Le rapport au corps : quel usage de ce dernier par les jeunes errants ? p 18





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Université Paris-Sud 11

Université de Caen

Basse-Normandie

Diplôme interuniversitaire

« Adolescents d’aujourd’hui : savoirs, pratiques, partenariats »

Année 2014-2015

Promotion Janusz KORCZAK

ADOLESCENTE EN ERRANCE :

QUEL ACCOMPAGNEMENT EDUCATIF POSSIBLE ?



Mémoire présenté le 17 Septembre 2015

Par BOUTET Angéline

Née le 11 Avril 1979

Educatrice Spécialisée

EDS de CRETEIL

TABLE DES MATIERES :

Introduction………………………………………………………………...……..p 3

Partie 1 : Récit de vie : Le parcours singulier de J. ………………....p 4

  1. Cadre légal d’intervention professionnelle……………………………….……p 4

  2. Historique familial et de la mesure éducative..…………………………….….p 5

  3. Accompagnement de la jeune………………………………………………….p 6

Partie 2 : Apports théoriques ……………………………………………….p 13 

  1. Processus d’errance, tentative de définition……………………………..…….p 13

  2. Deuil et Adolescence.……………………………………………………….....p 16

  3. Le rapport au corps : quel usage de ce dernier par les jeunes errants ?..............p 18

  4. Les fonctions psychiques de l’errance………………………………………....p 20

Partie 3 : Réflexion et Perspectives…………………………………….….p 23

  1. Errance : seule issue, moyen de survivre ?.........................................................p 23

  2. Garder à l’esprit le sujet désirant… ……………………………………….…..p 25

  3. Malgré les limites de l’accompagnement éducatif en EDS…………………....p 26

Conclusion…………………………………………………….…………………..p 29

Bibliographie…………………………………………………..………………….p 30

INTRODUCTION

« Je sais plus, je suis complètement perdue …». Ces mots prononcés par J., au téléphone, d’une voix à peine audible, en février 2015, résonnent dans mon esprit.

Educatrice spécialisée exerçant à l’Espace des Solidarités (EDS) de CRETEIL, depuis juillet 2014, il me paraissait indispensable, après 4 ans d’exercice au sein de la Cellule de Recueil et de Traitement des Informations Préoccupantes de la SOMME (80), mission plus à distance du public, de réactualiser mes connaissances sur le public adolescent, ayant en charge, plusieurs mesures d’assistance éducative, judiciaires ou non, concernant ce public, dans le cadre de mes nouvelles fonctions. Interpellée notamment par la situation d’une adolescente, J, âgée de 17 ans, qui m’a été présentée comme étant fugueuse et dont je devais assurer le suivi, je découvrais, en octobre 2014, alors que débutaient les sessions d’enseignement du Diplôme Interuniversitaire, que cette adolescente se trouvait en situation d’errance.

Dans le cadre de la protection de l’enfance, en EDS, comment accompagner cette adolescente mineure, en situation d’errance ? Comment exercer un mandat de protection, lorsque l’adolescente est géographiquement instable et ne s’engage dans aucune des propositions d’accompagnement qui lui sont faites ? Quels objectifs d’accompagnement fixer ensemble ? Ainsi, dans quelle mesure la création et le maintien d’un lien de confiance avec l’adolescente, peuvent lui permettre d’investir l’accompagnement éducatif proposé ? J’ai avancé l’idée que plus le travail partenarial est développé autour de l’adolescente, plus cette dernière pourra se saisir de l’espace d’accompagnement offert. Plus le professionnel crée du lien autour de la jeune, plus il sera permis à celle-ci de disposer d’un « réseau » et peut-être de développer une relation d’aide suffisamment sécurisante et authentique pour investir cette relation et se sentir investie.

J’exposerai, dans un 1er temps, le récit clinique de la situation de J, puis je m’intéresserai à la notion d’errance, la créativité et les limites de celle-ci et les fonctions psychiques qu’elle peut recouvrir. Enfin, j’essaierai de mettre en lumière comment les apports de l’accompagnement de J, combinés à mes travaux de recherches, m’ont permis d’interroger ma pratique et mon cadre d’intervention. Je tenterai d’expliquer en quoi, ce travail m’a permis de redéfinir l’essence de ma pratique, à savoir, l’accompagnement d’un sujet désirant.

