Sous la direction d’Alphonse Maindo, Richard Banégas, Guillaume Girard





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III- Les voies d’action de l’entreprise diasporique : agir ici pour transformer là-bas :


Ces mécanismes de formation des associations, de production d’une identité communautaire et d’organisation à des fins politiques ont des incidences sur les modalités d’action utilisées par ces associations diasporiques et doivent être pesés dans la phase de leur mise en application concrète. De plus, les tensions identitaires entre la France et le Togo expliquées en première partie ont-elles aussi une influence sur les modalités d’actions diasporiques. Dans un premier temps, avant d’analyser concrètement les modalités d’action mises en place, il convient de revenir en amont sur les différentes évaluations et interprétations qu’ont les entrepreneurs des possibilités stratégiques et de leur potentiel mobilisateur.

A- Entre mobilisation collective populaire et voie entrepreunariale : auto-évaluation du potentiel d’action et dilemmes stratégiques :


Plusieurs stratégies sont régulièrement envisagées et débattues dans les débats organisés par les associations diasporiques ou partis politiques, mais aussi dans les forums en ligne. Toutefois, on observe de manière générale une forte propension des entrepreneurs diasporiques à faire mention d'une volonté mobilisatrice. Le but serait alors de fédérer le plus de togolais et de soutiens possible autour des associations diasporiques et de leurs partenaires, au Togo ou en France. Mais aussi, dans un second temps de mener des actions massives et visibles283. Ce désir de mobilisation ne trouve cependant pas toujours l'écho souhaité par les entrepreneurs diasporiques. Sans parler d'obstacles objectifs à la mobilisation, il convient toutefois, dans une démarche compréhensive de considérer la façon dont les entrepreneurs diasporiques se représentent leur potentiel mobilisateur. En effet, de nombreux débats ont lieu à propos de cet objectif. Ainsi, lors d'interventions dans les réunions, dans des articles ou au cours des entretiens, il a été fait mention de plusieurs difficultés dans ce processus de mobilisation, difficultés qui sont débattues au sein des bureaux des associations mais également entre les entrepreneurs diasporiques et les sympathisants de leurs associations. Il est à noter que le débat sur les limites supposées est parfois à la source d’un cinglant constat d’échec284. Après quarante ans de vie hors du Togo, sans aucune perception de résultat concret quant au changement politique au Togo, certains migrants ont parfois eu des interventions désabusées et pleines d’émotion dans les débats. Pendant la journée citoyenne du MDTE, outre la première intervention d’un homme relativement âgé et visiblement très ému, un autre participant a pris la parole pour indiquer : «  on connait les problèmes du Togo. On connait les différentes alternatives pour changer les choses [NB : ces différentes alternatives sont d’après lui la confrontation directe, les accords avec le pouvoir ou les élections]. Mais y’a pas de résultat, c’est tout ».

1- Confiance et défiance dans les interactions au sein des associations diasporiques :


Au premier rang de ces obstacles identifiés par les acteurs, on trouve un point central. Central tant dans la structuration du champ des associations diasporiques que dans la réalisation de cette enquête. Cet élément, qui mérite un traitement particulier, réside dans la question des relations de confiance ou de défiance entretenues dans et entre les associations diasporiques.

Beaucoup de travaux scientifiques, notamment en neurosciences et en psychologie, se sont penché sur la confiance comme élément central des relations humaines. Peu de travaux sociologiques ont été publiés sur cette question pourtant majeure. La confiance a largement été perçue comme un facteur d'action individuelle ou été analysée dans les relations socioéconomiques. Il semble pourtant que la confiance, qui favorise les engagements réciproques des acteurs, l'anticipation des comportements futurs de chacun et l'appui sur les expériences des partenaires, joue un rôle important dans les relations entre individus, d'une part, et entre organisations situées dans une même « famille de mouvements sociaux » ou dans un même « espace de mouvement social »285, d’autre part. A l'inverse, l'absence de confiance peut favoriser l'apparition de clivages, de postures conflictuelles, de conspirations, d'exagération des risques voire de non respect des règles établies.

