Programme élaboré par Marie-Agnès Bernardis





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Cellules souches Samedi 2 février 2002






Clonage thérapeutique, recherches sur l’embryon : les cellules souches au cœur du débat.


Table ronde internationale organisée dans le cadre de la révision des Lois de bioéthique françaises. Elle s’est tenue le 2 février 2002 à la Cité des sciences et de l’industrie devant 400 personnes.

En préparation à ce débat un cycle de cinq conférences intitulé « à propos des cellules souches » a été proposé. Les conférences sont en ligne .
Programme élaboré par Marie-Agnès Bernardis.


Plus d’information sur www.cite-sciences.fr/vivant



Première partie :

Révisions des lois de bioéthique françaises

Le projet de loi actuel face aux enjeux de recherche


et aux choix éthiques

Alain CLAEYS : député, responsable de la mission d’information parlementaire sur le projet de loi de révision des lois de bioéthique, auteur du rapport « Réviser les lois de bioéthique, quel encadrement pour une recherche et des pratiques médicales maîtrisées ».

Claude HURIET : ancien sénateur, auteur d’une loi sur la bioéthique et les expérimentations, co-auteur avec Alain Claeys du rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques « Le clonage, la thérapie cellulaire et l’utilisation thérapeutique des cellules embryonnaires ».

Marc PESCHANSKI : neurobiologiste, spécialiste en thérapeutique expérimentale des maladies du système nerveux, directeur de recherche à l’Inserm, Faculté de médecine de Créteil.

Didier SICARD : professeur de médecine à l’hôpital Cochin, président du Comité consultatif national d’éthique.

Madame Nicole Pot, directrice générale de la Cité des sciences et de l’industrie

Je me félicite tout particulièrement de cette réunion qui marque la concrétisation de la politique actuelle de la Cité des sciences et de l’industrie qui souhaite se positionner très clairement dans le débat public autour des enjeux de société qui découlent des découvertes scientifiques et techniques et mettre ce débat au cœur de la discussion publique, avec des experts, des scientifiques, des juristes, des économistes, également des décideurs et des politiques, mais aussi en associant, autant que faire se peut, le grand public à différentes phases du débat, de façon à lui permettre de prendre mieux conscience, de mieux comprendre tous les enjeux que suscitent ces découvertes, d’y participer, d’y prendre part et de se faire entendre. Cette réunion est extrêmement importante pour l’ensemble de la Cité des sciences, dans le cadre de ce positionnement qu’elle souhaite très fortement ancrer dans sa politique nouvelle.

Cette décision politique se traduit d’ailleurs par des décisions d’organisation au sein de la Cité des sciences et de l’industrie, puisque nous avons créé, très récemment, une direction « Sciences société » dont l’un des objectifs essentiels est précisément d’organiser ce genre de débats, soit avec des experts, soit avec l’ensemble des publics. Le directeur, Roland Schaer, est venu à la Cité des sciences et de l’industrie précisément pour développer ce genre de manifestations qui me paraissent très utiles à l’ensemble de la société française et internationale — très modestement ou très immodestement.

Cette décision d’organisation se traduit aussi par la décision de créer, au sein de la Cité des sciences et de l’industrie, un collège qui regroupe un ensemble d’offres de débats et de conférences. L’idée est de proposer à notre public des cours, des séminaires, des lieux où l’on vient apprendre, et aussi des conférences et débats de forme plus classique, jusqu’au fameux débat citoyen ou toute autre forme d’expression qui permet d’associer les citoyens à la réflexion publique sur des sujets qui préoccupent notre société aujourd’hui. Ce collège est en train de se mettre en place. Il sera officiellement annoncé dans quelques semaines. J’anticipe et ne résiste pas au plaisir de vous l’annoncer. Il adosse ses travaux sur un conseil scientifique composé d’un ensemble d’experts qui sont à la fois des scientifiques, des juristes, des économistes et sont un peu la garantie de la qualité de ces travaux, qui réfléchissent avec l’équipe de la Cité à la programmation que nous souhaitons développer. Aujourd’hui, nous avons une première illustration de ce collège avec cette table ronde internationale qui vient conclure un cycle de conférences et de débats particulièrement dense, qui s’inscrit — et je m’en félicite personnellement très fortement — dans le contexte des débats parlementaires actuels sur la révision des lois de bioéthique.