PARTIE 1 : RECIT DE VIE : LE PARCOURS SINGULIER DE J.

  1. CADRE LEGAL D’INTERVENTION PROFESSIONNELLE

Avant propos, quelques mots de mon parcours professionnel. Educatrice spécialisée, diplômée en 2003, j’ai choisi d’exercer à l’Aide Sociale à l’Enfance. J’ai débuté professionnellement, auprès d’adolescents, âgés de 12 à 15 ans, au sein d’un groupe d’accueil et d’orientation dit, accueil d’urgence (accueil 2 mois, renouvelable 2 fois) pendant 3 années. J’ai ensuite exercé auprès d’enfants plus jeunes, âgés de 6 à 13 ans, sur un groupe de vie moyen-long terme (en moyenne accueils de 2 ans). Puis, j’ai exercé à la Cellule de Recueil et de traitement des Informations Préoccupantes de la SOMME pendant 4 ans. J’ai réintégré le Conseil Général du VAL-DE-MARNE et pris mes fonctions de « référente ASE » en juillet 2014.

Un sourire. 2 septembre 2014. J. a eu 17 ans la veille. Nous nous rencontrons pour la première fois. Je viens d’être nommée référente de sa situation. Elle me sourit donc, lorsque je me présente. Sa mère également. Nous faisons connaissance au Tribunal de Grande Instance de CRETEIL. J. a rendez-vous chez la Juge des Enfants. Elle n’en est pas à sa première audience ; assistance éducative. La prolongation de la mesure de placement est sollicitée. La magistrate connait bien la famille. Elle a œuvrée pour la sœur ainée et l’un de ses frères. La protection judiciaire de l’Enfance « est principalement régie par les articles 375 et suivants du Code Civil (et par les articles 1181 et suivant du Code de Procédure Civile). L’intérêt de l’enfant, la prise en compte de ses besoins et le respect de ses droits doivent guider toute décision le concernant. Ils constituent des principes fondamentaux sur lesquels repose le dispositif de protection de l’enfance1 ».

Lorsque j’exerçais en foyer, j’ai eu à accompagner des mineur(e)s fugueurs(euses). Au sein d’une équipe pluri professionnelle (éducateurs, éducateur technique, éducatrice scolaire, assistante sociale, psychologue, chef de service et directrice), nous tentions de proposer aux jeunes d’autres moyens d’expression que la fuite, pour exprimer leur mal-être. En EDS, le travail de référent est plus « solitaire ». Bien sûr, il ya une équipe « enfance » : éducateurs, assistants sociaux, une psychologue, un chef de service et une inspectrice de l’Aide Sociale à l’Enfance. Mais c’est le référent qui dans le cadre de ses missions, coordonne les actions à mener en direction de l’enfant ou de l’adolescent, participe à son orientation, veille au respect des attendus du Juge des Enfants ou du contrat d’aide administrative et il accompagne la famille. Le référent est porteur et garant du projet du mineur.

Si l’équipe dispose d’une réunion clinique hebdomadaire, la multitude de situations dont chaque référent a la charge ne permet qu’une rapide revue des urgences ou des situations difficiles. Ainsi, les temps de réunion, les liens avec les partenaires participant à la prise en charge du jeune sont primordiaux pour garder la juste distance d’avec une situation. Ce sont les regards croisés de chacun qui garantissent aux jeunes et à leur famille, un accompagnement professionnel et objectif. Cependant, l’échange, en dehors de ces temps de réunion reste évidemment possible.

  1. HISTORIQUE FAMILIAL ET DE LA MESURE EDUCATIVE

J. est issue d’une fratrie de 5 enfants, de deux pères différents. Sa mère a eu une première fille (S. âgée de 26 ans) et un fils (B âgé de 25 ans) d’une première union. Puis avec le père de J., un second fils, (E. âgé de 19 ans), J âgée de 17 ans et un dernier garçon (P. âgé de 14 ans).

