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Studies in Communication Sciences


2(2), 2002, 21-46

L’ARGUMENTATION ÉDITORIALE

Le cas des quotidiens québécois

Gilles Gauthier

Département d’information et de communication

Université Laval

QUÉBEC

Québec (Canada)

G1K 7P4

«Les opinions auxquelles nous tenons le plus sont celles dont nous pourrions le plus malaisément rendre compte, et les raisons mêmes par lesquelles nous les justifions sont rarement celles qui nous ont déterminés à les adopter»

Henri Bergson

Dans un journal, l’éditorial a pour fonction d’exprimer une opinion ou d’exposer une position sur un sujet d’actualité. Cette opinion ou cette position est réputée faire l’objet d’une discussion et d’une certaine démonstration. Autrement dit, l’éditorial est censé être un lieu d’argumentation. Mais qu’entend-t-on par là plus précisément? Qu’est-ce qu’un argument éditorial? Les éditoriaux des journaux comportent-ils effectivement une part importante d’argumentation?

C’est à ces questions qu’est consacré le présent texte. Il propose d’abord une définition opératoire de l’argument qui en fait ressortir certains traits fondamentaux, en particulier son rapport à la communication. Il traite ensuite du problème de l’expression des arguments. Finalement, il examine un corpus d’éditoriaux de quotidiens québécois afin d’en caractériser, d'en mesurer et d’en comparer l’argumentation.
Une définition de l’argument

Un grand nombre de sens différents sont donnés aux concepts d’argumentation et d’argument. Ainsi que le donnent à voir Breton et Gauthier dans leur Histoire des théories de l’argumentation (2000), cette polysémie est largement tributaire des différentes relations établies entre l’argumentation, d’une part, et la rhétorique, la logique et la manipulation, d’autre part.

L’argument n’est toujours défini, du moins explicitement1. C’est particulièrement le cas dans les théories plus anciennes de l’argumentation. Durant toute la période préaristotélicienne, chez Corax (selon Benoît, 1983) par exemple, la rhétorique se réduit à un ensemble de techniques d’organisation du discours et de procédés oratoires. Aristote (dans les Réfutations sophistiques et la Rhétorique) lui-même qui pourtant fait de l’argumentation non pas seulement l’art de convaincre mais aussi une connaissance des contenus de discours susceptibles de remplir cette office, ne s’attarde cependant pas à fournir une définition en bonne et due forme de l’argument.

Dans des théories plus contemporaines, il est fréquemment définit de manière plus prédicative que descriptive. Perelman et Olbrechts-Tyteca (1958), par exemple, dont la préoccupation est essentiellement de faire une place à l’argumentation en marge de la démonstration en dégageant un espace du vraisemblable distinct de celui de la nécessité, proposent de considérer l’argument comme un figure du discours ayant pour fonction de susciter l’adhésion de l’auditoire.

D’autres théories, qui cherchent surtout à analyser le processus argumentatif, en particulier celles qui tiennent compte du contexte social dans lequel il se développe, négligent de définir à proprement parler l’argument pour plutôt fournir une caractérisation de l’argumentation. Ainsi -et ce ne sont là que quelques exemples parmi d’autres-, elle est une forme d’interrection sociale pour Willard (1989 et1983), une démarche visant à intervenir sur une opinion pour Grize (1996, 1990 et 1982) ou encore une activité à la fois sociale, intellectuelle et verbale pour Eemeren, Grootendorst et Kruiger (1987).

Quand l’argument est considéré pour lui-même, deux définitions distinctes en sont (principalement) données. Dans la première, à laquelle souscrivent, à titre d’exemples, Angell (1964), Guttenplan et Tammy (1976) et Légaré et Carrier (1996), il désigne une raison, une preuve ou quelque autre type de fondement présenté à l’appui ou à l’encontre d’une opinion donnée exemple2. Suivant l’autre définition explicite donnée de l’argument, il consiste en l’association de cette raison ou preuve et de cette opinion3. Chez certains, l’accent est mis, de manière assez statique, sur la structure de cette relation (Rieke et Sillars, 1984; Baum, 1975). D’autres mettent davantage en relief l’articulation dynamique, au sein de l’argument, entre l’opinion et la raison ou preuve qui prétend la fonder (Toulmin, Rieke et Janik, 1984; Blumberg, 1976).