Bien évidemment, toute cette démarche n’a de sens pour nous que si elle s’inscrit également dans un contexte international. C’est pourquoi je suis particulièrement heureuse d’ouvrir cette table ronde, puisque vous représentez de très nombreux pays. Je pense que c’est de la confrontation de cette réflexion juridique et éthique que peut progresser le débat et que l’on peut avancer tous ensemble pour prendre des décisions qui touchent l’humanité et pas seulement un pays en particulier.

Cette réunion est particulièrement importante pour nous dans la politique de la Cité. J’espère que les travaux de cette journée permettront de faire avancer le débat, nous permettront également, d’ici la fin de l’année, de préparer une réunion qui sera ouverte à des citoyens, des représentants des citoyens, un peu dans l’idée des conférences et débats de citoyens — idée qui vient des pays nordiques mais que nous adapterons à notre façon de faire plus méditerranéenne — que nous souhaitons, le président de la Cité des sciences et de l’industrie et moi-même, développer dans cet établissement. En effet, la mission fondamentale de notre établissement, en premier lieu, est de mettre en relation les experts qu’ils soient scientifiques, juristes, économistes, et le grand public.
Roland SCHAER

Ce collège de la Cité des sciences et de l’industrie qui naîtra formellement en septembre, prépare une série de cycles de conférences et de débats. Avant l’été, d’avril à juin, ceux-ci seront consacrés au bilan des sommets de Rio, sujet important autour de la notion de développement durable. Ensuite, à l’automne, nous aborderons des questions touchant à la brevetabilité du vivant, en rapport aussi avec le Comité consultatif national d’éthique. Et nous poursuivrons les débats sur le développement durable, avec la question de l’eau, des nouvelles technologies. Ce programme sera rendu public au mois d’avril.

Je remercie les partenaires qui nous ont aidés à construire cette journée de tables rondes, en particulier l’Inserm, associé de longue date à la préparation de ce débat. Ce partenariat relève d’une volonté de cet organisme de recherche ainsi que celle d’autres organismes de recherche de développer une nouvelle politique d’information du public, de mise en relation des chercheurs avec le grand public. Nous sommes heureux de nous retrouver avec l’Inserm dans ces circonstances. Les dossiers préparés par l’Inserm sont à la disposition du public. Ils sont d’une richesse considérable.

Je remercie également l’Espace éthique de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris avec qui le travail remonte à loin et qui nous accompagne dans l’organisation de ce débat. Je remercie enfin l’Association des professeurs de biologie qui nous a beaucoup aidés dans la préparation et dans l’information autour de ce débat, ainsi que les partenaires de la presse : nos amis de France Culture, de la Recherche et de La Croix, quotidien qui publie régulièrement des dossiers qui viennent enrichir et compléter le débat.

Je voudrais remercier Antoine Garapon qui a accepté de préparer ce débat et sera le modérateur de la journée.
Antoine GARAPON

Le débat que nous abordons est particulièrement compliqué parce qu’il conjugue plusieurs discours : scientifique, éthique, économique, politique. Une première difficulté est de connaître l’origine du point de vue de chaque intervenant, ce qui motive son implication dans le débat. Le thème de cette rencontre, qui recouvre à la fois le clonage thérapeutique, les recherches sur l’embryon, les cellules souches est complexe parce qu’il y est principalement question de l’avenir, de potentialités qui ne sont donc pas encore réalisées. On voit s’affronter une sorte de morale de précaution et une éthique à crédit dans laquelle on suppute l’avenir et on ne manie que des promesses ou des peurs. Pourtant, il faut « arrêter » ce débat, selon la formule des juristes. Autrement dit, il faut arrêter ce qui est mouvant, ce qui est une autre difficulté de ce débat. Il faut donc trouver une sorte de règle, nécessairement provisoire tant la science avance et tant nos sensibilités et les perceptions de l’opinion publique autour de ces questions évoluent.

Je crois aussi que c’est un débat sous haute pression. Pression économique, d’abord, tant les enjeux sont importants et prometteurs. Sous pression en raison d’un contexte de « monde mondialisé », dans lequel nous ne pouvons plus faire abstraction de ce que pensent et décident les autres pays et notamment nos partenaires proches que sont les pays de l’Union européenne ou les États-Unis, et nos partenaires lointains qui sont exclus de ce débat pour l’instant mais ne le seront pas de ses conclusions — les pays du Sud, les pays en développement, les pays qui doivent être aussi les bénéficiaires de ces avancées scientifiques.