La fratrie bénéficie dès l’enfance de mesures d’aides éducatives judiciaires. La mère rencontrait des difficultés dans la prise en charge de ses 1ers enfants. Les premières années de vie avec le père de J. semblent apporter un peu de sérénité à la famille. Cependant rapidement le couple parental connait des épisodes de violence et les dysfonctionnements du couple mettent les enfants en danger. Le couple se sépare alors que J. a 7 ans. Le père, suite à la séparation devient sans domicile fixe. J. vit auprès de sa mère. . L’année suivante, la mère est hospitalisée dans le cadre d’une dépression. La mère évoque les agissements de son fils ainé (B ; âgé alors de 15 ans), à l’égard de J. (âgée, alors de 8 ans). Les éléments contenus dans le dossier, ne me permettent pas de pouvoir préciser la nature des faits, mais J. aurait été victime d’agression sexuelle de la part de son frère B. Dans l’historique familial, rien n’est transcrit à propos de la façon dont les choses ont été traitées tant pour J., que pour son frère, tant au niveau familial que judiciaire. Cependant, suite à ces révélations et compte tenu de l’incapacité de la mère à prendre en charge sa fille, J. et E. s’installent chez leur père.

J. voit de manière épisodique sa mère. Quelques mois plus tard, le père tente de mettre fin à ses jours et c’est J. qui a trouvé Monsieur inconscient et a prévenu les secours. Une mesure de placement est prise à ce moment-là. J. a 14 ans. Si la mineure arrive à se poser et même un temps à se projeter au sein de la famille d’accueil où elle est prise en charge, les discours contradictoires de Monsieur et le conflit de loyauté dans lequel est pris J., mettent à mal le projet éducatif de la jeune fille. J. adopte des comportements inadaptés qui aboutiront à la main levée de son placement, tout comme E. qui avait adopté des telles attitudes, au préalable. E. s’inscrit dans de nombreuses conduites à risque (addictions, petite délinquance), qui l’amènent à avoir un suivi PJJ.

Les liens entre J. et sa mère restent distants ; Madame met en avant son état de santé comme obstacle à la prise en charge lors d’hébergement de sa fille. Suite à la mise en échec de son placement, de la dégradation de son comportement de l’absence d’adhésion, tant de la jeune que de la famille, la mineure rentre au domicile paternel, en avril 2013. Un suivi éducatif en milieu ouvert, judiciaire se poursuit au domicile de Monsieur.

Monsieur décède en septembre 2013, dans des conditions floues. J. s’installe alors chez sa mère. L’ensemble de la famille est bouleversée par ce décès. La violence verbale existante entre E. et J. et la grande difficulté pour Madame de prendre en charge de manière sécure sa fille, amènent les travailleurs sociaux et la juge des enfants à prendre une nouvelle mesure de placement, en mars 2014. J. est dans un état physique assez dégradé ; elle commence à cette période à « fuguer » sur d’assez longues périodes, à errer en province. Sa mère réussit à la faire revenir en région parisienne, afin qu’elle puisse être prise en charge par l’ASE. J . tolérera l’accueil en structure pendant un mois, le temps de se refaire une santé. C’est une jeune fille agréable et dans l’échange. Elle communique assez facilement avec l’équipe éducative et semble apprécier l’espace de parole et d’écoute offert par les professionnels. Toutefois, quelques semaines plus tard, J. repart sur les « routes ». Elle se rend à des « free party » avec sa sœur ainée, fume du cannabis. Elle ne s’engage dans aucun des projets qui lui sont proposés.

Le couple parental ne résidait pas au sein de la même commune. Le suivi effectué par l’EDS du domicile paternel est transféré à l’EDS de CRETEIL, où réside la mère. Un changement d’adulte référent s’opère de fait. J. ne vient pas aux rendez-vous proposés par la collègue. Elle est déscolarisée, depuis de nombreux mois maintenant, sans projet de scolarité ou de formation. De nombreux projets, type séjour de rupture, en lien avec les désirs exprimés par la jeune, sont montés, sans que la jeune ne donne suite.

  1. ACCOMPAGNEMENT DE LA JEUNE

En septembre 2014, Mme C., référente du suivi de J., quitte le service. Les situations que celles-ci suivaient sont passées en revue en équipe et réattribuées. Le parcours de vie de J. et sa situation me touchent et je sollicite la possibilité de devenir référente.