Il est difficile d'établir une sociogenèse de cette confiance ou non-confiance au sein des associations diasporiques. Des raisons superficielles pourraient être trouvées dans les expériences vécues au Togo et dans le climat de peur, de dénonciation ou de suspicion qu'instaure le régime togolais, selon les opposants et les exilés politiques286. Climat qui se retrouve dans la diaspora puisque, d'après les entretiens menés et les ouvrages lus, le pouvoir togolais a exporté ses pratiques pour fragiliser les mouvements de la diaspora287. Ainsi, le campus universitaire de Lomé, que beaucoup d’entrepreneurs diasporiques ou de Togolais en France ont pu fréquenter, est décrit par certains comme un des lieux privilégiés de la propagande et de la censure menée par le général Eyadéma288. Et ces techniques d’intimidation sont semble-t-il utilisées au sein même de la diaspora. Dans une interview, reprise dans le documentaire qui lui est consacré, Kofi Yamgnane indique qu’il avait d’abord cru en Eyadéma et en sa capacité à changer les choses au Togo. Mais en 2002, il lui a écrit une lettre critique pour dire sa déception. Le général Eyadéma, ne supportant pas l’affront aurait envoyé quelqu’un en France pour tuer Kofi Yamgnane289. Lors des interventions à la tribune de la journée citoyenne du MDTE, Rodrigue Kpogli, secrétaire général de la JUDA, suivi par d'autres intervenants, a en outre expliqué qu'il assumait ses propos tout en sachant bien que certaines des personnes qui prenaient des notes dans la salle pouvaient être des membres du RPT qui n'attendraient que la fin de la réunion pour informer directement la présidence togolaise. L'administrateur général du MDTE, le docteur Martin Amouzou, a ainsi poursuivi en indiquant que des membres du RPT avaient régulièrement assisté à des réunions de la diaspora, et parfois sans même se cacher. Les réactions de la salle sont allées dans le même sens, précisant que « l'on est suivi par le gouvernement »290. D’après Emile Djakpah, le RPT, pourtant peu visible tout au long de cette enquête de septembre 2008 à juin 2009, « mettait les moyens » pour créer des organisations, presque quotidiennement, afin de « noyauter » la diaspora. Ainsi, les activités et propos politiques qui peuvent être tenus et les expériences passées du régime Eyadéma favorisent a minima cette prudence et a maxima une réelle méfiance.

Si l'on ne peut réellement expliquer toutes les causes réelles de cette défiance, il s'agit plutôt d'en analyser les effets. La non-confiance s'observe d'abord à l'égard des organismes et des individus extérieurs aux Togolais en France. Ainsi, la présence d'un non Togolais dans une réunion intrigue, et inquiète parfois, surtout quand l’entrée dans le milieu se fait sans aucun contact préalable. Plus largement, l'intérêt qu'un étudiant ou un journaliste peut porter au Togo ou à la communauté togolaise en France est toujours accueilli avec une certaine circonspection. La prise de contacts a ainsi été compliquée par des réactions fréquentes, mais toutefois non généralisées, de méfiance291. Par ailleurs, l'objet même de cette étude a été la source de beaucoup d'interrogations de la part des individus rencontrés lors des conférences ou réunions. Certains se sont dit particulièrement ravis et honorés que l'on s'intéresse à la question togolaise, d'autres ont manifesté moins d'enthousiasme et plus de réticences. La mise en confiance des interlocuteurs rencontrés a donc été une part importante du travail d’observation et d’obtention des entretiens.