Mon rôle de modérateur, inspiré naturellement par ma qualité de juriste, est d’essayer d’organiser ce débat. Parmi les arguments qui sont échangés, il y a un nombre d’arguments substantiels, des arguments de fond, scientifiques, éthiques, et des arguments procéduraux qui visent à la présentation, à l’organisation, à la combinaison des différents arguments présentés. Mon rôle, aujourd’hui, sera exclusivement procédural : organiser les débats, distribuer la parole, faire progresser notre réflexion. Celle-ci va suivre un chemin divisé essentiellement en trois étapes. Première étape, ce matin, une réflexion nationale : où en sont les débats, la législation ? Quel est l’état de notre droit en France ; droit qui est d’ailleurs en plein mouvement, en pleine évolution ? Les lois de bioéthique de 1994 qui devaient être révisées au bout de 5 ans ne le sont en réalité que maintenant. Les parlementaires et les hommes politiques ici présents diront ce qu’il en est de ce débat proprement politique. Mais avant, il faut savoir de quoi l’on parle exactement. C’est pour cela que je donnerai la parole en premier lieu à Marc Peschanski pour poser le cadre scientifique du débat, puis ensuite à Didier Sicard, avant d’entendre Claude Huriet et Alain Claeys.

La partie nationale qui va nous occuper ce matin est d’autant plus intéressante que nous voyagerons cet après-midi en Europe et dans le monde pour voir comment nos grands partenaires résolvent, approchent ou abordent ces questions des recherches sur l’embryon et les cellules souches. Nous irons aux État-Unis avec Laurie Rosenow, en Angleterre avec Anne McLaren, en Allemagne avec Spiros Simitis et en Italie avec Giovanni Berlinguer, qui sont tous soit président d’un comité d’éthique lorsqu’il y en a, soit très profondément engagés dans cette réflexion sur l’approche législative, éthique, professionnelle de ces questions.

La troisième étape, après le national et l’international, sera le supranational ou le transnational, comme disent les juristes. Nous verrons comment le Conseil de l’Europe ou la Commission européenne — deux organes centraux chez nous, en Europe — ont abordé ces questions et quelles recommandations ils ont prises, voire quelles directives — parce que ce domaine n’est pas complètement exclu du domaine communautaire —, quelles jurisprudences ont été adoptées, quels débats ont eu lieu et sous quelle forme. Nos invités seront Carlos de Sola et Christiane Bardoux.

Une réflexion en trois temps, particulièrement riche et intéressante en ce qu’elle ne cessera de confronter les points de vue nationaux avec leur extérieur, avec ceux qui les entourent ou ceux qui les coordonnent.

Marc Peschanski va nous parler à la fois des difficultés et des potentialités scientifiques du travail sur les cellules souches embryonnaires. Il ajoutera peut-être quelques commentaires sur son approche de ce qu’il faudrait faire : la nécessité d’une autorisation ou d’une législation en la matière.
Marc PESCHANSKI

Effectivement, on m’invite dans ces débats depuis maintenant deux ans qu’ils ont lieu un peu partout en France, pour présenter nos travaux sur l’utilisation de cellules dans le cadre de thérapies cellulaires pour des maladies du système nerveux. Ces travaux débouchent très directement sur l’utilisation des cellules souches embryonnaires. On m’invite pour justifier, d’une certaine façon, le travail nécessaire pour la société sur ces cellules souches embryonnaires en termes de thérapeutique et d’utilisation pour le bonheur des personnes, en dehors des laboratoires de recherche. Je présenterai ce travail, puisqu’on me l’a demandé, ainsi que les raisons pour lesquelles je pense que le débat, de ce point de vue, est extraordinairement mal engagé.

Lorsque j’ai entendu, il y a une ou deux semaines, des politiques expliquer qu’ils voteraient en faveur ou contre les travaux sur les cellules souches parce qu’il y avait ou il n’y avait pas de raison de penser que nous avions là des promesses thérapeutiques, je pense qu’ils se trompent, qu’ils nous trompent. En réalité, le problème n’est pas celui du statut de l’embryon ou du statut de ces cellules qui pourraient être thérapeutiques. Globalement, le problème est celui du statut de la recherche et de la liberté de la recherche, des terrains sur lesquels on doit autoriser les chercheurs à aller parce que ce sont des terrains inconnus et parce que tous les terrains inconnus, sur le plan cognitif, sont nécessairement des terrains de travail pour la recherche scientifique. Ma dernière diapositive présentera l’ensemble des idées résumées sur ce terrain, pour dire à quel point toute la première partie de mon exposé me paraît finalement incidente par rapport au grand débat éthique du statut de la recherche scientifique.