Je me rappelle donc, son sourire, lorsque je la rencontre pour la première fois. Je m’attendais à plus de défiance et peut-être même de la lassitude exprimée par la jeune, au regard de ce nouveau changement d’adulte référent. D’autant que se rencontrer chez le magistrat, n’est pas toujours simple, au regard de ce qui s’y joue.

J. est jolie. Cela me frappe, car immédiatement je pense au risque supplémentaire que cela représente d’être jolie dans la rue. Elle adopte un look vêtements larges et grosses chaussures mais se présente propre aux entretiens, plus particulièrement, ce jour-là, alors que nous rencontrons le magistrat. La jeune et sa mère m’accueillent chaleureusement. J. bavarde aisément. Malgré son apparence, elle est discrète. Elle me parait sereine. Madame déplore le mode de vie de sa fille, et très vite, me dit « ne pas pouvoir la garder à la maison ».

La jeune fille expose au magistrat, son inscription réalisée la veille, seule, en seconde dans un lycée Val-de-Marnais dispensant des formations dans le secteur horticole et agricole. Elle semble motivée et inscrite dans une dynamique d’insertion émanant de son propre élan. J. accepte l’idée de retourner vivre au sein d’une structure éducative. Cependant, l’adoption récente de sa chienne, âgée de deux mois, lui fait émettre des réserves. J. a déjà énormément investie sa chienne. Cette dernière commet des bêtises au domicile de la mère qui refuse de la garder au domicile. Nous évoquons, avec le magistrat, l’impossibilité pour J. d’être prise en charge en structure, accompagnée de sa chienne. J. ne peut se résoudre à la confier à un service de protection animale et explique qu’elle demandera à des amis de s’en occuper la semaine et elle, la récupérerait le week-end.

En réalité, J. n’a pu confier sa chienne à des connaissances qu’une dizaine de jours. Elle ne s’est pas rendue en cours au-delà. Elle n’a pas réintégré le foyer de jeunes filles. Elle passait au sein de la structure échanger avec les éducatrices, manger un bout puis repartait. J. ne dispose pas de téléphone portable; en effet, elle l’a perdu, lors de l’un de ses déplacements en province, au cours de l’été. Madame dans ce contexte refuse de lui fournir un nouvel appareil. Ainsi, je passe par Madame pour avoir des nouvelles de la jeune, et lorsqu’elle se trouve au domicile maternel, pouvoir échanger avec elle. J. ne vient pas à chacune des rencontres proposées.

Lorsque nous évoquons son projet de formation et son exclusion du lycée, la jeune fille explique que le niveau était trop élevé et que se lever tous les jours et rester à écouter était trop difficile pour elle, qu’elle n’avait plus l’habitude. Avec son accord, un rendez-vous à la Mission Locale d’Aide à l’Insertion est pris, afin de faire le point et éventuellement lui faire intégrer une plateforme, où lors de stages elle aurait pu approcher différents corps de métier susceptibles de lui plaire dans la branche agricole. J. ne se présentera pas.

Lorsque je la rencontre en entretien, J. est avenante mais se livre peu, nous apprenons à nous connaitre. Rapidement, alors qu’elle est exclue du lycée, laissant entendre « être paumée », elle évoque succinctement son chagrin quant au décès de son père, il y a tout juste un an, période qui la bouleverse. Je lui propose un accompagnement thérapeutique. A ma grande surprise, J. adhère à cette idée! Nous échangeons en équipe, de la situation de cette jeune fille. La psychologue du service se propose de recevoir au préalable J., afin de pouvoir organiser un rendez-vous pour la jeune au CMP. Deux entretiens sont proposés auxquels J. ne se rendra pas.