C’est sans aucun doute le modèle de l’argument de Toulmin (1958) qui, l’appréhendant essentiellement comme une justification en contexte, en constitue la forme la plus achevée d’arrangement combinatoire. C’est y prenant appui (au moins implicitement) que Govier (1988 et 1987) et Walton (1996) traitent de l’usage de l’argument en mettant en évidence le premier son caractère rationnel et non violent; le second, sa contribution au dialogue.

La définition technique que je soumets de l’argument s’apparente à sa conception comme combinaison d’une raison ou preuve et d’une opinion. Je propose de considérer qu’un argument consiste en l’ensemble articulé d’une proposition et de sa ou ses justification(s). La proposition d’un argument peut être une thèse, une position, une évaluation, un conseil, une recommandation, une prescription ou toute autre chose semblable. Sa ou ses justification(s) peuvent être constituées de raisons, de causes, de motifs, de motivations ou toute autre forme de soutien à la proposition. Le propre de la proposition est de mettre en avant : d’alléguer, de prétendre. Au moyen d’une proposition, le locuteur affirme ou affiche un point de vue. La ou les justification(s) sont les éléments sollicités en faveur de ce point de vue.
«Dieu existe puisqu’il y a un ordre de l’univers»

«Cette attitude est inadmissible car elle ne tient pas compte des personnes»

«Le projet de loi est justifié dans la mesure où il corrige des injustices»

«Les Québécois doivent accéder à la souveraineté politique parce qu’ils forment un peuple»

sont des exemples d’énoncés exprimant des arguments. Leur proposition est exprimée respectivement par

«Dieu existe»

«Cette attitude est inadmissible»

«Le projet de loi est justifié»

«Les Québécois doivent accéder à la souveraineté»
où est mis de l’avant une opinion ou un point de vue. La justification des arguments est exprimée par :

«puisqu’il y a un ordre de l’univers»

«car elle ne tient pas compte des personnes»

«dans la mesure où il corrige des injustices.»

«parce qu’ils forment un peuple»

dans lesquelles est invoqué un facteur appuyant la proposition. L’articulation de la justification à la proposition est inscrite dans l’énonciation par les expressions «puisqu(e)», «car», «dans la mesure où» et «parce qu(e)» qui peuvent d’ores et déjà être considérées des connecteurs argumentatifs.

Sans doute la définition de l’argument ici proposée dans les termes d’un ensemble articulé d’une proposition et de sa ou ses justification(s)4 n’est-elle pas totalement originale en ce qu’elle formalise une conception intuitive et diffuse plus ou moins répandue. En en explicitant la teneur, elle présente néanmoins quatre avantages majeurs : elle permet de cerner la nature des deux constituants de l’argument, elle fait voir la multiplicité de leurs instances possibles et par là ouvre à une réconciliation des appréhensions formelle et informelle de l’argument, elle accentue les particularités de l’argumentation relatives à la persuasion et au débat et marque ainsi sa distinction par rapport à d’autres utilisations ou fonctions langagières et, finalement, elle rend possible une analyse opératoire de l’argumentation.

Les termes de «proposition» et de «justification» doivent être pris ici dans leur acception abstraite. Elles ne sont pas des entités linguistiques ni même matérielles d’aucune espèce de façon. La proposition et la justification sont, pourrait-on dire, une représentation d’un état de choses sous la forme particulière la première d’un jugement; la seconde, de son fondement. La caractérisation qu’elles conduisent à donner de l’argument permet d’éviter de le réduire à la phrase ou à toute autre modalité énonciative (comme le font à tort Sproule, 1980; Michalos, 1969 et quelques autres).

