Essais I, chapitre 31 «Les Cannibales»





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date de publication28.01.2019
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La question de l’homme dans les genres de l’argumentation du XVI° siècle à nos jours

Corpus :

1. Montaigne, Essais I, chapitre 31 « Les Cannibales », 2 extraits (vers 1572), le premier en français modernisé, l’autre en moyen français


  1. 2. Bougainville, Voyage autour du monde, Paris, 1771

3. Chateaubriand, Atala, ou Les Amours de deux sauvages dans le désert, Prologue, 1801

  1. 4. Annick Cojean, photo de Marc Dozier, « Deux Papous à Paris », Le Monde, 2007


Texte 1

Montaigne évoque le témoignage de Jean de Lery. Artisan d’origine modeste et de religion protestante, Jean de Léry participa à une expédition française au Brésil. À cette occasion, il partagea pendant quelque temps la vie des indiens Tupinambas. Vingt ans après son retour en France, il fit paraître un récit de son voyage.






Homme américain (Tupinamba), Brésil, estampe du XVI siècle


Au demeurant, ils vivent en une contrée de pays très plaisante et bien tempérée ; de façon qu'à ce que m'ont dit mes témoins, il est rare d'y voir un homme malade ; et m'ont assuré n'en y avoir vu aucun tremblant, chassieux, édenté, ou courbé de vieillesse. Ils sont assis [situés] le long de la mer, et fermés du côté de la terre de grandes et hautes montagnes, ayant, entre deux, cent lieues ou environ d'étendue en large. Ils ont grande abondance de poisson et de chairs qui n'ont aucune ressemblance aux nôtres, et les mangent sans autre artifice que de les cuire. […] Leurs lits sont d'un tissu de coton, suspendus contre le toit, comme ceux de nos navires, à chacun le sien ; car les femmes couchent à part des maris. Ils se lèvent avec le soleil, et mangent soudain [aussitôt] après s'être levés, pour toute la journée ; car ils ne font autre repas que celui-là. […]

Toute la journée se passe à danser. Les plus jeunes vont à la chasse des bêtes à tout [avec] des arcs. Une partie des femmes s'amusent cependant [s'occupent pendant ce temps] à chauffer leur breuvage, qui est leur principal office. Il y a quelqu'un des vieillards qui, le matin, avant qu'ils se mettent à manger, prêche en commun toute la grangée, en se promenant d'un bout à l'autre et redisant une même clause [phrase] à plusieurs fois, jusqu'à ce qu'il ait achevé le tour (car ce sont bâtiments qui ont bien cent pas de longueur). […]

Ils sont ras partout, et se font le poil beaucoup plus nettement que nous, sans autre rasoir que de bois ou de pierre. Ils croient les âmes éternelles, et celles qui ont bien mérité des dieux, être logées à l'endroit du ciel où le soleil se lève ; les maudites, du côté de l'occident. […]


Fin du chapitre en moyen français :
Trois d'entre eux, ignorans combien couttera un jour à leur repos, et à leur bon heur, la cognoissance des corruptions de deçà, et que de ce commerce naistra leur ruine, comme je presuppose qu'elle soit des-ja avancée (bien miserables de s'estre laissez pipper au desir de la nouvelleté, et avoir quitté la douceur de leur ciel, pour venir voir le nostre) furent à Roüan, du temps que le feu Roy Charles neufiesme y estoit : le Roy parla à eux long temps, on leur fit voir nostre façon, nostre pompe, la forme d'une belle ville : apres cela, quelqu'un en demanda leur advis, et voulut sçavoir d'eux, ce qu'ils y avoient trouvé de plus admirable : ils respondirent trois choses, dont j'ay perdu la troisiesme, et en suis bien marry ; mais j'en ay encore deux en memoire. Ils dirent qu'ils trouvoient en premier lieu fort estrange, que tant de grands hommes portans barbe, forts et armez, qui estoient autour du Roy (il est vray-semblable qu'ils parloient des Suisses de sa garde) se soubmissent à obeir à un enfant, et qu'on ne choisissoit plustost quelqu'un d'entre eux pour commander : Secondement (ils ont une façon de leur langage telle qu'ils nomment les hommes, moitié les uns des autres) qu'ils avoyent apperceu qu'il y avoit parmy nous des hommes pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez, et que leurs moitiez estoient mendians à leurs portes, décharnez de faim et de pauvreté ; et trouvoient estrange comme ces moitiez icy necessiteuses, pouvoient souffrir une telle injustice, qu'ils ne prinsent les autres à la gorge, ou missent le feu à leurs maisons.