La jeune fille me dit être favorable à ce que je recherche un lieu de vie susceptible de l’accueillir avec son animal, dans la mesure où elle refuse de s’en séparer. Sacré challenge! Aucun établissement en région parisienne, accueillant des mineurs, n’acceptent les animaux. Pas plus de résultats auprès des centres de placement familiaux, alors j’ai cherché du coté des lieux de vie en province. Assez rapidement, j’ai une piste près de LYON. J’adresse une note de situation ainsi qu’à une quinzaine d’autres lieux de vie. Hélas, le lieu de LYON ne donnera pas suite, ni aucun autre. La perspective d’un lieu d’accueil avait redonné de l’espoir à Madame, qui se trouve fortement déçue. Madame me dit alors, que J. « reste dans les parages car vous aviez une piste et là, plus rien »… Elle ne peut ni ne veut garder sa fille au domicile, avec sa chienne. Madame refuse de se déplacer au service, afin que nous puissions s’entretenir de l’avenir et du projet de sa fille. La précédente collègue faisait état de la présence d’armes au domicile. Une visite à domicile, dans ce contexte semble inopportune. Nous échangeons cependant fréquemment au téléphone jusque janvier 2015. Madame note que J. s’alcoolise de plus en plus lorsqu’elle est de passage. Madame n’a plus de nouvelles de sa fille pendant plusieurs jours. Elle appelle alors au service, en colère qu’aucun lieu ne soit trouvé, mettant en avant ses difficultés de santé, son nouvel époux resté à l’étranger qui ne comprendra pas le mode de vie de sa fille, son jeune garçon présent au domicile qui a besoin d’elle, tout comme sa propre mère… Madame semble dépassée... Mais elle ne remet pas en question son fonctionnement parental. Concernant le deuil du père de J., Madame met en avant sa propre souffrance, explique que l’ensemble de la famille est dévasté. Toutefois, elle est en difficulté pour reconnaitre la souffrance singulière de sa fille.

Madame me fait part de la dégradation de l’état physique de sa fille. Elle déplore que J. ait les cheveux rouges, puis des locks. Madame dit que sa fille ne l’écoute pas, rentre à n’importe quelle heure la nuit, dort la journée. J. viendrait manger, se doucher, dormir puis repart. La jeune fille se rend à des free-partys avec ses amis. Elle concède consommer du cannabis et d’autres stupéfiants de type ecstasy. Elle dit ne pas toucher aux drogues dures. Elle dit qu’il s’agit d’une consommation « festive », lorsqu’elle se rend à des festivals.

Lorsque nous évoquons sa vie quotidienne, où et comment vit-elle, J ; évoque avoir « un noyau dur d’amis » avec qui, « au moins, elle ne se sent pas seule ». Ces amis ne sont pas tous mineurs et ce serait essentiellement des garçons. J. vit au sein de différents squats avec eux. Géographiquement, elle ne se cantonne pas uniquement à la région parisienne. Elle se rend à des free-party organisées partout sur le territoire français. Elle « vivote » au sein de villes moyennes de province (NANTES,STRASBOURG). J. explique que sa chienne a des frères et sœurs. Ce sont ses amis et d’autres connaissances qui ont adopté ces animaux. Ainsi, tous les propriétaires prennent des nouvelles des animaux des chiens des uns et des autres, « un peu comme une famille ».

Pour se nourrir et subvenir à ses besoins, la jeune fille explique faire la manche et voler dans les supermarchés. Elle est débrouillarde, cependant, le fait même d’être une jeune fille évoluant au sein de jeunes (et moins jeunes) marginaux, la place en situation de plus grande vulnérabilité encore. Elle cache sa féminité sous d’amples vêtements, souvent masculins. Elle met en avant le groupe d’amis, comme forme de protection, en concédant les limites de ce dernier, lorsque les « copains » rencontrent des copines, ou si la prise de toxiques les rend indisponibles.

En lien avec ses conditions de vie, j’ai tenté d’approcher J. par le soin physique à lui apporter. Il me semblait intéressant de pouvoir l’accompagner dans ces démarches de soin, auxquelles elle se disait favorable. Deux rendez-vous ont été pris auprès d’un médecin de la Maison Des Ados, auxquels la jeune ne s’est pas rendue.