La généralité des concepts de proposition et de justification autorise à considérer leurs différentes formes possibles. Comme nous l’avons déjà indiqué, dans un argument toutes sortes des choses comme une thèse, une position, une évaluation, un conseil, une recommandation et une prescription peuvent jouer le rôle de la proposition et une raison, une cause, un motif, une motivation et un soutien celui de la justification. Cette pluralité permet d’échapper à la réduction logiciste des constituants de l’argument aux seules prémisse et conclusion (de Hurley, 1982; Copi, 1961 parmi d’autres) tout en admettant qu’elles peuvent être une instance parmi d’autres de la proposition et de la justification.

La définition de l’argument comme articulation d’une proposition et d’une ou de justification(s) établit avec clarté la double relation de l’argumentation avec son objectif, la persuasion, et son contexte d’usage, le débat. L’argumentation n’est pas une activité gratuite; elle est, au contraire, totalement orientée vers une finalité précise : convaincre. On argumente, comme le soulignent avec insistance Perelman et Olbrechts-Tyteca (1958), dans le but de «susciter l’adhésion d’un auditoire». Or, l’objectif de persuasion de l’argumentation est à double volet. Il a un objet : ce dont on veut convaincre; et un support instrumental : ce qui permet d’emporter la conviction. L’objet est la proposition de l’argument; le support instrumental, sa ou ses justification(s).

Par ailleurs, s’il y a besoin même de persuasion, ce qui fait que l’argumentation vise à convaincre, c’est qu’elle se déploie dans un cadre de controverse. On n’argumente toujours que sur des questions litigieuses. Quand il y a accord et consensus, l’argumentation n’est pas de mise; elle ne fait sens que quand s’imposent la discussion, la délibération, la confrontation. Comme le précise pertinemment Walton (1989), l’argumentation exige un contexte de débat. Or, ce qui fait débat, c’est tout autant des points de vue opposés que ce qui les fondent : à la fois des propositions et des justifications5.

La prise en compte de la proposition dans la définition de l’argumentation permet également de mieux marquer sa spécificité dans la communication telle qu’elle est posée par Kahane (1988) et Sproule (1980). En lui reconnaissant comme objectif la persuasion et comme contexte, le débat, on met en évidence par le fait même la relation de nécesité de l’argumentation à la communication : on ne peut pas argumenter, tenter de convaincre et débattre sans aussi, plus globalement, communiquer.

L’argumentation se développe dans le champ de la communication. Mais l’argumentation n’est pas la seule fonction de la communication. Philippe Breton (1996) en identifie deux autres principaux usages : l’expression de sentiments et l’information. C’est par le double mouvement de la formulation d’une proposition et de son appui sur quelque justification que l’argumentation se distingue de ces deux autres actions communicationnelles. L’expression de sentiments relève d’une «logique» de la subjectivité, de l’émotivité qui échappe à quelque type de démonstration que ce soit6. Quant à l’information, elle est transmission pure de données. Il peut arriver que la «vérité» de celles-ci soit corroborée par quelque évidence jouant tout à fait le rôle d’une justification. Mais même alors, ce qui fait défaut à l’information, par comparaison à l’argumentation, c’est la mise de l’avant d’une proposition. Les données de l’information ne sont pas avancées dans le but de convaincre dans un contexte de débat mais, de manière plus neutre et moins engageante, transférées ou diffusées.

Sur un plan technique, la définition de l’argument comme articulation d’une proposition et de sa ou ses justification(s) est d’une utilité cruciale. Elle amène à distinguer ce qui dans un discours relève de l’argumentation et ce qui s’en détache. En particulier, elle permet de départager l'expression seule d’une opinion et le développement d’un argument et, par là, de mesurer la part argumentative effective du discours. Quand on cherche à convaincre au sujet d’une question litigieuse, il arrive qu’on émette seulement une opinion sans la fonder. Par exemple, un locuteur peut se contenter de formuler les seules parties d’énoncés dont nous avons tout à l’heure reconnu qu’elles exprimaient une proposition :

