Alain (Émile Chartier) (1868-1951)





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titreAlain (Émile Chartier) (1868-1951)
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Émile, un homme qui naviguait en Méditerranée courait le risque d'être esclave en Alger, lui, sa femme et ses enfants. Il fallut bien enfoncer cette porte-là ; celle-là et bien d'autres. Il n'y a plus de négriers ; mais si notre police se relâchait, il y en aurait demain. L'idée qui fait vivre notre civilisation, c'est que cette civilisa­tion ne va pas de soi, et que les passions sont et seront toujours les mêmes.
L'hospitalité homérique est une grande chose. Ils disaient que les dieux se déguisaient en pauvres et mendiants. Certes, nous avons ici quelque chose à prendre. Mais nous devons savoir aussi que le fidèle Eumée, porcher en Ithaque, avait été acheté comme un jeune veau. Lamartine fut reçu pacifique­ment et noblement par un chef arabe très puissant ; mais la conversation fut néanmoins épineuse, par ceci que le grand chef considérait la doctrine de la Trinité catholique comme une superstition qui méritait la mort. Nous avons peine à respecter la pensée de notre semblable ; mais enfin, nous nous y efforçons ; nous sauvons le principe.
Il est facile de louer les mœurs des sauvages, et Montaigne a écrit là-dessus des choses généreuses et fortes ; mais, à défaut d'une connaissance plus approchée, nous devons savoir, et ne jamais oublier, que la simple et aveugle coutume établira partout, et ici même, si nous laissons faire, un régime de crasse, de négligence et de fanatisme ; sans compter la force nue, qui passera comme le cyclone. Certes, il faut payer l'ordre, et même très cher ; nous aussi nous le savons, qui avons fait la guerre. Nous sommes colonisés, si je puis dire, par nous-mêmes, et sans douceur ! Qui n'a pas accusé les lois ? Qui n'a pas souhaité de vivre sans maître ? Mais le moindre mouvement de foule, quand ce ne serait que de panique, nous rappelle que l'homme est un animal dangereux à lui-même. La paix est un état sévère, et qui fait tout aussitôt oublier que la sévérité est nécessaire. D'où le rêve idyllique renaît toujours ; seulement, il suffit de trois bandits pour nous remettre en ordre. Rêver que des populations naïves et ignorantes étaient bien heureuses avant nos gendarmes, c'est toujours rêver. C'est le même rêve.


Propos de politique (1934)

XXXIX
On cherche une culture
qui convienne

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On cherche une culture qui convienne à l'homme de demain, et qui nous change un peu de l'éternel art de persuader, qu'on nomme rhétorique, et qui est, au vrai, la sophistique. Je vois bien que tout se plaide, et, par exemple, que la thèse Franklin-Bouillon arrive à une sorte de vraisemblance, et que la thèse opposée y parvient moins aisément, parce qu'elle est plus neuve, et de toutes façons moins bien payée. Mais supposons qu'on puisse retourner complète­ment un auditoire et l'entraîner à la paix, comme je crois qu'on peut le faire, aura-t-on labouré les esprits ? Non pas. On aura éveillé en eux des sentiments vifs, comme l'horreur du carnage et l'horreur de l'esclavage ; on leur aura donné expansion parce qu’on leur aura donné expression ; on les aura délivrés de la honte d'être toujours réfutés. Mais le problème lui-même aura-t-il été seulement gratté de l'ongle ? Il me semble, au contraire, que la réfutation de la réfutation se produira de nouveau, avec les mêmes chances et la même apparence de raison ; j'en vois tous les jours le signe en des orateurs et en des journalistes qui, je crois, sont de bonne foi ; à plus forte raison faut-il penser que le citoyen moyen et très occupé, dont tout dépend, se trouve jeté d'une thèse à l'autre selon ce qu'il entend et ce qu'il lit. Cette instabilité est comme stabilisée. Preuve que les esprits ne sont pas éclairés, et encore moins formés. Mais comment les former ?
Si je voulais relever l'art de persuader, je le considérerais en quelque sorte sous une autre dimension, autant qu'il éclaire et forme l'orateur même. Car en dehors de l'action sur une foule, qui est comme la surface du métier, la rhétorique apprend deux choses au rhéteur. D'abord, par une réflexion sur les sentiments et les émotions, et finalement sur la physiologie de la chose, l'ora­teur apprend comment les opinions changent dans un homme, et pourquoi ; il connaît que les preuves, dans la matière historique, qui dépasse de si loin notre instrument géométrique, physique et chimique, sont des moyens d'exci­ter et d'apaiser, et au fond de gagner du temps sur l'humeur, qui d'elle-même toujours passe à son contraire par la fatigue. C'est connaître l'homme par culture ; c'est ne pas se croire ; c'est reconnaître en soi les mêmes ressorts du croire et du décroire ; c'est être sage par sophistique jugée. L'intime pratique des hommes, et des affaires que je nommerai sensibles, permet de vérifier ces vues idéologiques, et d'être assuré que toute querelle peut être apaisée comme les pêcheurs noient le poisson. Cette technique a son prix ; il faut pourtant que l'homme de demain en saisisse quelque chose, et cesse d'y voir une sorte de magie. Comment, sans une ample connaissance de la sophistique ? C'est ce que je ne vois pas. Lire beaucoup, et du meilleur, cela me paraît la condition première de toute culture politique.
Toutefois la familiarité aux sciences n'y est pas non plus étrangère ; mais il faut craindre de la science ce qui n'est qu'opinion, c'est-à-dire expérience sans preuve. Par exemple le maniement d'un appareil à radiations, comme récep­teur sans fil, n'apprend rien du tout. Ce n'est qu'une autre croyance. Au con­traire l'appareil géométrique, mesure, arpentage, lever de plans, orientation, accompagné de ses preuves, donne l'idée d'un savoir en lui-même complet, et que l'expérience vérifie. Ce qui, à vrai dire, ne peut servir directement à percer le brouillard politique ; mais ce qui, par opposition, détourne de juger ici d'après des preuves, évidemment sans proportion avec l’objet ; par quoi on arrive, dans l'extrême complication des causes, à juger par volonté, c'est-à-dire à prendre parti, et à mépriser les sophistes. Et la science ouvre ainsi indirec­tement des vues sur l'action. Car l'homme embarqué n'attend pas de connaître tous les filets et remous de l'eau pour aller où il veut aller. La complication supérieure des conditions, qui fait que la situation réelle est impossible à mettre en preuve, est aussi ce qui fait que cette situation est modifiable et que l'homme la traverse par la vertu de constance.