Dans l’idée de permettre à J. de se confectionner « un réseau » de professionnels qu’elle puisse solliciter et interpeller, en dehors de mon intervention, un rendez-vous avec l’un des médecins de la Maison des Ados, située à CRETEIL est pris. Nous échangeons au préalable avec le médecin et l’infirmier de la situation de J. Il me semble important, alors, que J. soit accompagnée physiquement aux rendez-vous pris. Je lui propose d’être présente. Elle accepte et semble enthousiasmée. Toutefois, elle ne se présentera pas au rendez-vous fixé. Lorsque par le biais de sa mère, j’arrive à la joindre de nouveau et lui rappelle ce rendez-vous raté, je lui dis machinalement « c’est pas grave, je vais voir avec le médecin pour t’obtenir un autre rendez-vous », la jeune me répond « si c’est grave, j’ai besoin de voir un médecin ». Je lui redonne les coordonnées de la maison des ados, lui indique les urgences hospitalières, si nécessaires et lui reprends un rendez-vous. Bien qu’un courrier ait été adressé au domicile de sa mère, la jeune dit ne pas avoir eu connaissance de ce rendez-vous et ne s’est pas présentée. Le médecin et l’équipe du point écoute jeunes reste à sa disposition, j’ai transmis à la jeune la plaquette de la Maison Des Ados.

Dans ce même laps de temps, j’évoque lors d’une intervention de Mr CHOBEAUX, au cours d’une session du DIU, mes difficultés à trouver un lieu susceptible d’accueillir l’adolescente et son chien. Mr CHOBEAUX, formateur du DIU, me fait alors parvenir une liste de lieux engagés dans le réseau professionnel en cours de constitution « La Nouvelle Cordée ». Il s’agit de Lieux de Vie et d’Accueil, ayant réfléchi aux problématiques particulières de jeunes en errance, travaillant à partir de la réalité de ces jeunes et proposant un accompagnement adapté à ces difficultés : acceptation d’un rythme plus lent, en lien avec la capacité d’acceptation du jeune à son projet, possible accueil de leur animal, inscription dans un travail de reconstruction de liens, notamment de confiance, avec des jeunes défiant tous liens et travail partenarial étroit avec les partenaires dont l’ASE. De l’accompagnement sur mesure, un accueil atypique, pour un travail qui l’est tout autant ! J. est favorable à un départ en province. Le seul hic, c’est l’absence d’agrément ASE du VAL-DE-MARNE, du lieu repéré, disposé à l’accueillir dès que la jeune sera prête. Pour préparer cet accueil un rendez-vous est prévu avec le responsable de l’association, Mr S. J. ne se présentera pas. Je devais la recevoir au service, sa mère me contacte quelques minutes avant l’heure prévue m’informant que J. se lève à peine et qu’elle ne viendra pas. J. au téléphone m’expliquera être séduite par le projet, mais craindre de ne pas pouvoir tenir en un même lieu, ne pas être capable de reprendre le chemin d’une formation… je l’invite à rencontrer Mr S., afin de lui poser toutes les questions qu’elle se pose sur le fonctionnement de l’association. Je lui ai évoqué leur projet d’établissement, l’habitude qu’ils ont d’accompagner des jeunes ayant été en situation d’errance, J. concède venir mais ne se rendra pas au rendez-vous. Je rencontrerai seule, le responsable de l’association. Bien que J. soit absente à cette rencontre, le responsable explique rester disponible pour la jeune dès lors qu’elle sera prête. Je lui évoque les réserves de ma Direction, concernant l’absence d’agrément ASE de l’association. Mr S. me dit travailler avec d’autres conseils généraux. Cependant, la Direction, refuse le départ de l’adolescente au sein d’une structure n’ayant pas l’agrément de l’ASE du VAL-DE-MARNE.

L’absence de J. aux rencontres prévues, ses doutes et les réserves que je suis forcée d’admettre quant à son réel «  investissement » dans son projet d’orientation, c'est-à-dire mon énergie dans ce projet plus visible que son désir et ses attentes, ont raison de l’Inspectrice qui dans ce contexte trop incertain, n’est pas en possession d’éléments suffisamment solides pour défendre le projet auprès de la Direction en dépit de l’absence d’agrément.

Madame est partie en Algérie pendant 5 semaines, de mi-janvier à fin février 2015. Madame a un nouveau compagnon, avec lequel elle se serait mariée en ALGERIE, où il vit encore. Madame forme le projet que Monsieur la rejoigne en France. Nous avions convenu que Madame me donnerait ses coordonnées de façon à ce que je puisse la joindre en cas de besoin. Elle ne le fera pas. En prévision de l’absence maternelle, j’avais sollicité auprès de l’Inspectrice, la possibilité qu’un téléphone prépayé puisse être financé pour que J. soit joignable. Cette demande a été refusée. Ainsi, je n’ai eu aucun lien avec la jeune durant ce laps de temps. .