Cette méfiance ou non-confiance est donc très liée à cette posture à la fois politique et politisée, chacun cherchant à évaluer le positionnement de son interlocuteur, ses intentions et ses stratégies, sous l'angle politique292. Toutefois, certains groupes ou organisations ont réussi à établir avec les associations diasporiques une relation de collaboration et de confiance. C'est le cas des Verts, qui ont rédigé plusieurs communiqués de soutiens à la cause togolaise en 2005 et ont participé aux actions menées pendant la période de transition de pouvoir, mais surtout de l'association Survie293, qui participe à certaines conférences et réunions diasporiques et a organisé, par exemple, les premiers stands du Togo durant la Fête de l'Humanité.

De plus, et ceci a plus de conséquences sur l'objet étudié, la non-confiance est forte dans les relations entre les différents membres des organisations togolaises en France. Cette situation, perceptible dans les communiqués et interviews des différentes organisations, dans les réunions294 ou dans les commentaires publiés sur Internet295 a été l'objet d'un long débat entre la tribune et la salle lors de la journée citoyenne du MDTE. Un participant a ainsi accusé les « collaborationnistes » et les « participationnistes » qui travaillent avec le pouvoir en place, visant ainsi directement l'attaché de presse de Gilchrist Olympio et membre de l'UFC présent dans la salle. Un autre jeune homme a fait remarquer qu'il existait 84 partis politiques au Togo ce qui crée un véritable « capharnaüm politico-mafieux », ajoutant « quand 10 Togolais se rencontrent, ils créent une association. […] C'est une vraie fosse aux lions ! […] On ne peut compter que sur soi-même. Certains gardent peut-être la flamme démocratique ou révolutionnaire mais le mouvement ne va pas vers ça, on voit une non-organisation, une non-structuration, chacun fait ce qu'il veut. » Un dernier intervenant, visiblement nouveau dans les réunions de ce type, a pris la parole pour indiquer que les gens présents ne se connaissaient pas, que chacun avait peur et que personne ne savait réellement qui était devant lui. Pour lui, ce manque de confiance devait pousser à adopter une stratégie basée sur « le complot ». Il ponctuait régulièrement son discours par cette phrase : « nous ne nous connaissons pas ! ». Ce climat de confiance variable et cette récurrence de suspicions, notamment liées aux positionnements politiques de chacun, ne favorise pas toujours des contacts assurés, réguliers et de long terme. Et ce qu’il faut préciser c’est que le discours de ces intervenants tranche totalement avec le discours mis en place par les entrepreneurs diasporiques qui insistent plutôt, et il est difficile de concevoir qu’il en soit autrement, sur le partage d’un sentiment national, la solidarité et la cohésion au sein des associations. Les sympathisants peuvent, ne représentant que leur propre opinion, se permettre l’énonciation de tels constats marqués.

2- L’auto-évaluation du potentiel mobilisateur diasporique :


De manière générale, l’on observe que les entrepreneurs diasporiques, dans leurs communiqués ou lors des présentations des conférences, insistent sur leur satisfaction et leur contentement de voir autant de monde participer aux actions qu’ils organisent. Ainsi, lors de la journée citoyenne du MDTE, le docteur Martin Amouzou, administrateur délégué de l'organisation, s'est félicité à plusieurs reprises de voir réunie une assemblée « si nombreuse ». En tant que représentants d'une association diasporique, ils se doivent de donner une image positive du rassemblement et de l’affluence suscitée. C'est ce qui fait que dans les communiqués et les interviews, l'action diasporique est parfois très nettement surévaluée, ce qui fait écho à l’évaluation quantitative de la diaspora togolaise évoquée plus haut. Pourtant, lorsque l’on se penche sur les remarques d’internautes, de sympathisants ou de participants à ces réunions, l’on perçoit des appréciations très différentes et beaucoup moins positives296. Il faut d’ailleurs préciser que lors des entretiens, dans une situation de moindre représentation, les entrepreneurs diasporiques étaient beaucoup plus prompts à confesser qu’ils regrettaient la faible mobilisation suscitée par leurs actions et qu’ils cherchaient à recruter plus de personnes. Lors de l’entretien mené avec Emile Djakpah, lorsque la question du nombre d’adhérents a été posée, la réponse a été claire : « Oui, c’est un peu le problème de nos associations, à la base. […] Ah oui, ah oui. Y'a vocation à en recruter plus, une campagne a été menée d'ailleurs au sein du MDTE pour promouvoir le mouvement, pour recruter un peu plus de monde, mais il faut dire que c'est pas toujours facile »297.