«Dieu existe»

«Cette attitude est inadmissible»

«Le projet de loi est justifié»

«Les Québécois doivent accéder à la souveraineté»
Mais dans de tels cas, précisément, on ne fait que mettre de l’avant une proposition sans vraiment argumenter. Suivant la définition ici retenue, une proposition doit être articulée à une ou des justification(s) pour qu’il y ait argument. À défaut d’être ainsi rattachée à un fondement justificatif, une proposition n’est pas un véritable argument mais, en quelque sorte, un argument tronqué : l’émission isolée, atomique d’une opinion. À partir de maintenant nous entendrons par «opinion» l'expression seule ou isolée d'une proposition. Il s'agit là d'une définition purement ad hoc qui n'a qu'une utilité heuristique : désigner, pour mieux l'en distinguer de l'argument, une manœuvre discursive qui vise aussi à convaincre au sujet d'une question litigieuse mais qui ne procède pas d'un quelconque mouvement démonstratif.

La seule expression d’une proposition peut éventuellement tourner à la pétition de principe. Elle est alors condamnable sur le plan formel. Mais elle n’est pas de la sorte toujours répréhensible. Il est tout à fait légitime d’émettre uniquement des opinions sans du tout leur fournir de justification. Certains contextes énonciatifs s’y prêtent même plutôt. C’est le cas de la publicité où les soucis de brièveté et d’unicité, de clarté et d’efficacité du message priment sur l’exigence démonstrative. Il peut aussi arriver, pas seulement en publicité mais aussi dans d’autres pratiques de communication publique, qu’on ne sente pas le besoin d’appuyer une opinion sur quelque fondement parce qu’elle nous apparaît par trop évidente ou encore parce qu’emporté par le désir de la propager on néglige d’en proposer une validation quelconque. Bref, la formulation d’une proposition ne force pas à sa justification. Ou, pour affirmer la même chose sur un plan plus normatif, la liberté d’expression n’implique pas une obligation à l’argumentation.

Cependant, il importe de ne pas assimiler l'expression unique d'une opinion au développement d’un argument. Il convient de ne pas considérer qu’il y a argumentation là où en fait il n’y a seulement qu’expression d’opinion. Il pourrait aussi être indiqué, dans une situation où le besoin s’en ferait sentir, de déterminer s’il y a ou non argumentation dans un discours donné et quelle en est la part argumentative véritable. C’est le cas de l’éditorial journalistique dont c’est la prétention, nous l’avons déjà dit, d’argumenter mais où il est tout à fait possible que parfois on ne fasse qu’émettre des opinions sans les fonder. La définition de l’argument comme articulation d’une proposition et de sa ou ses justification(s) ouvre la possibilité de cette analyse. Afin de jauger de l’argumentation effective d’un corpus d’éditoriaux, il faut y repérer, en les distinguant les unes des autres, les articulations de propositions et de justifications et les opinions solitaires.
Le problème de l’expression des arguments

Avant d’examiner les résultats d’une première recherche de ce genre, il faut faire état de la difficulté méthodologique majeure que soulève semblable travail. Elle a trait au statut ontologique de l’argument et à son rapport à l’énoncé. L’argument ainsi que la proposition et la justification qui en sont les constituants sont des entités abstraites, c’est-à-dire des représentations intellectives ou des contenus de pensée sans matérialité linguistique ou autre. Ce ne sont donc pas des énoncés ou, plus précisément, les énoncés ne sont pas des arguments. Les arguments ne se réduisent pas à des énoncés ni ne se condensent dans des énoncés. À proprement parler, les énoncés ne peuvent pas convaincre pas plus que des parties d’énoncés ne peuvent mettre de l’avant une thèse, un jugement, une position, un conseil, une recommandation ou une prescription ni invoquer une raison, une cause, un motif ou une motivation. Toutefois, même s’il ne s’y identifie pas, l’argument, pour être mis en œuvre, a besoin des énoncés. À défaut d’être (disons métaphoriquement) «porté» par l’énoncé, un argument reste purement abstrait et formel et n’est pas véritablement développé ni reçu : il ne peut pas être émis et communiqué. Pour être mise de l’avant et invoquée, une proposition et une justification doivent être formulées.