Je commencerai par ce qu’on m’a demandé de traiter, c’est-à-dire les applications thérapeutiques des cellules souches. Pour qu’il y ait application thérapeutique des cellules souches, en particulier des cellules souches embryonnaires, il faut qu’il y ait une raison de penser que la thérapie cellulaire fonctionne. Cette raison de penser, nous l’avons maintenant. En effet, depuis une vingtaine d’années pour ce qui concerne le remplacement des cellules de la moelle osseuse, depuis un peu moins longtemps pour un certain nombre d’autres pathologies du système nerveux central mais également de l’os, du pancréas, les diabétiques etc., nous avons effectivement la possibilité de changer la vie d’un certain nombre de malades — à la rigueur, nous pouvons changer la vie d’un certain nombre de souris qui sont des modèles expérimentaux représentant des maladies qui touchent effectivement des malades — au travers de l’implantation de cellules. Nous prenons ces cellules, pour l’instant, et pour l’essentiel, de telle façon qu’elles soient homologues aux cellules qui manquent dans le cas de ces pathologies. Pour prendre l’exemple du diabète, ce sont les cellules du pancréas qui produisent l’insuline, qui meurent au cours de cette pathologie. On envisage le traitement des diabétiques et on le réalise à l’heure actuelle expérimentalement chez un certain nombre de malades, au travers du remplacement de ces cellules par d’autres cellules productrices d’insuline, prélevées dans le pancréas de donneurs.

Il fallait que cette thérapie cellulaire soit une réalité pour que l’on envisage autre chose. Pourquoi sommes-nous obligés d’envisager autre chose ? Parce que les cellules homologues que nous utilisons pour traiter effectivement des malades sont rares, difficiles à obtenir, plus difficiles encore que les organes dont nous entendons régulièrement que leur nombre restreint empêche des centaines, voire des milliers de patients de continuer à vivre, parce qu’ils étaient en attente d’un cœur qui n’est jamais arrivé, par exemple. Dans le cas des thérapies cellulaires, il existe un grand décalage entre les centaines de milliers de malades diabétiques qui pourraient bénéficier d’une implantation de cellules productrices d’insuline et l’approvisionnement en cellules homologues que l’on pourrait chiffrer à quelques dizaines ou quelques centaines par an, au maximum, dans notre pays. À condition encore que tout soit fait pour récupérer ces cellules, ce qui, pour l’instant, n’est absolument pas possible. Face à ce problème d’approvisionnement qui empêche cette thérapeutique, les scientifiques, depuis quelques années, ont mis en avant la possibilité d’utiliser d’autres cellules non différenciées ou peu différenciées, c’est-à-dire des cellules capables de donner ce que nous voudrions qu’elles donnent pour créer des banques de cellules qui pourraient être utilisées dans le traitement de ces malades très nombreux, les diabétiques, ou ceux dont je vais parler maintenant et qui sont atteints de maladies neuro-dégénératives.

En ce qui concerne les maladies neuro-dégénératives, je prendrai l’exemple de la maladie de Parkinson. La maladie que je connais le mieux, celle sur laquelle nous avons apporté le plus de choses récemment, est la maladie de Huntington. Mais nous avons des résultats depuis une dizaine d’années maintenant sur la maladie de Parkinson, en termes de thérapie cellulaire. Et c’est sur les modèles de maladie de Parkinson que, récemment, des chercheurs ont avancé le plus vite en ce qui concerne l’utilisation de cellules souches embryonnaires, donc la possibilité de créer des banques de cellules. Je ne décrirai pas la maladie de Parkinson qui est une maladie extrêmement grave. Elle touche 1 % de la population des plus de 60 ans, c’est-à-dire au moins 80 000 personnes en France. Cette maladie va en augmentant au fur et à mesure du vieillissement de la population. Pour de très nombreuses années, elle est contrôlable et contrôlée par des traitements médicamenteux — la L-dopa. Mais au bout de quelques années, ces médicaments deviennent incapables de stabiliser les malades et il faut penser à autre chose, ce qui inclut la thérapie cellulaire. En ce qui concerne la maladie de Parkinson comme la maladie de Huntington, c’est-à-dire des maladies neuro-dégénératives, à l’heure actuelle, la thérapie cellulaire consiste à remplacer des neurones qui produisent la dopamine dans le cerveau des malades et qui meurent du fait de la maladie, par des neurones qui auraient produit de la dopamine s’ils avaient continué à vivre et à se développer. Ce sont des neurones de la même zone, prélevés chez des fœtus issus d’interruptions volontaires de grossesse. Il y en a à peu près 220 000 par an en France, ce qui, pour traiter 15 000 malades parkinsoniens, devrait être largement suffisant. Le prélèvement de ces cellules s’effectue par des gestes assez sophistiqués mais quand même à la portée de biologistes et de neurobiologistes avec un peu d’entraînement. Ces cellules sont implantées dans le cerveau des patients au travers d’une chirurgie stéréotaxique, c’est-à-dire avec une simple ouverture dans le crâne. Par un trou de trépan, un chirurgien amène, après avoir calculé spécialement ses coordonnées, une aiguille qui dépose dans le cerveau, là où elles manquent, ces cellules productrices de dopamine. Ceci permet effectivement d’obtenir un certain nombre de bons résultats chez des malades qui ont commencé à être traités il y a dix ans. Nous avons donc un peu plus de dix ans de recul.