Il convient donc maintenant de décrire la perception, présentes chez certains entrepreneurs diasporiques, des difficultés à instaurer une mobilisation forte autour de la question togolaise en France. Bien entendu, il faut garder à l'esprit que les Togolais en France forment un groupe pris dans des logiques d’intégration, numériquement peu visible et géographiquement éparpillé et donc ne pas évaluer la mobilisation au regard d'un idéal d'action unitaire, manifeste et voyante. Mais dans une démarche compréhensive, l’on peut analyser les différents « obstacles » supposés sur la route d’une mobilisation collective et populaire autour des associations diasporiques.

Dans un premier temps, le constat est fait que la division entre les associations et que la fragmentation des structures est un frein parce qu’il ne donne pas une image valorisante d’organisations qui collaborent et s’unissent pour agir dans un large mouvement d’ensemble298. D'après l'étude menée par Karin Sohler en 2006 et 2007, la communauté togolaise en France compte 116 associations. D'après le porte-parole de Synergie-Togo, on peut en dénombrer pas moins de 500. Bien entendu cette estimation est peu plausible et comprend beaucoup d'associations qui ne sont, selon les mots plusieurs fois entendus, que des « coquilles vides » peu identifiables. Lors de la première conférence de l'association naissante Synergie-Togo, les organisateurs ont anticipé cette remarque en expliquant par l'intermédiaire de Brigitte Améganvi que la création d'une autre association était nécessaire et non pas superflue puisque, bien que cela fragmente un peu plus la société civile, « notre tâche est colossale » et qu'une association supplémentaire amène « plus de forces dans le mouvement ». Martin Amouzou a d'ailleurs apporté son soutien à Synergie en se réjouissant de la venue « d'un nouvel allié dans la lutte »299. Cette multiplication est parfois mal perçue par les sympathisants. Ainsi, lors du meeting-débat du CTR, un des participants au débat a vivement critiqué l'attitude des associations qui se placent dans « une compétition, à celui qui aura le plus de membres, à celui qui fera les plus belles photos, c'est ridicule. ».

Si les postures politiques et la suspicion sont des causes de tensions généralement mises en avant, les problèmes de « leadership » sont également largement mentionnés. Ainsi, comme ce fut le cas lors de la scission entre le MDTE et la DTF300, des « problèmes de personnes »301 ou d’obtention des postes de direction viennent parfois s’ajouter aux divisions partisanes. Emile Djakpah confessait ainsi que les problèmes de direction se sont posés très vite et qu’en conséquence « on est plus que 15 associations ». Il poursuivait en expliquant que beaucoup d’associations étaient beaucoup trop centralisées autour de la personnalité de leur président et que le MDTE avait tenté de rompre ce mécanisme en instaurant un collège des représentants qui prenait les décisions de manière collective, le président devenant ainsi l'administrateur délégué de l’organisation302. Les divisions relatives aux problèmes d’individus sont d’autant plus critiquées qu’elles sont identifiées au Togo comme la « machine à perdre de l’opposition » dans le cas des élections présidentielles303. Toutefois, l’on pourrait également, en suivant l’optique de Riva Kastoryano, relativiser ces frictions supposées et considérer que ce sont les différentes manières de se représenter le pays d’origine et les fragmentations identitaires qui favorisent l’existence de nombreuses associations. Il s’agirait alors de divisions organisationnelles qui ne remettent pas en cause la « structure communautaire »304. D’ailleurs, les entrepreneurs sont les premiers à minimiser et à étouffer ces divisions, dont ils sont conscients et qu’ils critiquent par ailleurs. Ainsi, la scission entre le MDTE et la DTF, bien qu’elle soit diversement appréciée et interprétée, a été de part et d’autre totalement relativisée. Emile Djakpah résumait ainsi l’évènement : « il faut garder que ce qui peut nous faire avancer, quelles que soient les divergences de vue, quelles que soient les difficultés, quelles que soient les tensions, les tensions s'il y en a, non, je ne parlerais pas en termes de tensions mais divergences de vue sur la façon de procéder, sur la façon de travailler, c'est tout »305. Martin Amouzou, lors de la journée citoyenne du MDTE, adoptait cette formule résignée : « nous sommes condamnées à travailler ensemble ». Les entrepreneurs diasporiques préfèrent mettre l’accent sur les initiatives mises en place pour unifier la diaspora. Le terme même de « synergie » employé pour l’appellation de la dernière association diasporique créée est à ce titre on ne peut plus révélateur. Toutefois, il reste révélateur de constater que chaque projet visant à unifier la diaspora est initié par une seule association et qu’on se retrouve ainsi face à une multitude de projets visant l’union.