Je parlay à l'un d'eux fort long temps, mais j'avois un truchement qui me suivoit si mal, et qui estoit si empesché à recevoir mes imaginations par sa bestise, que je n'en peus tirer rien qui vaille. Sur ce que je luy demanday quel fruit il recevoit de la superiorité qu'il avoit parmy les siens (car c'estoit un Capitaine, et noz matelots le nommoient Roy) il me dit, que c'estoit, marcher le premier à la guerre : De combien d'hommes il estoit suivy ; il me montra une espace de lieu, pour signifier que c'estoit autant qu'il en pourroit en une telle espace, ce pouvoit estre quatre ou cinq mille hommes : Si hors la guerre toute son authorité estoit expirée ; il dit qu'il luy en restoit cela, que quand il visitoit les villages qui dépendoient de luy, on luy dressoit des sentiers au travers des hayes de leurs bois, par où il peust passer bien à l'aise.

Tout cela ne va pas trop mal : mais quoy ? ils ne portent point de haut de chausses.
Montaigne, Essais I, 31, « DES CANNIBALES » (vers 1572)

Texte 2

Le caractère de la nation nous a paru être doux et bienfaisant. Il ne semble pas qu'il y ait dans l'île aucune guerre civile, aucune haine particulière, quoique le pays soit divisé en petits cantons qui ont chacun leur seigneur indépendant. Il est probable que les Tahitiens pratiquent entre eux une bonne foi dont ils ne doutent point. Qu'ils soient chez eux ou non, jour ou nuit, les maisons sont ouvertes. Chacun cueille les fruits sur le premier arbre qu'il rencontre, en prend dans la maison où il entre. Il paraîtrait que, pour les choses absolument nécessaires à la vie, il n'y a point de propriété etque tout est à tous. […]

La polygamie paraît générale chez eux, du moins parmi les principaux. Comme leur seule passion est l'amour, le grand nombre des femmes est le seul luxe des riches. Les enfants partagent également les soins du père et de la mère. Ce n'est pas l'usage à Tahiti que les hommes, uniquement occupés de la pêche et de la guerre, laissent au sexe le plus faible les travaux pénibles du ménage et de la culture. Ici une douce oisiveté est le partage des femmes, et le soin de plaire leur plus sérieuse occupation. Je ne saurais assurer si le mariage est un engagement civil ou consacré par la religion, s'il est indissoluble ou sujet au divorce. Quoi qu'il en soit, les femmes doivent à leurs maris une soumission entière : elles laveraient dans leur sang une infidélité commise sans l'aveu de l'époux. Son consentement, il est vrai, n'est pas difficile à obtenir, et la jalousie est ici un sentiment si étranger que le mari est ordinairement le premier à presser sa femme de se livrer. Une fille n'éprouve à cet égard aucune gêne; tout l'invite à suivre le penchant de son cœur ou la loi de ses sens, et les applaudissements publics honorent sa défaite. Il ne semble pas que le grand nombre d'amants passagers qu'elle peut avoir eu l'empêche de trouver ensuite un mari. Pourquoi donc résisterait-elle à l'influence du climat, à la séduction de l'exemple? L'air qu'on respire, les chants, la danse presque toujours accompagnée de postures lascives, tout rappelle à chaque instant les douceurs de l'amour, tout crie de s'y livrer. […] Cette habitude de vivre continuellement dans le plaisir donne aux Tahitiens un penchant marqué pour cette douce plaisanterie, fille du repos et de la joie. Ils en contractent aussi dans le caractère une légèreté dont nous étions tous les jours étonnés. Tout les frappe, rien ne les occupe ; au milieu des objets nouveaux que nous leur présentions, nous n'avons jamais réussi à fixer deux minutes de suite l'attention d'aucun d'eux. Il semble que la moindre réflexion leur soit un travail insupportable et qu'ils fuient encore plus les fatigues de l'esprit que celles du corps.