Propos de politique (1934)

XL
Comme j'admirais
la force pesante


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Comme j'admirais la force pesante des vaches, les unes broutant, la jambe avancée, les autres ruminant, debout sur leurs piliers ou couchées selon la paresse, le bel équilibre de ces formes fut troublé par une cause que d'abord je n'aperçus point. Toutes s'éloignaient assez vite d'un centre perturbateur qui semblait n'être rien ; enfin le vainqueur de ces fortes bêtes sortit d'un petit pli du terrain qui suffisait à le cacher ; ce vainqueur était un enfant de trois ans qui élevait une frêle baguette. Petit roi ; mais les gros yeux des bêtes y avaient reconnu aisément la forme du roi. C'est la coutume ; ainsi pensaient les grosses bêtes, ou plutôt elles le disaient bien clairement par leurs actions, sans penser plus loin que leurs actions, car telle est la coutume.
Une vache se décide quelquefois selon sa force. J’en vis la preuve un autre jour quand l'esclave voué au maintien de l'ordre, le chien, vint chasser la gour­mande d'un gras pâturage où elle ne devait pas être. La grosse bête chercha la brèche, ne la trouva pas, et chargea contre une barrière, montrant cette puis­sance guerrière qui étonne dans une vache ; la barrière fut en morceaux du premier choc ; je ne sais ce qu'en pensa le maître, mais le chien était content.
Ces paraboles muettes m'en rappelèrent une autre, depuis longtemps oubliée. Comme je gardais un troupeau en compagnie du pâtour et d'un chien, il arriva que les vaches firent cercle contre le chien, un cercle de cornes ; et le chien s'enfuyant vers nous, nous courions grand risque. Mais le pâtour se mit à marcher à quatre pattes, comme un animal, et les vaches reprirent aussitôt leur fonction ruminante. Effet de coutume encore, car cette étrange apparence d'une forme humaine à quatre pattes ne correspondait à rien de ce qu'une vache avait pu voir, ni à rien de ce qu'une vache eût jamais fait. Le gouverne­ment, mettons que c'était moi, avait eu bien peur ; il reprit son souffle, et n'en pensa pas plus long qu'une vache. Ainsi vont les choses, car un résultat vaut mieux qu'une pensée.
Maintenant que je suis provisoirement à l'abri des vaches, des chiens et des pâtours, il me plaît de penser que, roi constitutionnel en cette circonstance, et incapable comme un roi, j'aurais dû décorer le pâtour, mon ministre, de la Grande Étoile de la Ruse, réservée aux orateurs. Car c'est proprement élo­quence de produire devant les yeux du troupeau en révolte une apparence tout à fait inattendue et nouvelle qui, en réveillant la pensée, la jette en des diffi­cultés insurmontables. Il est clair qu'on ne peut penser en troupeau ; chacun retourne en lui-même pour délibérer, et oublie ce qu'il allait faire. Par où je comprends que la coutume est favorable au tyran, et l'intelligence aussi. C'est pourquoi, remarquant que, nous autres citoyens, nous avons l'intelligence plus subtile que celle des vaches, je ne nous vois point pour cela mieux armés qu'elles contre nos maîtres. Car qui débrouillera les discours de Coty, les discours du Temps, ceux de Herriot, et mille autres ? Pouvons-nous retrouver la forme humaine en ces étranges apparitions, dettes, armées, industrie, finance, qui se plient comme des clowns de cirque, et boitent exprès, tombent exprès, et soudain s'envolent dans les nuages ? Qui leur refusera une pensée ? Qui y trouvera une pensée ? Impossible. Or cela même nous occupe un petit moment. Nos espoirs sont grignotés par des petits moments de pensée sans issue. Il faudrait donc ne point penser ? Mais nous voilà à la coutume, c'est-à-dire à ruminer, ce qui a deux beaux sens, dont l'inférieur emporte l'autre. Car la révolte ne donne pas de pain ; et le malheur du citoyen, c'est qu'à résister à ses maîtres il perd du temps, au lieu que le maître gagne sa vie à gouverner ; c'est proprement son métier. Supposons que je fasse un discours aux vaches sur le droit des vaches et qu'elles commencent à me comprendre ; je leur ferais justement l'effet du mystérieux pâtour ; elles iraient paître.