La relation entre l’argument et l’énoncé en est une d’expression. On peut dire (le cas échéant) que des énoncés expriment un argument, c’est-à-dire lui donnent une forme élocutive et communicative. Mais comment repérer l’argument «sous» ou «derrière» les énoncés, comment «remonter» (d’autres termes métaphoriques) des énoncés à l’argument? La question se pose, entre autres raisons, parce que ce ne sont pas tous les énoncés qui expriment des arguments (comme souligné précédemment, certains expriment plutôt des sentiments et des données d’information), parce qu’un même argument peut être exprimé par différents énoncés de langues différentes et même d’une même langue et aussi et surtout parce qu’il peut y avoir un certain flottement dans l’expression d’un argument par des énoncés. Il peut en effet arriver qu’une partie d’un argument ne soit pas explicitement exprimée mais seulement sous-entendue. L’argument est alors bel et bien présent dans le propos même si tous ses éléments ne font pas l’objet d’une expression pleine et entière. C’est le cas, notamment, des diverses figures de l’enthymème7. Considérons un exemple simple. soit l’énoncé

«Il est premier ministre; il doit agir»

À première vue, il y a ici bel et bien proposition, exprimée par

«il doit agir»

et justification, exprimée par

«Il est premier ministre».

Ce qui fait problème, c’est que l’articulation de cette proposition et de cette justification apparentes n’est pas marquée énonciativement. Non seulement il n’y a pas dans l’énoncé ce que nous avons appelé tout à l’heure un «connecteur argumentatif» mais n'y est pas non plus exprimée la relation qui lie la proposition et la justification. On peut cependant établir qu’il y a ici bel et bien argument dans la mesure où on admet que s’il était pleinement et explicitement exprimé, l’énoncé devrait se lire comme suit :

«Il est premier ministre; [un premier ministre doit agir]; il doit (donc) agir»8
Pour déterminer si un groupe d’énoncés expriment ou non un argument et pour déterminer quel est cet argument, il faut interpréter les énoncés. Le repérage des arguments procède de ce travail d’interprétation. L’interprétation des énoncés est assurée, sur des plans différents, par deux conditions de possibilité complémentaires : la présence d’indicateurs argumentatifs et un principe dit d’«interprétabilité». Ont été précédemment identifiés des connecteurs argumentatifs qui expriment l’articulation d’une proposition et de sa ou ses justification(s). Les termes comme «puisque», «car», «dans la mesure où» et «parce que» en quelque sorte font voir dans un énoncé la connexion entre les deux éléments de l’argument. Ils sont des indicateurs linguistiques de cette liaison. Les propositions et justifications peuvent elles aussi être marquées de pareille manière. Par exemple, le locuteur qui avance la proposition que Dieu existe peut rendre explicite son propos en disant

«Je soutiens que Dieu existe»
«Je soutiens» peut alors être considéré comme un indicateur de proposition. De même, si le locuteur désire présenter en totale clarté le statut justificatif de la raison pour laquelle il pose l’existence de Dieu, il peut dire quelque chose comme

«La preuve que je soumets de l’existence de Dieu est l’ordre de l’univers»
«La preuve que je soumets» est alors un indicateur de justification. Cette idée d’indicateurs argumentatifs, dont certains correspondent tout à fait aux marqueurs et connecteurs français étudiés par Ducrot (1983 et 1980) et Moeschler (1989 et 1985) ou encore aux indicateurs de force illocutoire et de contenu propositionnel mis en lumière par Searle (1969), implique qu’un argument peut être exprimé littéralement. Que ses trois constituants, la proposition, la justification et l’articulation entre celles-ci, peuvent avoir des indices explicites dans les énoncés au moyen desquels ils sont réalisés. Ce n’est certainement pas toujours le cas mais une possibilité de principe. Il est évident que, dans les faits, les arguments ne sont pas toujours exprimés littéralement, que le locuteur ne prend pas la peine d’expliciter son propos. Mais il pourrait toujours le faire en recourant à des marqueurs argumentatifs de proposition, de justification et d’articulation.