Je ne les accuserai cependant pas de manquer d'intelligence. Leur adresse et leur industrie, dans le peu d'ouvrages nécessaires dont ne sauraient les dispenser l'abondance du pays et la beauté du climat, démentiraient ce témoignage.

Bougainville, Voyage autour du monde, Paris, 1771



Paul Gauguin, Deux Tahitiennes, vers 1895




Beautiful Tahiti lady

Source: www.janeresture.com/ tahiti_postcards/index.htm



Texte 3

Le narrateur évoque la splendeur du paysage américain, sur les rives du Meschacebé (ancien nom du Mississipi) où vit la tribu des Natchez, qui accueille un Français nommé René.
Les deux rives du Meschacebé présentent le tableau le plus extraordinaire. Sur le bord occidental, des savanes se déroulent à perte de vue ; leurs flots de verdure, en s’éloignant, semblent monter dans l’azur du ciel où ils s’évanouissent. On voit dans ces prairies sans bornes errer à l’aventure des troupeaux de trois ou quatre mille buffles sauvages. Quelquefois un bison chargé d’années, fendant les flots à la nage, se vient coucher parmi de hautes herbes, dans une île du Meschacebé. À son front orné de deux croissants, à sa barbe antique et limoneuse, vous le prendriez pour le dieu du fleuve, qui jette un œil satisfait sur la grandeur de ses ondes, et la sauvage abondance de ses rives.

Telle est la scène sur le bord occidental ; mais elle change sur le bord opposé, et forme avec la première un admirable contraste. Suspendu sur les cours des eaux, groupés sur les rochers et sur les montagnes, dispersés dans les vallées, des arbres de toutes les formes, de toutes les couleurs, de tous les parfums, se mêlent, croissent ensemble, montent dans les airs à des hauteurs qui fatiguent les regards. Les vignes sauvages, les bignonias, les coloquintes, s’entrelacent au pied de ces arbres, escaladent leurs rameaux, grimpent à l’extrémité des branches, s’élancent de l’érable au tulipier, du tulipier à l’alcée, en formant mille grottes, mille voûtes, mille portiques. Souvent égarées d’arbre en arbre, ces lianes traversent des bras de rivières, sur lesquels elles jettent des ponts de fleurs. Du sein de ces massifs, le magnolia élève son cône immobile ; surmonté de ses larges roses blanches, il domine toute la forêt, et n’a d’autre rival que le palmier, qui balance légèrement auprès de lui ses éventails de verdure.

Une multitude d’animaux placés dans ces retraites par la main du Créateur, y répandent l’enchantement et la vie. De l’extrémité des avenues, on aperçoit des ours enivrés de raisins, qui chancellent sur les branches des ormeaux ; des caribous se baignent dans un lac ; des écureuils noirs se jouent dans l’épaisseur des feuillages ; des oiseaux-moqueurs, des colombes de Virginie de la grosseur d’un passereau, descendent sur les gazons rougis par les fraises ; des perroquets verts à tête jaune, des piverts empourprés, des cardinaux de feu, grimpent en circulant au haut des cyprès ; des colibris étincellent sur le jasmin des Florides, et des serpents-oiseleurs sifflent suspendus aux dômes des bois, en s’y balançant comme des lianes.

Si tout est silence et repos dans les savanes de l’autre côté du fleuve, tout ici, au contraire, est mouvement et murmure : des coups de bec contre le tronc des chênes, des froissement d’animaux qui marchent, broutent ou broient entre leurs dents les noyaux des fruits, des bruissements d’ondes, de faibles gémissements, de sourds meuglements, de doux roucoulements, remplissent ces déserts d’une tendre et sauvage harmonie. Mais quand une brise vient à animer ces solitudes, à balancer ces corps flottants, à confondre ces masses de blanc, d’azur, de vert, de rose, à mêler toutes les couleurs, à réunir tous les murmures ; alors il sort de tels bruits du fond des forêts, il se passe de telles choses aux yeux, que j’essaierais en vain de les décrire à ceux qui n’ont point parcouru ces champs primitifs de la nature.
Chateaubriand, Atala, ou Les Amours de deux sauvages dans le désert, Prologue, 1801