Propos de politique (1934)

XLI
La trahison est naturelle
dans un député


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La trahison est naturelle dans un député, à quelque parti qu'il appartienne. Et la trahison, comme on l'a cent fois remarqué, consiste à tirer vers la droite après avoir juré de rester plus ou moins à gauche ; chacun sait qu'il y a une droite et une gauche en tous les points de l'hémicycle ; et vous n'entendrez jamais dire qu'un député ait glissé à gauche malgré les promesses faites aux électeurs. Ce phénomène d'attraction, ou de répulsion, ou d'ionisation, comme on voudra dire, mérite d'être considéré avec attention ; le jeu politique revient tout à ces mouvements insensibles qui déplacent lentement et sûrement les représentants du peuple vers les ennemis du peuple.
Ennemis du peuple ? J'appelle ainsi ceux qui pensent que la Révolution fut une folie, que le peuple ne connaît nullement son propre bien, qu'il faut le ramener à l'obéissance, et le conduire à ses destinées d'après les lumières supérieures, qui brillent pour Coty, Kérillis, Bourget et autres génies natio­naux, qui éclairent encore un petit peu le boursier Herriot, mais qui sont invisibles à vous et à moi, au commerçant, au paysan, à l'ouvrier, a tous les petits. Là-dessus on peut rire, car le peuple est à ses prétendus chefs comme un terrassier à un enfant ; il est très sain de rire ; mais enfin les récents événements ont prouvé que les esprits enfants, ceux qui se trompent à tout coup et sur tout, ont plus d'un moyen de nous passer la bride. Et tant que nous n'aurons pas compris le jeu, nous perdrons. Je reviens donc à mon député.
Premièrement, il croit savoir, ce qui est la pire ignorance. Il ressemble à ces gens qui reviennent d'Allemagne, et qui disent : « Vous ne connaissez pas l'Allemagne. » L'Allemagne est à peu près aussi facile à connaître que l'Amérique, ou la Chine, ou le problème des changes, ou celui des douanes. Dans ces immenses objets on trouve de quoi prouver n'importe quelle thèse. Ce qu'on en dit n'est jamais vrai ; sans compter que tout change d'un jour à l'autre. Or, le député fait sonner cette fausse monnaie des pédants de politi­que ; il incline à penser que le peuple est là-dessus tout à fait aveugle, qu'il est difficile de l'éclairer, qu'il demande des choses impossibles, comme la paix, la justice dans l'impôt, une police égale pour tous, et qu'enfin l'art du politique est de refuser en détail ce qu'on a promis en gros. Ce métier, quand on le voit sous cette lumière, donne de l'amertume, de l'impatience, un peu de mépris.
Ces sentiments sont chauffés à blanc dans la cornue, parisienne, qui est méphitique. Il faudrait plus d'espace et de solitude aux amis du peuple. Il faudrait que la populace des parasites, intermédiaires, intrigants, joueurs, mar­chands de plaisirs, journalistes, vaudevillistes, leur laissât un peu plus d'air. Il faudrait aussi qu'ils ne soient pas tant serrés les uns contre les autres, échangeant leurs idées, qui n'ont pas une journée d'âge, et qui périssent le soir même. Tour à tour flattés et injuriés selon qu'ils risquent un pas à droite ou qu'ils reviennent sur leurs positions. J'y joins les ambitions, qu'on ne peut blâmer, car, sans ce piquant, la vie du politique serait mortellement ennuyeu­se. Et voilà pourquoi le député mûrit mal ; voilà pourquoi vous le retrouvez misanthrope et pessimiste par cette opinion trouble qu'il a de lui-même. Là-dessus on me dit souvent que les partis, s'ils étaient forts, vaudraient mieux que les hommes ; mais je n'en crois rien. Les partis ont leurs gouvernants, qui suivent le destin de tous les gouvernants, j'entends qu'ils sont hommes d'État, mais prématurément. Homme d'État, on l'est toujours trop. Dix minutes par jour c'est assez et trop ; le reste du temps qu'il soit homme ; mais c'est beaucoup demander.


Propos de politique (1934)

XLII
L'homme de Platon

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L'homme de Platon, qui est l'homme, est fait d'une tête, d'une poitrine et d'un ventre. Et, parce que l'équilibre, qui serait justice, est rare, et que l'hom­me bascule presque toujours d'un côté ou d'un autre, nous avons une assemblée de têtes, de poitrines, et de ventres ; et tels sont les partis véritables.
Dans les têtes habite l'utopie, c'est-à-dire l'idée. Les têtes s'occupent de ce qui devrait être, et cela n'est pas méprisable. Les poitrines ont de l'honneur ; et l'honneur, comme on sait, méprise les arrangements. Les ventres sont souvent bilieux et aigres, mais ils sont attentifs à leurs frontières de chair, cela fait un genre de sagesse courte, sur laquelle on peut compter. Platon disait que les artisans sont les ventres de l'État, comme on pourrait le dire aussi des che­vaux. Dans le fait, les choses ont tourné autrement, et les maigres ouvriers sont nos têtes ; entendez que s'ils ne pensent pas toujours aisément, du moins ils portent et élèvent les penseurs ; sophistes ou utopistes, il n'importe ; c'est toujours pensée, c'est toujours tête.
Un problème tombe, un problème réel, pressant. On n'a pas plus d'un jour pour décider ; on décide passablement. Il s'agit de cette pente savonnée sur laquelle valeurs et crédit glissent ensemble, et du frein Hoover, qui a produit un certain effet. Mais examinons le vote. Les ventres aiment bien ce que j'appelle les lieux communs à roulettes ; car quoi de mieux pour digérer ? Les ventres n'en pensent pas long. Mais ici, en ce mauvais détour, ils sentent vivement la crise des affaires ; ils ont de longues antennes par là. Ils ont perdu, car tout le monde a perdu. Faim d'ogre, sagesse d'ogre. Le ventre sait très bien compter, et la cote est sa pensée. Donc, se priver des invectives et des mépris faciles ; aller au plus pressé. Ce qu'ils ont fait. L'économique ramène la politique assez brutalement ; les ventres sont sensibles à ce genre de contrainte.
Les têtes aiment bien contester et contrarier. En principe elles votent contre les ventres. Mais on ne peut pas toujours s'amuser. Ensemble parais­saient la paix, le désarmement, la fraternité universelle. Occasion rare ; court moment. Les têtes, d'un seul mouvement ont obéi à l'idée. À tous risques, et même d'accord avec les ventres. Et la tête, après avoir voté, peut bien se féliciter encore plus de ce qu'elle a fait. Ne sait-on pas que l'intérêt dessine d'une certaine manière l'idée, et que l'extrême dessous rejoint souvent le dessus ? Et cela même est dans la pure doctrine. C'est donc quelque chose d'être socialiste.
On ne sait que faire des poitrines. Ou plutôt si ; on devrait les mettre au premier rang des batailles ; le fait est qu'elles n'y vont pas toujours d'elles-mêmes, et c'est bien regrettable. Mais quels combattants ! Il ne faut qu'une vibration de mots ou de clairon pour les jeter dans un noble délire. Il leur faut un ennemi ; ils le voient ; ils le montrent. « C'est un piège ; c'est une manœuvre de guerre. Où sont nos armes ? Courons aux remparts ! Et puis il me semble qu'on nous traite un peu légèrement. Sommation par télégraphe, cela ne peut aller. On nous presse, donc nous résistons. À moi la colère, alliée de l'honneur ! » Avouez que c’est une étrange idée que de télégraphier à une poitrine. Cette majesté sonore a horreur de la surprise. Elle veut des prépara­tions et des politesses ; comme ces chevaux au sang vif auxquels il faut parler avant de les toucher. Chatouilleuse poitrine ! L'ennui, c'est qu'on l'aime ; car elle n'est qu'amour, générosité, fidélité. L'honneur est honorable ; les mots le disent, et cela va de soi. Mais on finit par apercevoir que l'honneur n'est généreux que de sang, et n'est fidèle au fond qu'à sa propre colère. Les vieilles traditions de l'honneur ne sont que justes. L'homme d'honneur devait mettre sa vie en jeu, et tout de suite. Cela était un peu fou, mais grand. C'est une misère que l'honneur en discours et que ces poings qui ne frappent jamais que sur une table. Et comme disait le fameux Pape, tragédien n'est pas loin de comédien.


