESI rédigée par Jacques-Alain Bénisti :

« Généraliser les groupes locaux de traitement de la délinquance (GLTD) composés du Procureur de la République, du Préfet et du maire, du commissaire de police, des travailleurs sociaux de la circonscription, afin de mieux cibler et de mieux surveiller les délinquants récidivistes ; ceci permettra lorsque ces derniers passeront en jugement de donner au magistrat l’étendue réelle des délits commis au cours des trois années. »
S’il s’agissait réellement de récidivistes, c’est-à-dire de personnes qui ont déjà été condamnées précédemment, l’institution judiciaire n’aurait nul besoin de demander aux travailleurs sociaux ou à la police l’état de leur casier judiciaire, puisque c’est précisément la justice qui détient ces informations. Ce qu’il s’agit de demander aux travailleurs sociaux, c’est, non pas de fournir au juge l’étendue réelle des délits, mais d’être des témoins à charge pour des faits de comportement que l’on considérera comme déviants sans pour autant les caractériser comme des délits. C’est cette conception nouvelle du travail social que dénonce le Collectif National Unitaire lorsqu’il écrit, dans un tract du 14 décembre 2005 : « Les services sociaux et médico-sociaux verraient ainsi leur mission d’aide et d’accompagnement dans le respect des familles évoluer vers une politique de contrôle social, et les professionnels concernés deviendraient de fait des agents de ce qu’on pourrait appeler un service de renseignements généraux « social » chargé de constituer pour le compte des « autorités » un véritable casier social. » Il s’agit donc d’exiger de l’individu, non seulement qu’il soit responsable de ses actes (ce qui justifie l’existence du casier judiciaire), mais qu’il rende des comptes sur sa situation économique et sociale et sur sa personnalité. Nous avons là le processus exact qui conduit à la criminalisation de la pauvreté.
5/ Victimes donc coupables
Ces textes, ainsi que d’autres également récents5, dans une approche faussement sociologisante et territoriale de la délinquance, traitent en parallèle les « victimes » et les « coupables », pour finalement assimiler les unes (les victimes) aux autres (les coupables) au fil de dénégations successives. L’exposé des motifs du plan Sarkozy propose page 8 : « Le département, échelon de la proximité des services publics avec la commune et premier responsable de l’action sociale, doit avoir un rôle déterminant dans la prévention à la fois de la victimisation et de la délinquance des mineurs. […] Aussi un service unique en charge de l’enfance sera créé au sein de chaque Conseil général6. » Cela faciliterait les signalements effectués par les services sociaux ayant connaissance de faits relevant de l’enfance en danger. Notons qu’il s’agit de faire fusionner la protection de l’enfance et le traitement de la délinquance des mineurs alors que les enfants sont généralement mis en danger du fait du comportement de certains adultes.
Quoiqu’il en soit, après avoir préconisé la fusion, le texte comporte le passage suivant, qui souligne au contraire l’intérêt qu’il peut y avoir à ne pas mélanger les deux : « Toutefois les mesures qui ont pour objectif l’amélioration de la situation de personnes ou plus généralement de populations fragilisées ne doivent pas être systématiquement considérées comme entrant dans le champ de la politique de prévention de la délinquance. Une telle assimilation, source de confusions et donc d’inefficacité, serait contraire à la volonté de clarification et d’efficience recherchée. »7 (p. 9). Ce passage est sans doute destiné à rassurer les travailleurs sociaux, inquiets de voir leur rôle d’assistance se transformer en inquisition, ce qui ruinerait la nécessaire confiance qui doit s’instaurer entre eux et le public à aider et à protéger. Mais le ministre revient aussitôt sur cette concession à la déontologie du travail médico-social quand il affirme : « On ne saurait pour autant méconnaître que protection des personnes et prévention de la délinquance concernent des champs parfois croisés. »
Incohérence ? Pas vraiment. C’est le même raisonnement qu’on retrouve un peu plus loin dans la page 9, à propos de l’extension des compétences régionales. Les régions en effet ont en charge l’organisation des transports d’intérêt régional ; elles doivent donc être à ce titre actrices de prévention de la délinquance dans les transports collectifs. Selon la même logique, l’ « exposé des motifs » propose que les compétences des régions en matière de formation professionnelle soient élargies à la prévention : « Ainsi peut-on imaginer […] que les actions d’insertion professionnelle menées notamment dans le cadre des missions locales et des lycées professionnels soient plus ciblées en faveur des jeunes présentant les plus grands risques de marginalisation ou de victimisation. » Nous retrouvons ici cette logique qui, à la fois, reconnaît que le risque de délinquance est lié aux difficultés d’insertion professionnelle et sociale qui font des jeunes marginalisés des victimes – mais qui en même temps récuse le fait que ces jeunes puissent être victimes de l’injustice sociale et des inégalités (en effet leur reconnaître ce statut de victimes impliquerait, non pas de créer des structures de prévention de la délinquance mais de mener une autre politique économique et sociale). On les présente donc comme les victimes… de la délinquance de leurs camarades aussi marginalisés qu’eux.
On peut donc reconstituer de la manière suivante le raisonnement récurrent qui fait de l’enfance en danger une enfance dangereuse :