Le Meschacebé (ancien nom du Mississipi)

Document 4

Deux Papous à Paris

LE MONDE | 14.03.07 | 16h43  •  Mis à jour le 14.03.07 | 16h44

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3238,36-882964@45-1,0.html
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Touristes singuliers dans la capitale et amateurs de métro - "le train qui fonce sous terre" -, Mudeya et Polobi préfèrent, au grand dam de leur accompagnateur, garder leur tenue traditionnelle.

Marc Dozier

Le Papou boude. Le Papou est déçu. Il tourne et retourne sa cantine, en extrait un petit sachet de glands, un T-shirt de Grenoble, un ciré de Saint-Malo, des chaussures de marche, un couteau Opinel, un mini-sac de femme, un camion de plastique jaune, réfléchit un moment, le regard perdu dans quelque songe, et remet le tout en place. Il s'assoit sur le lit de sa petite chambre d'hôtel, les coudes sur les genoux, le visage dans les mains, redresse un peu la tête, une larme au coin de l'œil, et pousse un long soupir. Un soupir à fendre l'âme. Le Papou Polobi est perdu.

L'ami français qui l'accompagne vient de lui annoncer 20 kg de bagages de trop. Il faut alléger d'urgence. La compagnie d'aviation qui le ramène en Papouasie-Nouvelle-Guinée après un séjour de plus de trois mois en France n'aura, dit-il, aucune pitié. Il faut faire le tri dans la multitude de petits cadeaux que Polobi prévoyait de rapporter à ses deux femmes, ses enfants, ses voisins et les membres de la tribu qui l'attendent avec impatience et le fêteront comme un héros.

Le Papou a le blues. Pour un peu, il laisserait tout tomber. Sauf sa bêche. Une bêche magnifique achetée dans un magasin de jardinage pour 48 euros - "une fortune !" -, mais qui lui fera bon usage puisque, annonce-t-il fièrement, "elle est garantie à vie". Le Papou précise qu'il est cultivateur. Utiliser la bêche française pour récolter les patates douces sera un pur bonheur.

Dans une chambre de l'étage au-dessous, la scène est similaire. Mudeya, Papou de la tribu des Hulis et chef de guerre redouté, affronte le même dilemme et jette rageusement hors d'une grosse malle en bois quelques objets offerts par des amis français dont il va devoir se passer : l'anorak reçu il y a peu pour ses leçons de ski - "j'étais pourtant si fier !" -, un séchoir et une brosse à cheveux donnés par un coiffeur - "pas très utile, mais c'était un souvenir" -, des bottes de bateau, un cadre de photo, une bouteille d'alcool - "il me faudra pourtant raconter combien les veines des Blancs sont gorgées de vin" -, des gants de boxe reçus dans une cité - "je voulais montrer au village cette curieuse façon qu'ont les Blancs de se battre !" - et puis des dentifrices, un déodorant, une crème pour les mains... Mudeya est coquet.

D'ailleurs, la quasi-totalité de ce qui reste dans sa malle constitue les éléments d'une parure qu'il a transportée avec soin depuis son village lointain, perdu dans la forêt, à l'ouest des Southern Highlands de Papouasie-Nouvelle-Guinée. C'était à la fois le clou de sa garde robe et son bien le plus précieux, l'étendard de son pays, de son histoire, de sa culture... et, il en est convaincu, un outil imparable de séduction. Il a bien remarqué, avec son complice Polobi, combien les visites de la tour Eiffel, du métro, des aires d'autoroute ou des châteaux étaient radicalement différentes selon qu'ils portaient ou non leur grande tenue papoue. Quel succès quand ils se paraient ! Que de flashes et d'attention de la part des femmes ! "On était irrésistibles", dit-il sobrement. Simple constat.