Propos de politique (1934)

XLIII
Un homme libre contre un tyran

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Un homme libre contre un tyran, telle est la cellule politique ; et cela est abstrait, comme la politique elle-même. Si chaque homme libre avait charge d'un tyran, qu'il tiendrait sous son regard, on arriverait à une sorte d'équilibre ; il suffirait de contredire, de raisonner, quelquefois de se moquer, et toujours de faire jouer la puissante amitié humaine. Dans le fait, les tyrans se réunis­sent autant qu'ils peuvent et réchauffent leurs maximes ; et les hommes libres, de même, forment des assemblées où les tyrans sont durement secoués ; mais les tyrans n'en savent rien. Toutefois, cet autre tableau politique est lui-même abstrait. On trouve les deux espèces d'hommes dans tous les partis, et presque dans toutes les places. L'affaire Dreyfus, qui rompit les partis, fit apparaître de ces antagonismes intimes. D'officier à officier, de bureaucrate à bureaucrate, de chrétien à chrétien, d'incrédule à incrédule, on discutait les yeux dans les yeux ; et c'était la bonne manière. On sait qu'il se forma à la fin une opposition de droite et de gauche parmi les amis de la justice. C'est que les uns aiment la justice tyranniquement et les autres démocratiquement ; ou, pour parler autrement, les uns se poussent vers le haut avec la résolution d'être de bons rois ; les autres se défient de la justice royale, et résistent tant qu'ils peuvent, tirant la barbe à toute majesté.
Qu'il y ait des tyrans socialistes, syndicalistes, communistes, on le sait. Un prolétaire qui voudrait bien n'être ni tyran ni esclave ne cesse d'admirer ces petits rois qui posent la question de confiance et invoquent la raison d’État. Les chefs radicaux ont leur couronne aussi, et leurs dogmes, et leurs mouve­ments d'impatience royale. Et, au rebours, parmi les modérés et même parmi les bonapartistes, boulangistes, royalistes, autant que ces mots ont encore un sens, il y a des ferments de liberté ; non pas tant dans les chefs, qui sont comme tous les chefs, mais dans les troupes électorales, souvent portées de ce côté-là par le bonheur de s'opposer aux pouvoirs existants. On a joué sur le mot liberté ; mais il ne faudrait pas croire que ceux qui sont partis en croisade pour la liberté religieuse sont tous des hypocrites. Le parti catholique se divise maintenant explicitement en un parti peuple et un parti noble ; mais toujours on y a trouvé janséniste contre jésuite ; et l'affinité des grands chefs catholi­ques avec tous les pouvoirs forts se marque quelquefois en traits qui font caricature, comme évêques décorés et choses de ce genre.
L'union sacrée est le paradis des tyrans mais que signifie l'union sacrée, sinon un oubli des fins politiques qui ne sont pas le renforcement et la consécration de tous les pouvoirs ? Tous ceux qui aiment le pouvoir, même en imagination seulement, se serrent alors en phalange. Et les hommes libres se mettent en rangs aussi. Car les hommes libres, extrêmes mis à part, savent aussi le prix de l'ordre. Ils voudraient seulement qu'on n'abuse pas des occa­sions pour mettre tout le monde au pas militaire. Et ils savent bien que tout pouvoir, abuse et abusera. D'où une opposition diffuse, infatigable et souvent de bonne humeur, qui ne construit pas, qui ne propose rien, qui n'a pas de plan pour sauver les finances, ni pour sauver la paix, mais qui se méfie des sau­veurs. On a souvent remarqué que tout est négatif dans les thèses fameuses que résument les mots Liberté, Égalité, Fraternité ; mais c'est qu'en effet on ne peut fonder ni maintenir aucun ordre d'après ces énergiques sentiments. Toute police les nie ; et il faut une police. Et les tyrans de toute espèce sont parfai­tement à leur place sur les sommets de l'ordre. Ils ont les vertus de l'emploi, qui ne sont pas petites ; et ils y trouvent les plaisirs de l'ambition, sans lesquels le métier de régner serait parfaitement ennuyeux. L'homme libre se range et s'efface ; l'ambitieux se pousse. Il ne peut en être autrement ; un socialisme aura toujours un préfet de police, un général, un grand juge, qui marcheront allègement sur les libertés, si on les laisse faire ; et les sous-ordres imiteront les grands chefs, comme on voit partout ; l'espoir de gouverner ne va jamais sans une sorte de religion à l'égard de ceux qui gouvernent. Et cette procession chante conquête, gloire et massacre ; on ne le sait que trop ; elle nous le crie aux oreilles. Que prospère et s'assure de soi la bienfaisante race des hommes libres qui refusent pouvoir ! Si elle fait seulement équilibre, homme contre homme, ce sera déjà beau.