Dans un second temps, d’autres difficultés résident plutôt dans l’organisation et le fonctionnement même des associations diasporiques. D’abord, les associations semblent privilégier la participation de membres très actifs. Dans le cadre du MDTE, Emile Djakpah expliquait que la structure permettait au départ d’intégrer des membres indépendants mais que petit à petit, leur action étant faible et difficilement contrôlable, leur nombre avait diminué306. Ainsi, les associations ne sont pas composées d’un noyau de responsables membres du conseil d’administration ou du bureau exécutif, d’une large frange de militants dynamiques et d’un réseau de sympathisants, mais sont constituées simplement de ces organes de direction restreints soutenus par des sympathisants extérieurs307. Cette faible présence de militants qui ne disposent pas de responsabilité dans l’association peut être expliquée notamment par le fait que les associations diasporiques ne fournissent pas de rétributions matérielles aux potentiels militants308. De plus, les rétributions symboliques qui pourraient venir inciter l’activité militante, comme l’augmentation des capitaux culturels ou sociaux, ne peuvent pas être vues comme des produits de l’activité diasporique puisque les militants se connaissent déjà, avant même la formation de l’association. L’activité militante diasporique n’est donc encouragée par aucune rétribution concrète. Seule l’idée d’une certaine fierté d’agir en ce sens et un plaisir de se retrouver peuvent être des moteurs de l’engagement appuyé dans ces associations.

De plus, les associations diasporiques sont souvent critiquées pour être des organes qui, fidèles à la réputation communément partagée du Togolais qui « parle beaucoup et n’agit pas », se livrent à un goût prononcé pour les théories sans jamais mettre en œuvre d’actions concrètes. Un participant au meeting du CTR interrogeait ainsi la tribune : « il faut, il faut, d’accord, mais concrètement, moi en tant que citoyen togolais en France, je fais quoi ? ». Les entrepreneurs diasporiques font souvent référence à cette critique et s’efforcent ainsi de rappeler à chaque début de réunion que la rencontre doit voir émerger des propositions d’actions à engager. La lecture et l’adoption par acclamation d’une résolution ou d’une synthèse permet ainsi de dire que la réunion n’a pas eu lieu pour rien, que quelque chose a abouti en son sein, qu’elle a été productive309. Au-delà de l’accusation d’inefficacité et par extension du sentiment d’inutilité que peuvent susciter ces associations diasporiques, le manque d’actions concrètes et le recours à des diagnostics théoriques crée un autre phénomène, l'écart ressenti entre les entrepreneurs diasporiques et les Togolais militants ou non militants. Sur les forums togolais, il n’est pas rare de lire des critiques à l’encontre des « intellectuels en ligne » qui affichent leur savoir. Isidore Latzoo fustigeait lui aussi ces « analyses sophistiquées ». L'un des spectateurs de la conférence Synergie-Togo a posé une question directe et virulente destinée à la tribune. Il se demandait « comment on peut attacher les populations avec autant d'élitisme ». Yves Ekoué Amaïzo a cherché à relativiser les disparités entre le petit nombre d'entrepreneurs diasporiques et le reste de la communauté togolaise310. Mais pour quelqu’un qui se trouve en marge de ces associations, l’idée peut facilement germer dans son esprit que ces associations diasporiques sont donc un petit groupe d’intellectuels élitistes qui ne fait qu’analyser la situation togolaise et dont il ne peut ou ne veut faire partie311. On peut alors reprendre la formule de Marc Fall qui expliquait qu’aux premières heures des migrations africaines en France, les ouvriers et les « élites » formaient finalement « une communauté qui n’en était pas une »312.