Mais quel encombrement dans la malle ! Il y a le tablier en écorce tressée que l'on s'accroche à la taille et qui dégage une très forte odeur de fumée, de bois et de porc. D'ailleurs, on le décore à l'avant de nombreuses queues de cochon, plus faciles à trouver en Papouasie que les queues de vache que Mudeya rapporte aussi de France. Il y a un étonnant collier de nuque, en bec de calao, entouré de dents de cochon ; un os d'émeu ; toutes sortes de colliers de graines, vertèbres de serpent et coquillages ; et des plumes, des plumes colorées et somptueuses, minutieusement emballées dans des écorces lacées. Sans oublier la perruque de vrais cheveux, issus d'une longue période d'initiation consacrée à leur pousse à plein temps, et sur laquelle s'accrochent les ornements plumés. Manque simplement la jupe de feuilles qui sert à cacher les fesses et demande d'être renouvelée quasiment tous les jours, ce qui a posé aux Papous un immense problème : "Savez-vous qu'un fleuriste parisien vendait 60 euros un bouquet de feuilles ? Les Blancs sont fous ! A ce tarif-là, dans ma forêt, je serais milliardaire !" Bref, la parure pèse au bas mot une dizaine de kilos... Le casse-tête.

Ce n'est donc pas le moment le mieux choisi pour interroger ces deux visiteurs sur l'extravagante aventure à laquelle les a conviés un photographe français, Marc Dozier, qui, au terme de nombreux séjours dans leur tribu dont il est quasiment devenu un fils adoptif, a voulu leur rendre la pareille et leur faire découvrir son pays. Une initiative spontanée et désintéressée dont le jeune homme, les réceptionnant à Roissy en septembre 2003, sous un épais rideau de pluie, timides et totalement largués, était loin d'imaginer la portée. Car s'ils n'avaient jamais quitté leurs forêts, ne savaient ni lire ni écrire et ne communiquaient avec leur hôte qu'en pidgin (langue véhiculaire de Papouasie), les deux Papous se sont révélés de formidables voyageurs, vifs, cabotins, pleins d'humour, avides de toutes les expériences, rencontres, aventures, et fins observateurs de "la grande tribu des Français". L'expérience fut si concluante qu'elle donna au Grenoblois l'envie de leur organiser, cet hiver, un deuxième séjour, et à Canal+ l'envie de les filmer dans leurs pérégrinations à travers la France. Car ces Papous explorateurs, tels les Persans de Montesquieu, ont mille choses à dire sur notre drôle de civilisation. Et le partagent volontiers, même devant une malle inachevée.

"Je dois d'abord vous dire, commence Mudeya, environ 45 ans, qu'après avoir voyagé chez vous, touché à la neige, visité des fermes, des cimetières et des magasins, pratiqué la pêche en mer, appris à conduire une voiture, assisté à des fêtes et bu du vin, je trouve votre monde formidable ! Attention, pas seulement grâce à vous : grâce à vos ancêtres ! Regardez ce qu'ils vous ont légué ! C'est incroyable ! Ces ponts, ces routes, ces églises, ces maisons de pierre, vieilles de presque mille ans ! Et avec des sculptures ! Savez-vous que nos cases à nous sont si peu solides qu'on doit les rebâtir tous les cinq ans ? Vos ancêtres ont été formidables, il vous faudra toujours les honorer. L'homme blanc a beaucoup d'ingéniosité. Vous dessinez des voitures de toutes les formes ; vous inventez des trains qui vont plus vite que des balles de fusil ; et vous avez copié les oiseaux pour faire des avions. Vraiment, l'esprit des Blancs est très particulier !"

Polobi approuve de la tête. Ces inventions des Blancs ! Tout de même ! Dire qu'il se trouve des esprits chagrins (Noël Mamère, rencontré à l'Assemblée nationale) pour critiquer des outils aussi utiles que le téléphone portable en affirmant que les Papous ont de la chance de n'avoir pas ce fil à la patte... "Qu'il vienne chez nous ! Prévenir un parent dans un autre village peut nécessiter quatre jours de marche en forêt et deux traversées de rivière à la nage, quand un coup de fil prendrait une minute. Le téléphone, l'électricité, la route, le pont, c'est ça la liberté !"