Propos de politique (1934)

XLIV
Toute manœuvre à plusieurs
veut un chef


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Toute manœuvre à plusieurs veut un chef ; et ce chef est absolu ; dire qu'il est absolu, c'est dire qu'il est chef. Quand vingt hommes soulèvent un rail, ils obéissent à un chef ; s'ils discutent dans l'action même, ils auront les doigts écrasés. Un grand carrefour, et encombré d'autos, veut un roi absolu. Un pilote, dès qu'il met le pied sur le grand navire, y est roi ; et le changement de roi se fait le plus facilement du monde ; le commandant qui a régné jusque-là n'est nullement diminué ni humilié ; il sera roi de nouveau, et personne n'en sera étonné. La monarchie semble donc être une partie de l'ordre. Et remar­quez que tous ces rois sont jugés. Un intempérant, un distrait, un visionnaire ne tiendrait pas longtemps dans ces postes-là, et même il n'y serait pas mis. Ceux qui célèbrent l'ordre, le pouvoir fort, et l'obéissance, disent des choses évidentes et que tout le monde sait.
Le pouvoir monarchique n'est pas tout l'ordre. Il faut compter le pouvoir d'organisation et de préparation qui, au contraire, semble, par sa nature, divisé et délibérant ; l'exécution ici ne presse plus ; on prend le temps d'examiner, et chaque spécialiste donne son avis après avoir mis au point sa loupe, son télescope ou son microscope. Ces mêmes commissions, dont nous avons abondance, jugeront les actions des rois, ou choisiront, au concours, les candidats au poste de roi et les futurs spécialistes. Ce système n'est pas propre à l'État. Dans une usine, dans une banque, dans un journal, les choses se passent à peu près de même. Et finalement, par ce travail des commissions et ces rois soumis à l'épreuve, les pouvoirs se dessinent, et seront partout et toujours les mêmes ; et les favoris, s'ils ne sont que favoris, flatteurs ou gendres, ne jouent pas un grand rôle dans les affaires réelles, car la nullité tombe d'elle-même. Il est juste d'admirer les grands corps, d'ingénieurs, de conseilleurs, ou de chefs d'exécution, pour le savoir, la conscience et l'exacti­tude qu'on y trouve, que ce soit dans les services publics ou dans les affaires privées. Ainsi nous sommes tous gouvernés, et mieux que passable­ment, selon le principe de l'aristocratie, qui est que le meilleur doit commander.
En tout cela, qui est éternel, je ne vois point de démocratie. Que le meilleur, et qui a charge de commander ou de conseiller, selon ce qu'il vaut, soit pris au concours dans le peuple, cela ne change rien aux pouvoirs ni à l'obéissance. Que le commandant du navire soit fils de prince ou fils de soi, il ne vous fera pas moins mettre au cachot si vous résistez ; et la justice ne dira son mot qu'à la fin de la traversée. Sinon c'est la révolte, avec tous ses risques, et finalement d'autres pouvoirs, qui ressembleront parfaitement aux anciens pouvoirs ; cette remarque a été faite mille fois, sans qu'il en sorte une pensée utile. Nous sommes comme engourdis et fascinés devant ces pouvoirs, qui renaissent comme les têtes de l'hydre. Où donc est le point de résistance ? Et serons-nous toujours taillables et corvéables, autrement dit contribuables et fantassins, sans aucune espérance ?
L'effort démocratique est jeune ; il se laisse aisément détourner. On lui fait croire qu'il s'agit d'élire des chefs, et on lui montre aussitôt et bien aisément que cela est absurde. Dans le fait les chefs ne sont pas élus ; les ministres ne sont pas élus ; un directeur, un inspecteur, n'est pas élu. Qu'un élu, par ses moyens propres, arrive à gouverner ; aussitôt il échappe, par un traité plus ou moins secret avec l'organisation gouvernante, tant publique que privée, qui lui donne boules blanches et mention très bien. Après quoi, tout fier de ce brillant sujet, nous ne demandons qu'à le réélire les yeux fermés. Grande sottise, mais nous nous en guérirons. Nous avons à élire des résistants, c'est-à-dire des tribuns qui restent citoyens et qui prennent le parti des citoyens. Cette pré­cieuse espèce n'est pas rare, mais elle est aisément corrompue, soit par un concert d'éloges qui monte comme un encens des pouvoirs intéressés, soit par des moqueries, calomnies et injures, ce qui fait que l'existence du radical pur n'est jamais sans amertume. Que faire, sinon le payer d'amitié, de fidélité et de gloire ? À vrai dire, nous devrions garder toute notre acclamation pour lui, pour l'incorruptible, au lieu d'applaudir ceux qui ont réussi à nous duper. Mais patience. Le peuple cherche son chemin ; le troisième pouvoir, celui qui dit non, entre en scène ; et les pouvoirs meurent de peur ; cela on ne peut pas le nier. Le difficile est de jouer ce jeu avec modération et sans haine aucune ; pour y arriver, comprenons par les causes.