Son « look errant » se « durcit » en février 2015. Afin de faire le point sur la situation de la jeune avec le magistrat, j’ai sollicité une audience. Je suis très surprise de voir J. présente avec sa mère. Madame est rentrée il y a quelques jours mais ne m’avait pas prévenue. Son époux est venu en France avec elle.

Alors que j’ignore où elle se trouvait, J. a su par sa mère qu’une audience se tiendrait et a donc pris le train la veille pour être présente. Je suis donc surprise et contente de revoir J. L’adolescente supporte difficilement les remarques de sa mère, balaie les reproches de celle-ci d’un mouvement de la main… Madame demeure dans la critique de J. Son discours traduit de la lassitude, plus que de l’inquiétude, à mon sens.

J. porte des treillis militaires, un blouson de l’armée et des rangers. Elle arbore les cheveux rasés à l’arrière de son crane et le reste de ses cheveux est rassemblés en grosses dreads locks. Elle a maigrie et pourtant je lui trouve l’air presque apaisé. Elle fait suivre désormais son gros sac à dos avec elle. Elle m’informe avoir depuis peu, un petit ami, A. C’est lui qui s’occupe de sa chienne, restée à STRASBOURG. Alors que nous attendons, J. évoque ce jeune homme, âgé de 20 ans, en situation d’errance également. A eux deux, ils ont 3 chiens. Ils mendient ensemble et dans le discours de la jeune fille, ils se soutiennent. J ne m’en dira pas plus. Sa mère déplore l’état de saleté dans lequel sa fille s’est présentée au domicile avant l’audience chez le magistrat. J. explique au magistrat qu’elle connait les lieux où elle peut se doucher, manger et rencontrer des éducateurs. « On peut rester au chaud la journée ». Elle se trouve alors à STRASBOURG et explique qu’avec A. , ils comptent « bouger ».

J. lors de l’audience me dit qu’elle se débrouillera pour se procurer un portable, toute seule. Nous convenons qu’elle me laisse alors ses coordonnées, sur mon répondeur si je suis absente, afin que je puisse la recontacter. Je n’ai pas eu de nouvelles par la suite.

Depuis, je n’ai plus de nouvelles de la jeune et Madame ne se manifeste plus. Je tente de la rencontrer à l’EDS. Madame ne se présente pas.

A deux mois de sa majorité, j’adresse un courrier à la jeune fille, afin de lui rappeler que je suis à sa disposition et disponible pour l’accompagner dans une démarche de demande de contrat jeune majeur si elle le souhaite.

PARTIE 2 : ELEMENTS THEORIQUES :

  1. PROCESSUS D’ERRANCE, TENTATIVE DE DEFINITION

« Si le passage adolescent est une errance du sens à travers une longue quête, pour certains elle devient une errance dans l’espace à défaut de trouver un lieu où vivre que sa famille n’a pas su lui pourvoir. L’errance est une chronicisation de la fugue, ces jeunes poursuivent le fantasme d’échapper à toute contrainte […].2 »

La situation de J. m’a été présentée comme une jeune fugueuse, pour laquelle de nombreux projets avaient été tentés, y compris la proposition d’un séjour de rupture à l’étranger, que la jeune n’a pas été en mesure d’investir. Si J. a approché le monde de la rue par le biais de fugues, lorsque je l’ai rencontrée, la jeune fille était déjà inscrite dans des mécanismes d’errance. Je ne l’ai pas compris ou perçu immédiatement. Que recouvre la notion d’errance ? Qui sont les jeunes errants ? Je n’essaierai pas de dresser un portrait type, j’en serai bien incapable qui serait faux et réducteur. Chaque errant, jeune ou moins jeune, a sa propre trajectoire. Cependant, je souhaiterai exposer quelques éléments de compréhension de la vie de ces jeunes, masse anonyme d’individus en recherche de singularité ou l’inverse parfois, de manière plus ou moins consciente.

Tristana PIMOR évoque 4 séquences au sein de la « carrière » d’un jeune en errance. Elle cite en premier lieu « une phase d’entrée qui octroie une position « 
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