  • premier temps : on reconnaît qu’il existe des situations objectives de grande précarité de la vie, avec tout leur cortège de malheurs cumulés.

  • deuxième temps : on constate le lien entre ces situations de fragilité sociale (accentuées par les politiques néolibérales) et les actes de délinquance de rue.

  • Troisième temps : on refuse d’admettre la nécessité de mettre fin à ces situations par des actions politiques dans les domaines économique et social, actions qui soient en rupture avec l’offensive présente du capitalisme mondialisé. Ce déni est évidemment constitutif de la pensée libérale dont le but est précisément d’accélérer cette offensive.

  • Quatrième temps : on peut alors présenter comme une réponse sérieuse à la précarité des conditions de vie une politique de simple gestion des débordements, visant à contenir dans des limites statistiquement acceptables les manifestations d’agressivité, de révolte et de débrouille mélangées qui constituent ce qu’on appelle la délinquance.


6/ L’égalité des chances, substitut à l’égalité sociale
Mais la pensée libérale sait aussi cacher son cynisme derrière le paravent de l’idéologie. Considérant que les difficultés d’insertion et d’intégration de toute une frange de la jeunesse la précipitent dans les bras de la délinquance, Sarkozy dégaine sa « solution » préférée : l’égalité des chances : « […] une politique renouvelée de prévention doit être guidée par des principes clairs [parmi lesquels] – considérer que l’intégration constitue un volet essentiel de la politique de prévention, par la valorisation des parcours de ceux qui aspirent à la promotion sociale en dépit d’un environnement souvent difficile […]. C’est pourquoi l’encouragement à l’engagement des jeunes au service de leurs concitoyens et la promotion d’une égalité réelle des chances sont aussi des outils d’une politique d’intégration renouvelée. » (p. 4) La pensée se précise page 29 : « Nos concitoyens issus de milieux modestes souhaitent être intégrés en fonction de leur valeur et de leur capacité et non en fonction de politiques sociales indifférenciées. »
C’est là le vocabulaire et les concepts typiques des libéraux. La promotion sociale se réduit à proposer à une minorité de s’en tirer individuellement pendant que la majorité s’englue dans la misère. Ce modèle libéral s’oppose aux politiques sociales visant à l’amélioration des conditions de vie du groupe social dans son ensemble. En effet, l’aspiration à l’égalité sociale est présentée comme archaïque et remplacée par l’idéologie de l’égalité des chances. On prétend mettre tout le monde sur la même ligne avant le départ de la course, mais on veille à ce qu’il n’y ait qu’un gagnant, et une multitude de perdants. Il est ainsi logique que Sarkozy, après bien d’autres, propose la compétition sportive comme modèle des rapports humains : « Seuls les exploits sportifs remplissent une fonction qui devrait être plus courante dans tous les secteurs de la vie sociale, politique ou administrative. » (p. 27)
Dans le texte de Sarkozy comme dans le rapport du GESI, l’internat scolaire est l’institution qui permet à la fois la promotion des plus méritants (politique d’égalité des chances) et l’étroite surveillance des plus récalcitrants (politique de prévention de la délinquance). A défaut de « combler les handicaps liés à l’habitat, l’environnement social ou au revenu », on pourra toujours distribuer des bourses à ceux que le maire aura désignés comme les « meilleurs », ou à ceux qui auront réussi au concours général spécial ZEP. Ces suggestions de l’ « exposé des motifs » sont en cohérence avec la politique du ministre de l’Education qui veut autoriser les meilleurs élèves fréquentant les établissements classés en ZEP à déroger à la carte scolaire pour pouvoir intégrer les « bons » établissements. « L’égalité des chances » est bien un concept libéral qui veut nier l’origine sociale de la réussite scolaire, pour lui substituer la réussite individuelle. Dès lors, l’aspiration à l’égalité sociale est présentée comme dépassée et ringarde.
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