Propos de politique (1934)

XLV
Il y a encore des socialistes

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Il y a encore des socialistes qui promettent la lune. Peut-être sont-ils sincères ? Ou bien plutôt pensent-ils qu'il faut émouvoir les imaginations, et montrer un but lointain afin de faire quatre pas. Mais, selon mon opinion, ce système est mauvais. Le difficile est de faire seulement un pas, et, à vrai dire de refaire toujours le même pas, car les forces opposées ne cessent jamais d'agir. Un bon socialiste disait à peu près ceci : « Nous vivons sur une mince couche d'humanité au-dessus d'un abîme de barbarie ; il s'agit de nous maintenir dans cette pénible position. » J'aime mieux cette manière de poser le problème. Non, certes, je ne promettrais pas la lune ; je promettrais tout au plus de nous maintenir en cette position passable où présentement nous sommes. Là-dessus, exclamations. « Quoi ? Cette crise, ce chômage, ces armements, vous trouvez cela passable ? » C'est que j'ai vu pire, et vous aussi. La guerre nous a tenus en enfer pendant quatre ans. L'avez-vous empêchée ? Non. J'ai bien le droit de me méfier de vos promesses et de vos systèmes.
Toutefois le mot que je citais me paraît un peu noir. Pourquoi déclamer ? La guerre n'est nullement un effet de barbarie. La guerre est faite et préparée par des hommes admirablement raisonnables et qui ne sont pas méchants. Simplement ils font leur métier. Un colonel se propose de tenir un millier d'hommes en rangs, avec défense de rire ; il trouve donc que la prison, le conseil de guerre, les compagnies de discipline et le peloton d'exécution sont des moyens nécessaires. Cherchez mieux, vous ne trouverez rien ; dès qu'on veut un genre d'ordre où les hommes d'exécution sont des outils comme pelle et pioche, il est impossible d'être bon. Voilà donc un homme qui, par métier, est impitoyable il voudrait bien être le père de ses soldats il voudrait aimer et être aimé ; peut-être a-t-il cette illusion un jour sur deux, Mais supposez une petite révolte, et un groupe de délégués venant donner son avis sur les exercices ou sur les manœuvres aussitôt les grands moyens entreront en jeu des vies seront perdues, d'une façon ou d'une autre ; la question d'autorité étant posée, il n'y a point d'arrangement. Si les délégués ne frappent pas d'abord, ils sont perdus. Vous voyez que la seule nation d'armée enferme toute la guerre possible. La barbarie n'est pas dans les hommes ; elle est dans l'institution.
Supposons un moment que des délégués ouvriers, pour avoir parlé au patron avec fermeté, soient aussitôt jetés en prison et déportés ; supposons que l'un d'eux, pour avoir tendu, le poing, soit condamné à mort et exécuté. Un tel régime n'est pas impossible ; le fascisme italien n'en est pas très éloigné. On peut essayer de prouver que, hors d'un tel régime, l'industrie nationale ne peut se développer assez ; on peut rappeler à ce sujet que la vie même d'un simple citoyen ne compte pas auprès des intérêts supérieurs de la société ; ce raisonnement est le même que celui des militaires. De braves gens se laisse­ront convaincre, et gouverneront l'usine selon la force, sans remords et même sans méchanceté. Ou plutôt ils se feront méchants par raison, absolument comme Lénine ou Trotsky se faisaient méchants par raison. Les uns et les autres sont convaincus qu'ils travaillent à des fins qui les dépassent, Patrie ou Humanité ; l'ivresse de commander vient épauler cette dogmatique Raison ; et l'histoire recommence, aussi dangereuse à ce que je crois par les bons que par les méchants.
Mais quoi faire ? Un pas en avant dès qu'on trouve passage. Vous savez bien qu'il ne manque pas de patrons qui vous dresseraient pour votre bien, comme les militaires vous dressent pour votre bien. Tranquillement vous arrêtez le patron, et tout net ; il n'a même pas occasion d'oser. Ce grand succès vient d'un jugement assuré. Vous décidez que la condition humaine est incompatible avec un esclavage même raisonnable. Cette idée est invincible ; mais il faut la sauver tous les matins, et c'est beaucoup de la sauver. La même idée est sans force contre les armements et contre la guerre ; c'est que le grand échafaudage des raisons d'État est toujours debout ; c'est que la critique n'a pas encore déshabillé les diplomates. Affaire de patience ; travail quotidien et travail de tête ; il est clair que l'armée se forme et se gouverne maintenant comme au temps de Wallenstein. Une foule de braves gens croient que c'est nécessaire, de même qu'une foule de braves gens croyaient que Dreyfus était coupable. Affaire de discussion, et d'homme à homme. Vous sauverez un peu de liberté et dix ans de paix. Vous dites que vous ferez mieux ; mais je me méfie. Le mieux, c'est le grand appât ; c'est la lune.


Propos de politique (1934)