Cette possibilité en entraîne une autre, celle d’interpréter les énoncés pour déterminer s’ils expriment des arguments. Si, en effet, tout argument peut, en principe, être exprimé littéralement, il est aussi toujours possible, théoriquement, d’établir ou, si l’on veut, de «reconstruire» cette expression littérale quand les énoncés ne comportent pas d’indicateurs argumentatifs. C’est d’ailleurs ce qui fait que nous pouvons repérer «derrière» ou «sous» l’énoncé

«Il est premier ministre; il doit agir»
l’argument

«Il est premier ministre; [un premier ministre doit agir]; il doit (donc) agir»
même si la relation entre la proposition et la justification et leur articulation ne sont pas exprimées.

J’appelle «principe d’interprétabilité» cette possibilité de pouvoir, en théorie, interpréter les énoncés de manière à y repérer, le cas échéant, des arguments. Ainsi que j’ai cherché à le mettre en évidence ailleurs (Gauthier 2001), ce principe d’interprétabilité a une double portée, restreinte et étendue. De manière élémentaire, il assure la possibilité de lever l’ambiguïté des termes et expressions pouvant avoir plus d’un sens et ainsi de déterminer si, dans un cas précis, ils sont ou non véritablement indicateurs argumentatifs. Par exemple, si le verbe «affirmer» peut servir à exprimer une proposition (dans l’énoncé «J’affirme que Dieu existe»), il peut aussi être employé pour livrer une information («Je vous l’affirme : Jean est venu ici hier»). Le principe d’interprétabilité, dans sa portée restreinte, prétend qu’il est possible d’identifier le sens qu’a un terme ou une expression dans une occurrence donnée et, de la sorte, de déterminer s’il est alors un indicateur argumentatif.

Ce n’est pas strictement en vertu de son sens qu’un terme ou une expression, polysémique ou non, est indicateur argumentatif mais en vertu de son usage : de l’emploi à cette fin qu’en fait un locuteur. L’argumentation n’est pas, essentiellement, affaire de signification mais d’intention. Même quand il a recours à des énoncés qui expriment littéralement l’argument qu’il désire développer, c’est l’utilisation qu’en fait le locuteur qui confère aux énoncés cette fonction. C’est d’ailleurs ce qui fait que l’argument peut être émis non littéralement au moyen d’énoncés démunis d’indicateurs argumentatifs. Bref, l’argumentation est de nature non pas sémantique mais pragmatique : un argument est irréductible au sens des énoncés (ou, si l’on veut, à la signification des phrases) mais dépend plutôt radicalement de l'usage qu'en fait le locuteur.

Dans sa portée étendue, le principe d’interprétabilité stipule que l’intention d’argumenter est, en principe, accessible. Qu’il est toujours possible, théoriquement, de saisir la visée argumentative éventuelle avec laquelle un locuteur fait usage de termes, d’expressions et d’énoncés. Le destinataire (allocutaire, récepteur) d’un argument ou encore l’analyste en quête des arguments éventuellement présents dans un discours n’ont une prise directe que sur des énoncés qui, en tant que tels, ne sont pas de nature argumentative; ils n’ont pas un accès immédiat à des propositions et justifications. Le principe d’interprétabilité postule qu’en tenant compte de la signification ou plutôt des différentes significations (littérales et non littérales et aussi des glissements de sens) des termes et expressions ainsi que du contexte d’énonciation, il leur est possible, en théorie, de déterminer si des arguments sont exprimés et de les identifier9. Le principe d’interprétabilité a une utilité heuristique inestimable : sans lui, l’analyse argumentative serait impossible.
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