Les implantations se font dans les deux noyaux du striatum dans lesquels manque l’innervation dopaminergique. Les résultats, en termes de ré-innervation dopaminergique, sont assez spectaculaires. Des images chimiques enregistrées in vivo chez un malade montrent que, dans le cerveau du patient, les neurones fœtaux greffés deux ans auparavant se sont développés et ont créé une innervation qui a apporté la dopamine. Cette ré-innervation du striatum produit des effets très bénéfiques chez les patients, avec des améliorations cliniques que l’on peut constater de très nombreuses façons. La plus simple est le patient qui s’évalue toutes le heures pour dire s’’il va bien — ce que l’on appelle une période « on » — ou s’il va mal — période « off ». On fait des proportions, jour après jour, que l’on ramène à 100 %. Chez un malade, par exemple, dans les six mois précédant la première greffe, environ 40 % de périodes étaient « on », donc pendant 60 % de périodes, il était bloqué du fait de la maladie de Parkinson. Nous l’avons greffé d’un premier côté, à droite, d’un deuxième côté un an après, à gauche. Nous avons vu monter ses proportions de périodes « on » sur plusieurs années. Maintenant, le malade est aux alentours de 80 % de périodes « on ». On peut obtenir un bénéfice réel et important, en réalisant cette implantation de façon convenable chez un nombre non négligeable de patients. Lorsque on le fait mal, comme cela s’est passé dernièrement aux États-Unis, cela donne lieu à des interprétations dans la presse et cela ne marche pas.

La thérapie cellulaire est donc une réalité aujourd’hui. Cela vaut donc la peine d’essayer de voir ce qui bloque et pourquoi on ne peut pas, par exemple, donner cette possibilité aux 15 000 à 20 000 malades parkinsoniens qui pourraient en bénéficier dans notre pays. Nous avons calculé les tissus qui nous seraient nécessaires si nous voulions effectivement récupérer l’ensemble de l’innervation dopaminergique. Que faudrait-il ? Pour la même région, il nous faudrait, en réalité, quinze noyaux par côté, c’est-à-dire trente en tout. Cela est totalement impensable en termes de récupération d’organes, donc de fœtus provenant d’interruptions volontaires de grossesse, de dissection et de réalisation ensuite de ces interventions. Que nous faut-il pour essayer de remplacer ce tissu qui, du point de vue logistique, ne nous est pas accessible ? Il est déjà difficile d’obtenir trois fœtus à un moment donné ; en récupérer trente est vraiment du domaine de l’impossible. Il nous faudrait des banques de cellules. Nous avons des allogreffes, des greffes humaines de tissu fœtal chez l’homme. Cela ne nous donne pas la possibilité de créer des banques de cellules parce que ces cellules ne peuvent pas être mises à proliférer pour en obtenir des quantités importantes, pour ensuite pouvoir les greffer chez le nombre de patients que l’on veut. Que faudrait-il ? Que pourrait-on utiliser pour que les chirurgiens, au lieu de mettre en place une logistique très lourde avec des biologistes, des obstétriciens, de nombreux centres nécessaires pour récupérer les fœtus et les disséquer et obtenir ensuite les tissus à implanter, puissent réaliser cela chez un nombre de patients très important ? Il faudrait qu’ils puissent décrocher leur téléphone et appeler un endroit, en disant : « J’ai besoin, pour mardi prochain, de 10 millions de cellules dopaminergiques » et qu’ils reçoivent, le lundi matin, une petite fiole contenant ces cellules et dans laquelle il n’y aurait plus qu’à tremper une aiguille et implanter les malades comme ils le souhaitent.