Les Blancs sont parfois déconcertants, analyse Mudeya, en secouant la tête. "Ils escaladent les montagnes suspendus dans le vide, ils sautent en parachute, ils traversent l'océan, ils foncent sur les routes à moto... Ils oublient qu'ils viennent simplement d'un homme et d'une femme. Et qu'ils sont mortels." Allons ! Les Papous n'affrontent-ils pas eux aussi la mort lors de leurs nombreuses guerres tribales ? "C'est vrai qu'on se bat souvent, pour de la terre, pour des femmes, pour des cochons, mais ça ne dure jamais très longtemps et il suffit de faire attention aux flèches ! affirme Mudeya, réputé pour ses qualités de stratège. Je sais cependant, par la Bible, que tuer quelqu'un équivaut à manger son sang et que ce n'est pas bien."

La Bible ? Vous connaissez donc la Bible ? "Par les missionnaires blancs ! Ils sont arrivés un jour, ils ont critiqué toutes nos anciennes croyances et interdit nos traditions en disant que c'était primitif. Avant, par exemple, on installait nos défunts au faîte des arbres et quand on sentait l'odeur de putréfaction, on pensait que le mort nous parlait une dernière fois, mais que son esprit resterait là où nous vivions." Et maintenant ? "Eh bien, on croit comme les Blancs : il y a un enfer pour les mauvais et un paradis pour les gentils. On nous a expliqué que notre esprit n'irait nulle part si nous n'étions pas catholiques. Alors on s'est appliqué à apprendre l'histoire des sept ou huit sacrements, les dix ou onze commandements..."

Le problème, ajoute Polobi l'air sévère, c'est que les Blancs ne respectent pas la Bible. Il suffit de regarder dans les rues... "Vous avez de superbes maisons, mais vous avez oublié la compassion et le partage. Les Papous partagent tout ce qu'ils ont, personne ne reste seul ou ne meurt de faim. Ici, dans ce pays où il y a de si belles maisons, j'ai vu des gens qui avaient froid et faim."

Pire, dit Mudeya : des gens misérables et humiliés. "Oui, oui ! J'ai vu ! Dans une cité de la banlieue du Havre où on a fait un tour. Les immeubles étaient moches, cassés, ça sentait l'urine. Et les habitants étaient des étrangers, notamment d'Algérie. Moi, j'ai trouvé ça terrible. Quand ils voient les belles maisons d'à côté et les villages tout propres, ça leur fait honte. Et quand on a honte, on a de la colère. Je l'ai bien senti, et c'est normal. Alors, vous devriez faire attention. Un jour, je ne serais pas étonné qu'ils se réunissent et qu'ils cassent tout ! Ça m'inquiète, vous savez. Ces gens qui viennent s'établir sur votre terre, je crois que vous ne les accueillez pas bien."

Oh, certes, les deux Papous touristes n'ont pas eu à pâtir de la méfiance des Français. Au contraire, disent-ils, c'est merveilleux comme les portes se sont ouvertes, comme ils ont multiplié les expériences, comme ils ont appris "plein de jolis sentiments". Il y eut, par exemple, cette cérémonie du 11-Novembre, près du monument aux morts d'un petit village de Champagne (Bétheny) où Mudeya, devant un groupe de militaires et d'hommes habillés en poilus de la guerre 14-18, a pris spontanément la parole - il adore les palabres - pour dire sa stupéfaction qu'ait pu exister guerre aussi meurtrière et adresser ses félicitations à la population pour savoir rendre hommage aux anciens et aux morts. "Je croyais que les Blancs ne se souciaient pas du tout de leurs ancêtres. C'était une fausse rumeur ! Et cela me touche."

Il y eut cette visite, en Bretagne, dans un élevage porcin où, constatant en professionnels la bonne santé des truies et de leurs petits, ils ont demandé où étaient les mâles. "Il n'y en a pas", a répondu l'éleveur. Les yeux des Papous se sont exorbités : "S'il y a des petits, il y a forcément des mâles !" Leur hôte a pris l'air malicieux en leur tendant une pochette en plastique d'où partait un tuyau : "Tout est là !" Les Papous n'étaient pas sûrs de comprendre. "Venez donc m'aider, a proposé l'éleveur. Tenez le sachet de sperme, Mudeya. Nous allons inséminer une femelle." Le Papou a failli tomber à la renverse : "Je vais faire un petit à un cochon..." Ce souvenir le plonge encore aujourd'hui dans une grande perplexité. "Faire des enfants sans papa ! Le Blanc est capable de toutes les folies ! Le Blanc recule toujours plus loin les limites de l'imagination. Il n'y a plus rien d'incroyable !"