En outre, la migration elle-même est parfois identifiée comme un frein à l’engagement. Selon Yves Winkin, certains migrants s’installent ainsi durablement à l’étranger et ne participent pas aux actions de la diaspora313. La migration est ainsi vécue comme une forme d’exit314, qui peut avoir plusieurs motivations. En effet, on peut se retirer pour rompre avec les activités passées. Ainsi, l'engagement politique passé au Togo n'est pas le synonyme d'un engagement politique et associatif fort et régulier en France. Batoulim Sebabe l'expliquait lui-même en montrant que le fait de frôler la mort ou de graves ennuis dans les manifestations étudiantes des années 1990 l'avait laissé éloigné de l'action directe et sceptique face à l'action des partis politiques ou de toute association politique. Mais le retrait peut aussi être motivé par une volonté de pur accomplissement de soi dans la migration315. Dès lors, le Togo ne devient plus une priorité. Enfin, la nécessité d’agir collectivement n’est pas forcément perçue. Ainsi, pour Bassma Kodmani-Darwish certains réfugiés palestiniens urbains se sentent sûrs de leurs compétences, rompent avec leurs attaches familiales, se reposent sur « la foi dans l’entreprise individuelle » et pensent s’en « sortir seuls »316. Le fait même de chercher à s'intégrer à la société française peut lui même repousser toute envie de participer à des actions tournées spécifiquement vers la vie politique togolaise. A l'engagement dans une action communautaire, l'on peut préférer le retrait ou l'inscription dans un engagement dans la vie politique française.

De plus, la perception d'un éloignement par rapport aux affaires politiques, sociales et économiques qui se déroulent au jour le jour au Togo ne facilite pas la légitimation de la posture active de la diaspora317. Batoulim Sebabe citait cet aspect parmi les raisons de sa non participation aux actions de la communauté togolaise : « Je m'étais dit on est nombreux et je suis pas sur le terrain. C'est en étant sur le terrain qu'on appréhende le mieux la situation. Qu'est-ce que je peux faire ? Je peux rien faire. On va dire oui on va faire une réunion de la diaspora mais qu'est ce que la diaspora va proposer après ? »318. Lors du meeting du CTR, un jeune homme qui s’appelait Olympio a été très applaudi après avoir longuement décrit son opinion. D’après lui, « pour changer le Togo aujourd’hui, c’est au Togo ! ». Preuve que certains migrants togolais ne conçoivent pas réellement que le changement au Togo puisse venir de leurs actions en France. C'est pourquoi, dans un communiqué de la DTF, Joël Viana appelait à remédier à cette distance : « Notre diaspora a besoin d'une présence sur le terrain, aux côtés des populations togolaises et ne doit pas limiter ses actions aux prises de positions politiciennes et aux communiqués. »319.