Pour cela, il faut des cellules que l’on puisse amplifier à demeure. Il y a deux possibilités. La première est la xénogreffe qui présente une réelle possibilité en ce qui concerne les tissus nerveux ; ce qui n’est évidemment pas le cas pour la plupart des organes. La xénogreffe est ce que j’appellerai une « banque sur pied ». Il s’agit d’entretenir des truies capables de donner des fœtus de porc dans lesquels on prélèverait les cellules nerveuses dopaminergiques pour les greffer chez le malade. Est-il possible de réaliser des xénogreffes, donc des greffes entre espèces, en ce qui concerne les cellules nerveuses ? La réponse est oui. Des tissus porcins ont été implantés dans le cerveau d’un rat il y a une dizaine de semaines. Ces greffes vivent. Elles vivent à condition que nous utilisions une immuno-suppression lourde, importante, qui présente des risques pour la santé des patients qui les reçoivent. Ceci est donc limité techniquement pour l’instant. De surcroît se pose le problème des risques infectieux potentiels que présente le transfert éventuel de rétrovirus introduits depuis longtemps dans les cellules porcines et qui pourraient se réveiller au contact de cellules humaines. Il s’agit d’un risque potentiel qui n’a jamais été véritablement démontré. Mais nous sommes au stade et à la période du principe de précaution. Et donc, pour l’instant, nous n’avons pas le droit d’utiliser des cellules porcines pour les malades.

L’autre possibilité sont les cellules souches, et très précisément les cellules souches embryonnaires. Celles-ci nous donnent effectivement la possibilité d’une banque de cellules amplifiables, utilisables à la demande, ne nécessitant pas plus d’immuno-suppression que les allogreffes de cellules fœtales, puisqu’il s’agirait de cellules humaines, avec une infectivité parfaitement contrôlable, puisqu’on pourrait tester ces banques à l’avance, donc avec de nombreux avantages. Ces cellules sont-elles utilisables ? La réponse est : oui, en ce qui concerne la maladie de Parkinson, à condition d’utiliser effectivement les cellules souches embryonnaires dont on parle, c’est-à-dire les cellules qui proviennent du blastocyste humain. On a dit de ces cellules, en 1994, que l’on n’avait pas le droit d’y toucher et nous venons d’entendre au Parlement qu’à condition de démontrer que nous avions des raisons thérapeutiques de les utiliser, on pouvait nous autoriser à travailler avec. Mais ce n’est pas encore fait parce qu’il faut encore un aller et retour ; cela va encore durer quelque temps.

À quoi correspondent techniquement ces cellules ? Ces cellules ont la capacité de s’autorenouveler, c’est-à-dire de donner naissance, par prolifération, à de nouvelles cellules souches prolifératives. Mais elles ont également la capacité de donner naissance à des cellules spécialisées lorsqu’on les oriente vers cette spécialisation. On fait cesser la prolifération et on leur demande de s’orienter, au travers de signaux divers, vers une cellule spécialisée, par rapport à un neurone, par exemple. De quoi proviennent-elles ? La fécondation donne naissance à des cellules souches totipotentes. Quelques jours après, il y a séparation entre des cellules qui vont donner naissance à l’embryon, puis au fœtus, puis à l’individu. On les appelle les cellules de la masse interne. Ce sont celles qui nous intéressent. D’autres cellules vont donner naissance au placenta et aux annexes. Ces cellules ne nous intéressent pas puisqu’elles ne donnent pas naissance aux tissus de l’organisme.