XLVI
Les pouvoirs élus
ne valent pas mieux


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Les pouvoirs élus ne valent pas mieux que les autres ; on peut même soutenir qu'ils valent moins. L'électeur ne saura pas choisir le meilleur financier, ni le meilleur policier. Et qui pourrait choisir ? Dans le fait les chefs réels s'élèvent par un mélange de savoir, de ruse et de bonne chance, et aussi par l'emportement de l'ambition. Les chefs sont des produits de nature ; et l'on ne demande point s'il est juste qu'une pomme soit plus grosse qu'une autre. Un chef grossit et mûrit de même. Nous voyons partout des gros et des petits. Nous savons ce que peut faire un homme qui a beaucoup d'argent. Mais il serait absurde d'élire un homme riche, je veux dire de décider par des suffrages que cet homme aura beaucoup d'argent. L'inégalité des hommes est de nature, comme celle des pommes. Et le pouvoir d'un général d'artillerie est de même source que celui d'un financier. L'un et l'autre se sont élevés par un savoir-faire, par un art de persuader, par un mariage, par des amitiés. Tous les deux peuvent beaucoup dans leur métier, et étendent souvent leur pouvoir hors de leur métier. Ce pouvoir n'est pas donné par la masse, mais plutôt est subi et reconnu par elle, souvent même acclamé. Et il serait faible de dire qu'un tel pouvoir dépend du peuple et que le peuple peut le donner et le retirer. Dans le fait ces hommes gouvernent. Et de tels hommes sont toujours groupés en factions rivales, qui ont leurs agents subalternes et leurs fidèles sujets. C'est ainsi qu'un riche fabricant d'avions gouverne une masse ouvrière par les salaires. Toute société humaine est faite de tels pouvoirs entrelacés. Et chacun convient que les grands événements politiques dépendent beaucoup des pou­voirs réels, et de leurs conseils secrets. Il y a une élite, et une pensée d'élite ; d'où dépendent trop souvent les lois, les impôts, la marche de la justice et surtout la paix et la guerre, grave question en tous les temps, et aujourd'hui suprême question, puisque toutes les familles y sont tragiquement intéressées.
Or, ce qu'il y a de neuf dans la politique, ce que l'on désigne du nom de démocratie, c'est l'organisation de la résistance contre ces redoutables pou­voirs. Et, comme on ne peut assembler tout le peuple pour décider si les pouvoirs abusent ou non, cette résistance concertée se fait par représentants élus. Ainsi, l'opinion commune trouve passage ; et tant que les représentants sont fidèles et incorruptibles, cela suffit. Le propre des assemblées délibé­rantes, c'est qu'elles ne peuvent se substituer aux pouvoirs, ni choisir les pouvoirs, mais qu'elles peuvent refuser obéissance au nom du peuple. Un vote de défiance, selon nos usages politiques, ressemble à une menace de grève, menace que les pouvoirs ne négligent jamais.
D'après cette vue, même sommaire, on comprend pourquoi tous les pou­voirs réels sont opposés à ce système ; pourquoi ils disent et font dire que les représentants du peuple sont ignorants ou vendus. Mais la ruse principale des pouvoirs est de corrompre les représentants par le pouvoir même. C'est très promptement fait, par ceci, qu'un ministre des Finances, ou de la Guerre, ou de la Marine, tombe dans de grosses fautes s'il ne se laisse conduire par les gens du métier, et se trouve alors l'objet des plus humiliantes attaques, et qu'au contraire il est loué par tous les connaisseurs et sacré homme d'État s'il prend le parti d'obéir. C'est ainsi qu'un homme, excellent au contrôle, devient faible et esclave au poste de commandement. On comprend que les représentants, surtout quand ils ont fait l'expérience du pouvoir, montrent de l'indulgence, et soient ainsi les complices des pouvoirs réels ; au lieu que ceux qui sont réduits à l'opposition se trouvent souvent rois du contrôle, et fort gênants. C'est pour­quoi le problème fameux de la participation au pouvoir est le vrai problème, quoiqu'on ne le traite pas encore à fond. La vraie question est de savoir si un député est élu pour faire un ministre, ou pour défaire les ministres par le pouvoir de refus. Ces rapports ne font encore que transparaître. On s'étonne que le Président suprême ait si peu de pouvoir. Mais n'est-il pas au fond le chef suprême du contrôle ? Ce serait alors un grand et beau pouvoir, devant lequel tous les pouvoirs trembleraient. Ces choses s'éclairciront, en dépit des noms anciens, qui obscurcissent tout.


Propos de politique (1934)

XLVII
Parmi tant de tableaux

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« Parmi tant de tableaux, artistement nuancés, dit Castor, dans lesquels on nous présente la politique des divers pays, je m’arrête à votre imagerie en couleurs crues. Les partis, dites-vous, se tiennent à la gorge, homme contre homme, chacun cherchant à faire plier l'autre. Et il arrive que, par une fausse manœuvre, l'un des deux se trouve à genoux, sans pour cela céder jamais ; toutefois cela est l'exception ; le plus souvent, le groupe des lutteurs est debout et presque immobile, sans que l'on remarque le moindre progrès. L'esclave est sur le point de se délivrer ; le tyran est sur le point de prendre l'avantage. Aucun homme ne change d'opinion. La seule idée d'examiner reviendrait à desserrer la prise ; on ne peut, car l'adversaire prendrait avantage. Il n'y a point de modérés, car il n'y a point de méthode douce pour tenir au collet un adversaire d'égale force. Sur la Société des Nations, sur les changes, sur les dettes, sur les droits de douane, sur le chômage, il y a toujours deux partis ; il y a instantanément deux partis. La question n'est pas connue et ne peut l'être ; le temps manque ; il s'agit de garder appui sur le sol et de conserver la prise. Ce tableau me plaît. Il est faux et vrai à la manière des mythes. Jupiter a fait deux espèces d'hommes et il a pris soin de les faire égales en nombre et de les conserver telles, afin que le commandement et la résistance se fassent équilibre, de la même manière que pesanteur et solidité ensemble font l'édifice, et ainsi de suite ; vous composerez ce mythe aussi bien que moi. »
« Il se peut bien, lui dis-je, que toutes les affaires humaines dessinent réellement un mythe. Rappelez-vous l'affaire Dreyfus ; chacun alla tout de suite à l'extrême ; c'était le moins qu'on pût faire. Et cette soudaine lumière fit paraître la lutte politique comme elle est. Il y a encore des gens qui croient que Dreyfus était coupable ; ils sentent bien que céder sur ce point-là, ce serait lâcher prise sur tout. Et quand l'homme m'a livré sa chère pensée là-dessus, même si ce n'est que par un geste, tout m'est connu ; je sais ce qu'il pense et ce qu'il pensera de l'Allemagne et de l'Amérique, des congrégations et du pape, des grèves et des assurances sociales, du fascisme et du socialisme. Ce qui n'empêche pas une certaine politesse, et un essai de modération ; car Jupiter nous a donné à tous la raison et le respect de l'homme, aussi voit-on des sortes de réconciliations bien agréables. Mais nous savons tous que cela ne peut durer. Nous savons bien tous que demain, et peut-être tout à l'heure, il faudra reprendre parti ; ou plutôt, tout en faisant preuve de courtoisie, on n'a pas cessé de tenir parti. Chaque parti, comme vous l'avez remarqué, reproche à l'autre ses extrêmes ; tel est renvoyé au roi et au pape, tel autre à Moscou ; en cela les deux partis ont raison. Plutôt le tsar, pense l'un ; plutôt les Soviets, pense l'autre. Pensées superflues, lorsque chacun dispute le terrain pied à pied, là où il se trouve, écartant l'un, soutenant l'autre, louant tel roman, jetant l'autre avec mépris, selon le genre de pression qu'il y reconnaît aussitôt infailliblement. En toutes choses il faut voter blanc ou rouge. Ainsi parce que la circonstance nous presse, le mythe est vrai. Jupiter lui-même est effet et non cause. Qu'est-ce que ce maître immortel sinon le pouvoir même, toujours absolu soit qu'on l'adore, soit qu'on l'exècre ? Il y a des religions, parce qu'on n'a pas le désir de nuancer, d'argumenter, ni même d'examiner. Et croyez-vous, par exemple, que l'égalité permette des nuances ? L'inégalité non plus. Coty ne reconnaît d'autre pouvoir que le sien. Et il y a abondance de Coty, comme la moindre discussion le fait voir. »
« Très bien, dit Castor. Mais alors comment se fait-il qu'un peu partout, et sauf accident de guerre, le parti de la résistance aux pouvoirs soit impercepti­blement le plus fort, disons à vingt voix près ? »
« Achevons le mythe, lui répondis-je, par un trait de satire, et que chacun en pense ce qu'il voudra. Les hommes libres ont des chefs, en cette guerre contre les tyrans ; et ces chefs risquent bien d'appartenir à l'autre espèce. Je dis quelques-uns ; et c’est autant de moins dans le parti des tyrans. Cela suffit à faire pencher un peu la grande mêlée. »