Il y eut cette visite à l'Assemblée nationale, dont ils sont ressortis en notant : "Vos chefs sont comme les nôtres ; ils sont flatteurs, ils parlent beaucoup." La déambulation qui s'est ensuivie sous les dorures de l'hôtel de Lassay a inspiré à Mudeya un léger doute : "Je me demandais où passait tout l'or extrait de Papouasie..." Il y eut la découverte du fabuleux château des Milandes, en Dordogne, où les Papous se sont révélés "surpris et vraiment ravis" d'apprendre qu'une femme noire célèbre - Joséphine Baker - avait occupé les lieux. Et puis l'expérience des vignobles, d'où les Papous sont ressortis plus que légèrement pompettes.

Il y eut enfin ce grand moment au Moulin Rouge où les deux compagnons portaient exceptionnellement costume et cravate. Le spectacle, les avait-on prévenus, était célèbre dans le monde entier, nos amis étaient donc très impatients. Quand les danseuses sont arrivées sur scène, ornées uniquement de plumes, seins et fesses à l'air, les Papous ont frôlé l'apoplexie. Ils se sont tournés vers Marc Dozier, une main sur la bouche, le souffle coupé : "Oh la la ! Est-ce que le gouvernement est au courant ?

- Bien sûr, c'est un spectacle très connu, très officiel.

- Mais est-ce qu'il sait que les danseuses montrent leurs jambes ?"

Mudeya en parle encore comme de la grande émotion de son séjour. Les femmes papoues, dit-il, ne peuvent exhiber leurs jambes de cette manière. "Au début, j'étais choqué et je me suis recroquevillé. A la fin, j'étais presque amoureux et je me suis mis debout pour mieux voir !" Les danseuses, après tout, ne font qu'entretenir une tradition française et c'est très respectable, remarque Polobi. "Elles prennent soin de leurs parures et de leurs plumes exactement comme nous !"

Ils sont intarissables sur les femmes françaises. D'abord, première remarque de Palobi, "elles sont travailleuses et gratuites", ce qui lui paraît enviable quand on sait qu'épouser une femme papoue coûte au minimum une trentaine de cochons. "Evidemment, poursuit Mudeya, quand on l'a payée, on la domine. On a non seulement acheté son visage, ses jambes, ses bras, sa poitrine, mais aussi sa force de travail, et tout son temps. Elle doit s'occuper des enfants, des cochons, du feu et de la maison. Tandis que chez vous..." Elles sont beaucoup plus libres, note-t-il. Elles vont et viennent, elles savent écrire et conduire une voiture, elles sont chefs dans des bureaux, elles décident... "Elles n'ont pas de barbe ni de pénis, mais elles se comportent en hommes ! Et cela m'inquiète pour notre avenir. Comme les Blancs nous influencent toujours, j'ai peur qu'un jour nos femmes, trop instruites, veuillent aussi devenir nos chefs. Alors ce serait la fin, car elles ne voudraient plus jamais épouser des cultivateurs et des primitifs comme nous."

Les malles ont finalement été bouclées. Et Polobi et Mudeya sont devenus songeurs. Plus tout à fait ici, déjà un peu là-bas, dans cette île aux mille tribus et langues, au nord de l'Australie, à 20 000 km de Paris. Il leur faudra des jours et des nuits pour raconter dans leur village la grande tribu des Français. "On rapporte des photos, dit Polobi, sans quoi on nous prendrait pour des affabulateurs !" Ils ont surtout des milliers d'histoires. Un regard critique sur le gouvernement de leur pays qui ne travaille pas assez à son développement : "Ecrivez-le ! Peut-être le liront-ils sur Internet !" Et un vrai plaisir à retrouver leurs forêts.
Annick Cojean



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