Peut-on utiliser ces cellules souches embryonnaires ? La réponse est : oui. Il y a presque deux ans maintenant, une équipe américaine a montré — et cela s’est vérifié depuis de façon répétée — qu’à partir de cellules souches embryonnaires, on pouvait dériver des neurones dopaminergiques. Il faut, pour cela, appliquer en culture un certain nombre de recettes qui ressemblent à une recette de cuisine. Vous prenez 3 millions de cellules souches embryonnaires — dans ce cas de souris, puisqu’aux États-Unis, on n’a pas le droit non plus, en tout cas en académique, de travailler sur les cellules souches humaines — ; vous les mettez sur un milieu spécialisé, avec un fond de gélatine ; vous passez quatre jours en suspension ; puis vous les mettez dans un milieu défini pendant huit jours ; vous ajoutez à ce milieu un certain nombre d’éléments, et vous obtenez un certain nombre de cellules. Parmi ces cellules, vous pouvez identifier un quart de cellules autres que des neurones mais presque trois quarts de neurones, et parmi ces neurones, un tiers de neurones dopaminergiques à un stade de développement précoce, c’est-à-dire éventuellement utilisables.

Entre ce résultat et l’utilisation thérapeutique à la place des neurones fœtaux, il fallait encore démontrer que ces cellules gardaient cette capacité à être des neurones dopaminergiques et pouvaient les remplacer. Pour cela, on se heurtait à un problème connu depuis longtemps : lorsque l’on implante des cellules souches embryonnaires, par exemple sous la peau, a fortiori dans le cerveau d’un animal, cela développe une tumeur bénigne que l’on appelle un tératome. Cette tumeur est parfaitement logique : ces cellules se transforment en n’importe quoi et donc une boule se forme dans laquelle se trouvent des cellules nerveuses mais aussi de la peau, de l’os, des cheveux, des dents, etc., ce qui, dans la tête d’un malade, n’est pas exactement l’effet demandé. Une équipe américaine vient de démontrer que ce n’est pas obligatoire, que l’on peut obtenir autre chose qu’un tératome en implantant ces cellules dans des conditions bien particulières dans le cerveau d’un animal pour l’instant. Après, la suppression de l’innervation dopaminergique dans une partie du cerveau d’un rat, on a introduit des cellules souches embryonnaires qui se sont transformées en neurones dopaminergiques et qui ont donné une innervation. Et cette innervation est fonctionnelle. Elle permet à l’animal de récupérer des fonctions qu’il avait perdues du fait de la lésion de son système dopaminergique chez l’adulte. Lors du test appelé « de rotation », les animaux ne tournent pas normalement quand on détruit le système dopaminergique d’un côté. Ils se mettent à tourner beaucoup — jusqu’à trente fois par minute. L’implantation de cellules souches embryonnaires dans le cerveau de ces animaux leur permet une récupération constatable au cours du temps : cinq semaines, neuf semaines…

Donc, premièrement, la thérapie cellulaire existe. Deuxièmement, nous ne pouvons pas aller jusqu’où nous voulons avec les cellules homologues que nous avons utilisées pour l’instant pour faire cette thérapie cellulaire. Troisièmement, les cellules souches embryonnaires représentent effectivement, sur le plan de la constitution, une banque de cellules, et sur le plan de la possibilité de remplacement des cellules homologues que nous utilisions jusqu’à présent, une possibilité à explorer sur le plan thérapeutique.

Je passerai sur le clonage et je présenterai quelques réflexions éthiques personnelles dont j’ai dit qu’elles sortaient un peu du cadre de ce que j’avais présenté auparavant. Je pense globalement que, même si les cellules souches embryonnaires n’avaient pas présenté d’intérêt thérapeutique, cela nous aurait intéressés, vous comme moi, de savoir ce qui fait la vie humaine, c’est-à-dire de savoir quelles sont les premières étapes de développement de ces cellules qui vont aboutir finalement à faire cette chose magnifique que nous appelons l’homme. Si on n’est pas intéressé par cela, si on n’est pas intéressé par l’acquisition de connaissances sur ce qui fait notre propre individu, notre société, ou ce qui fait la biosphère dans laquelle nous vivons, il n’y aurait aucune raison, pour nos sociétés, de payer — pas très cher, il est vrai — des dizaines de milliers de chercheurs, travaillant dans des domaines extrêmement variés, et qui, justement, sont là pour faire de l’acquisition de connaissances et rien d’autre. Ce que j’ai présenté — c’est pourquoi je mets une incidente de ce côté — est de l’application thérapeutique. Mais en réalité, celle-ci découle du travail de centaines, de milliers d’autres chercheurs qui, eux, ne s’intéressaient ni directement ni même indirectement à cette application thérapeutique qui fait la base de mon travail, moi qui suis en même temps médecin et chercheur biologiste. La plupart des autres, et en particulier ceux qui travaillent en sciences humaines et sociales, ne s’intéressent pas a priori à ce genre de développements. Or, ils ont un impact, comme beaucoup d’autres, sur le type de travail que nous réalisons. L’acquisition des connaissances est notre travail à nous, chercheurs, parce que la société, c’est-à-dire nous tous, a décidé qu’il était essentiel d’acquérir les connaissances sur l’ensemble de ce qui fait notre propre être, notre environnement et la société que nous formons. À partir de là, cette valeur « recherche scientifique », soutenue par l’ensemble de la société, prend en elle-même une valeur éthique qui est une valeur intemporelle, puisque la société depuis maintenant très longtemps a choisi de s’intéresser à cette acquisition de connaissances. De plus, cette acquisition de connaissances est un geste de solidarité avec les générations futures. L’application de l’acquisition de ces connaissances peut être à la solution de résultats dans un ou dans trois siècles ou dans mille ans. C’est une chose que nous ne pouvons pas prévoir mais pour laquelle nous payons aujourd’hui, de façon à donner cette possibilité aux générations futures. Cela me paraît non seulement intemporel mais universel, c’est-à-dire qui se place au-dessus de bien des discussions ou des points de vue éthiques que nous avons entendus dernièrement et en particulier de l’utilité éventuelle de telle ou telle recherche pour une application immédiate, dans un lieu précis, pour des malades précis.