Un problème générationnel est souvent évoqué comme frein à l’engagement. Lors de la journée citoyenne du MDTE, la première intervention du débat a été celle d'un homme relativement âgé et visiblement très ému, qui a dénoncé les ambitions personnelles des entrepreneurs diasporiques, le manque de capacité à travailler ensemble et a fustigé la nouvelle génération qui a « tout raté ». Cette même critique se retrouve régulièrement dans les forums où les « ainés » expliquent que les nouveaux mouvements diasporiques critiquent beaucoup les anciens mais ne font pas autre chose que d’aller vers le RPT. Mais le problème générationnel, outre ce conflit entre la première génération d’immigrés aujourd’hui plus âgée et celle des entrepreneurs diasporiques, concerne surtout la troisième génération, celle des jeunes que beaucoup appellent la « génération Eyadéma », celle qui n’a pas connu d’autres possibles politiques. En effet, les enfants des premiers immigrés ne sont pas les plus actifs dans le mouvement diasporique. Mis à part quelques jeunes enfants venus avec leurs parents, très peu d'adolescents ou de jeunes adultes étaient présents dans les réunions observées. Pendant la conférence de Synergie-Togo, une femme du public a d'ailleurs fait remarquer au président Camille Lawson-Body l'absence de la jeunesse dans les actions menées. Le président a confirmé ce constat en précisant qu'à titre personnel, il parlait du Togo à sa fille de 18 ans, mais qu'il regrettait que la nouvelle génération se sente moins concernée320 car moins ancrée dans la connaissance concrète du Togo et de ses cultures. Il a donc insisté sur la nécessité d'une sensibilisation auprès des jeunes issus de la première immigration togolaise321.

Enfin, un dernier élément tendant à limiter l'ampleur et la prégnance de l'action diasporique togolaise réside dans les liens entre le pouvoir en France et au Togo322. Les militants et entrepreneurs diasporiques sont d'ailleurs les premiers à dénoncer les relations de la « Françafrique ». Ainsi, Jacques Chirac se disait un ami personnel du général Eyadéma. De plus, le juriste et constitutionnaliste Charles Debbasch est devenu un pilier du régime togolais depuis les années 1990. Et ce malgré son arrestation à Bruxelles en 2005, son jugement par la justice française et les deux ans de prison, dont un ferme, purgés pour malversations financières. D'après les opposants au régime, expatriés ou non, il serait l'instigateur de la Constitution togolaise et de ses nombreuses modifications, notamment celles qui ont permis le « coup d'État constitutionnel » de 2005323. Dans ces conditions, il paraît difficile que la communauté togolaise en France bénéficie du soutien politique nécessaire pour propulser son action. Le préfet de police de Paris a d'ailleurs interdit plusieurs réunions de la diaspora. En outre, si le groupe d'amitié franco-togolaise de l'Assemblée nationale tente depuis de nombreuses années de travailler en collaboration avec les parlementaires togolais, il semble difficile de parler d'une collaboration entre les parlementaires français et les associations diasporiques, peu de contacts étant effectivement noués. Il est à noter que cette situation est en train de se transformer, preuve en est la deuxième réunion de Synergie-Togo à l’Assemblée nationale. Il n’en reste pas moins que de nombreux migrants togolais qui vivent hors du Togo mais dans d’autres pays que la France, critiquent très vivement, et parfois très violemment la France sur les forums en ligne. Toutefois, le poids joué par la France reste diversement apprécié. Ainsi, pour certains, comme c’est le cas d’Emile Djakpah, la désagrégation progressive du réseau Foccart ou les récentes déclarations de Jean-Louis Bockel ou d’Eva Joly sont des signes encourageants. Si l’action du pouvoir français est parfois critiquée, le simple fait que le Togo n’est pas un écho fort dans les médias français ne favorise pas non plus l’obtention de soutiens dans la mobilisation324. De plus, il est à noter que certaines organisations africaines soutiennent également le pouvoir togolais325.

Enfin il est clair que le dialogue est rompu entre les associations diasporiques et les autorités consulaires en France326. Si des rencontres sont possibles327 avec l’ambassadeur, l’ambassade n’est toutefois pas un lieu mis à la disposition des associations pour des rencontres ou des actions.