Propos de politique (1934)

XLVIII
Le congrès radical
jette un beau défi


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Le congrès radical jette un beau défi. C'est un congrès d'hommes nus. Ils ne peuvent rien, et c'est leur vertu de ne rien pouvoir. Car ils nient les pouvoirs qui, depuis la guerre, nous mènent insolemment au fouet. Un métal­lurgiste, un parfumeur, un évêque, un général, deux ou trois journalistes, et quelques avares à coupons pour faire garniture, tel est le Grand Conseil qui a juré de nous conduire selon ses propres fins. Les radicaux n'ont pour eux que d'être méprisés par le Grand Conseil ; toute leur force est là. S'en rendent-ils compte ?
Un cœur tendre voudrait bien être aimé des deux côtés. Impossible. Il faut rompre avec les salons et avec l'Académie ; rompre à jamais. Il faut compter pour rien le mépris des brillants subalternes. Ce n'est presque rien tant qu'on reste dans l'opposition ; ce sont, par comparaison, les temps agréables du métier radical. Mais qu'ils arrivent au pouvoir une fois de plus ; une fois de plus ils trouveront des caisses vides, l'ironie des chefs de service, les injures de la Presse, les huées de la rue, et l'épouvante de leurs propres troupes. En revanche, ils auront l'amitié socialiste, toujours perfide par des raisons de doctrine ; car un article de foi des socialistes, c'est que les radicaux ne pourront jamais rien. Tel est le terrain mouvant. Je me souviens du jour, car ce ne fut qu'un jour, où Caillaux eut le pouvoir sur les finances. Les actes de force jaillirent de lui comme un tir de mitrailleuse. Mais ce ne fut pas long. Quand il se retourna vers ses troupes, il n'avait plus de troupes. Un grand socialiste, que je ne pouvais qu'estimer, me dit alors à l'oreille « Caillaux est fini. » Je le crus un moment ; c'était faux ; on en eut tout de suite, et toujours depuis, cent preuves.
Les troupes revinrent ; mais trop tard. La panique agit promptement et irrémédiablement. Nous passons notre temps, nous autres radicaux, à fuir quand nous avons la victoire, et à revenir quand l'ennemi s'est retranché. Les radicaux sont assurés de vaincre ; mais sauront-ils porter la victoire ?
Je n'accuse pas les hommes. C'est la situation qui est difficile. Et pour­quoi ? C'est que le parti radical est une force d'opinion, et qu'il y a deux opinions. Il y a l'opinion des urnes et l'opinion bavarde. La première résulte d'un rassemblement du citoyen sur lui-même, et dans une sorte de solitude. Il juge alors les arrogantes Majestés ; il sait bien qu'il n'a qu'à lever le doigt ; il lève le doigt. Cette force silencieuse balaie tout. Mais c'est alors que l'autre opinion siffle à ses oreilles. Il devrait s'y attendre, et, comme Ulysse aux sirènes, s'attacher au mât par un grand serment ; donner au moins vingt mois de crédit à ses amis, et leur permettre même quelques fautes. Qui n'en fait pas ? Mais avez-vous jamais vu un journal radical qui ne soit pauvre ? Avez-vous jamais assisté à une conversation de politique où les radicaux ne soient criblés de flèches venimeuses ? Entre le renard d'administration, qui raconte avec esprit les erreurs du ministre, et l'ironique socialiste, qui explique que ces erreurs étaient inévitables, vous ferez figure de béotien ; on vous prouvera que vous ignorez l'histoire, la géographie, l'économique. Cette situation est trop pénible pour un ami de la raison et de la justice. Où est l'homme cuirassé de fer, qui tiendra bon devant les Grands Sophistes de droite et de gauche ? Et s'il est ministre ? Croyez-vous qu'il ira chercher des éloges dans quelque petite feuille radicale ? Non. Il ouvrira le
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