La seule limite que je vois à cette acquisition des connaissances, comme la plupart des chercheurs, comme l’ensemble de la société la voit, c’est évidemment l’autre valeur éthique universelle et intemporelle qui est le respect dû à un être humain vivant ou destiné à l’être, c’est-à-dire un être humain comme vous et moi ou les bébés, qu’ils soient à l’intérieur de l’utérus, ou qu’ils soient des bébés destinés à naître. Je ne parle pas des embryons surnuméraires ni des embryons ou des ovocytes voués à la destruction dans les boîtes de Pétri des fécondations in vitro, pour lesquels aucun projet de création d’un individu humain vivant n’est véritablement considéré. À mon avis, la seule limite éthique qui soit réaliste à opposer à la recherche, valeur éthique intemporelle et universelle, est cette valeur intemporelle et universelle qui est le respect dû à l’être humain vivant. Tout autre limitation du champ est en réalité une limitation conjoncturelle, temporelle, avec un lieu et un groupe de personnes parfaitement limité qui essaient d’imposer à la recherche et donc à l’ensemble de la société et à la valeur éthique que représente la recherche, une limite qui, depuis des siècles, a toujours démontré qu’elle était systématiquement bouleversée, renversée. Il y a des siècles que l’on interdit aux chercheurs de rentrer sur certains terrains, et des siècles que ceux qui l’ont interdit passent dans les poubelles de l’histoire, alors que les chercheurs qui ont transgressé ces valeurs, apparaissent, eux, comme les véritables défenseurs de l’acquisition que la société humaine doit faire des connaissances qui sont nécessaires à son propre développement.

Le dernier avatar de cette discussion est l’acceptabilité sociale. Je pense très profondément que si nous devons soumettre nos recherches à une acceptabilité sociale — ce qui a été discuté dernièrement, puisque les recherches sur l’embryon ou les recherches sur le clonage thérapeutique étaient considérées comme devant être soumises à l’acceptabilité sociale —, nous pouvons décider demain de fermer les laboratoires. Il est totalement inenvisageable que les chercheurs, à chaque fois qu’ils entrent sur un terrain nouveau, un terrain inconnu, c’est-à-dire à chaque fois qu’ils remplissent leur fonction de chercheur scientifique, doivent au préalable demander à la société s’ils ont le droit de le faire ou pas. Moi, personnellement, je changerai de métier.

Pour terminer et préciser mon propos, cette valeur éthique universelle et intemporelle ne correspond qu’à l’acquisition des connaissances qui est la partie essentielle de la recherche scientifique. Dès que nous passons à une application chez l’homme, c’est-à-dire un être humain vivant ou destiné à l’être, nous nous heurtons à une valeur qui me paraît supérieure et là, effectivement, il y a à discuter. C’est quelque chose qui ne s’impose pas. Le fait de travailler sur les cellules souches embryonnaires à partir d’embryons qui ne sont pas destinés à faire des bébés ne nous autorise en aucun cas à implanter ces cellules de façon à faire des bébés, sans que la société ait donné, de façon claire, son autorisation à cette application. Et je signe, parce que cela m’est personnel.
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