3- Contourner les obstacles et prendre une voie entrepreunariale :



La liste est donc longue des obstacles que les entrepreneurs ou les militants diasporiques identifient et qui selon eux, peuvent être des freins à la mobilisation massive de la diaspora. Dès lors, face à ces impasses supposées, d’autres stratégies plus pragmatiques sont avancées. Ainsi, la tentation est grande de rester centré autour de petites structures et de ne pas chercher la mobilisation de masse. C’est une optique qui pourrait expliquer la recrudescence des associations et organisations. Bien entendu, ces dilemmes stratégiques ne constituent pas des choix exclusifs. Il n’est pas rare d’entendre des entrepreneurs diasporiques aborder les deux optiques l’une à la suite de l’autre. Mais il s’agit simplement de propositions d’autres postures, plus centrées autour des seules associations diasporiques.

L’une des options possible réside dans le fait de devenir un interlocuteur privilégié auprès des migrants qui arrivent en France, dans le but de faciliter leur intégration. C’est une optique particulièrement développée par Joël Viana pendant l’entretien328. Finalement, l’association diasporique se substituerait ainsi, par certains aspects, à l’ambassade du Togo en France.

Une autre option peut être de faire des quelques associations diasporiques des conseillers avisés des dirigeants africains, par le recours à l’information et à l’expertise. C’est l’optique que recommandait l’AFFORD329 en expliquant que les diasporas africaines pourraient être un soutien non négligeable à « un leadership éclairé et progressiste ». Cette solution inscrirait clairement les entrepreneurs diasporiques dans la posture des « importateurs » mentionnés plus haut. Toutefois, l’engagement direct des associations diasporiques auprès du pouvoir togolais ne semble pas être une solution envisageable aujourd’hui. Il s’agit donc de s’insérer dans tous les espaces institutionnels où le sujet africain est traité, comme certains le préconisent330.

De plus, les entrepreneurs diasporiques envisagent, dans une logique on ne peut plus concrète, de devenir des observateurs lors des élections. D’après la plupart des observateurs, les élections togolaises sont régulièrement faussées et truquées. C’est ce qui a justifié notamment l’envoi régulier d’observateurs internationaux. Toutefois, ces observateurs sont fustigés par les entrepreneurs diasporiques lors des réunions. Selon eux, ces observateurs arrivent la veille du scrutin, dorment dans un hôtel luxueux le jour du scrutin et repartent dès le lendemain. Les associations diasporiques pourraient donc être dans cette situation de nouveaux observateurs indépendants sur le long terme. Cette solution a été largement abordée lors de la deuxième conférence de Synergie-Togo.

Enfin, un autre axe est envisagé, celui de devenir un levier financier pour la mise en place de logistiques associatives locales. Ainsi, il s’agirait dans ce cadre de participer au financement d’organisations qui œuvrent directement au Togo dans des domaines sociaux, culturels ou de développement. Or, cette pratique est déjà forte à titre individuel chez les entrepreneurs diasporiques. Ainsi, Joël Viana indiquait qu’il soutenait une association : « J'envoie aussi à une association sur le terrain qui essaye de se débrouiller, je leur envoie aussi de temps en temps une aide d'appoint »331. Mais au-delà de cette dimension individuelle, cette activité est également celle qui est menée par certaines associations togolaises en France. Ainsi, Camille Lawson-Body, qui avait eu l’idée d’initier la création de Synergie-Togo pour passer à une échelle supérieure de l’action, revient finalement aux fondamentaux de la première association qu’il a participé à fonder : Aube Nouvelle. Aube Nouvelle a d’abord aidé les réfugiés et déplacés en envoyant sur place un médecin puis a réorienté son action vers le micro-crédit et les projets de développement en partenariat avec des structures togolaises. De plus, l’association envoie du matériel sur place régulièrement. Devant l’échec supposé des actions mobilisatrices, les associations diasporiques reviendraient donc à des actions plus ciblées, déjà pratiquées par d’autres structures dont les entrepreneurs diasporiques sont souvent partie prenante332.
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