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Sean CHAUVET

Lycéen
Agression

On lui avait toujours dit qu’un travail peut être plaisant, bien payé et légal. Sauf qu’on lui avait caché le fait que seuls deux choix sont possibles sur trois. Au lieu de trimer légalement malgré un bon salaire comme son grand-père, ou de vivre paisiblement sans argent dans la conformité comme son père, Mars opta donc pour un travail agréable et bien rémunéré.

Sur les docks du vieux port, il sortit le « colis » du coffre de sa Mercedes. Ses phares rougeoyants comme des braises, en cette nuit brûlante d’été, illuminaient ses basses œuvres. Il tira le sac, le traîna jusqu’à la berge, et le lança à l’eau. La centaine de faux passeports flottèrent comme un cadavre sur les eaux troubles du port, véritable cimetière du crime. C’est alors qu’il fut dérangé dans sa besogne par un bruit suspect.

Des gémissements.

Des petits cris qui n’avaient rien à faire là, au milieu de la nuit. Des sortes de râles noyés dans la détresse. Le genre d’appel au secours désespéré. Mars sombra, pris au cou par la main rustre de la panique. Il se jeta sur le coffre de sa voiture, et empoigna le premier objet un tant soit peu brise-crâne sous sa main : une botte. Hum, pourquoi pas ? Dans la pénurie, une simple cuillère courbée suffit pour faire parler le sang.

Dans l’eau, une forme sombre se débattait et poussait des jappements. Effroyablement stridents. Des halètements, des frétillements de babines dégoulinantes. « Saleté de cabot », pesta-t-il. L’étrange animal qu’il n’arrivait toujours pas à discerner s’accrocha au sac rempli de faux passeports, dans une lutte désespérée pour l’air. Si ce chien venait à aboyer, Mars savait qu’il serait pris la main dans le sac. D’un coup, il lança violemment la botte vers la silhouette bestiale. Eclaboussures. Ce qui semblait être une chienne poussa alors des aboiements de terreur, et se mit à brasser l’eau vers l’autre rive. Satisfait, Mars alluma une cigarette et laissa la fumée s’emparer de son esprit. Une longue pause s’ensuivit. Après l’avoir écrasé du talon, il remonta dans la Mercedes et s’enfuit aussitôt, conscient qu’il ne pouvait se permettre le luxe de rester plus longtemps. Mais il ne savait encore rien de ce qui allait se passer.

Lorsque Mars se gara en face du bar, il descendit en laissant ses clés sur la portière. Soudain, il s’arrêta brusquement. Son regard avait été happé par la roue avant de sa voiture. Ou plutôt par les petites traces de morsure. Il s’accroupit et examina les coups de dent sur le caoutchouc. Cela ne ressemblait pas à une morsure de chien, ou alors ce canidé possédait une dentition très… spéciale. De plus, il avait tenté d’escalader le coffre, laissant des traces de boue sur la carrosserie. Mais comment Diable cet animal stupide avait-il pu revenir sur la berge ? Pendant qu’il fumait, sans doute. Mais alors, cela voulait dire que le sac n’avait pas coulé. Il devait revenir, et vite.

Le lendemain matin, Mars se retrouva à nouveau au même endroit. Le sac avait disparu. « Pitié que le chien ne l’ait pas ramené chez lui, pitié » supplia-t-il. Il suivit les traces de boue sur le macadam. Des traces anormales, qui ne ressemblaient pas à des empreintes de pattes canines communes. Elles le menèrent vers un entrepôt industriel à l’abandon, où les ouvriers avaient été remplacés par les ronces et le bruit des machines par le silence. Il se heurta à une palissade de deux mètres de haut. Comment cette chienne a-t-elle réussi à l’escalader ?

_ Je peux t’aider, mon gars ?

Mars se retourna sauvagement et vit un homme en piteux état, mal rasé, les cheveux comme des algues gluantes, un peignoir digne d’un torchon.  

_ Vous êtes qui, vous ?

_ J’habite ici. Qu’est-ce que tu veux ?

« Mais qu’est-ce qu’il fout ici » pensa le contrebandier, désarçonné. Mais il n’était pas homme à se faire commander, et il l’apostropha avec hargne.

_ J’ai perdu un objet dans le coin, alors je le cherche ! Demande à ta chienne, elle l’a peut-être emporté.

L’individu eut un mouvement de surprise. Il se mit à murmurer, son regard changeant tout à coup.

_ Alors, elle est revenue, encore une fois. À chaque fois, c’est pareil.

_ Pareil quoi ?

_ Je la jette à l’eau chaque soir, et chaque soir elle revient. Elle lâchera donc jamais. Un jour, je vais carrément la noyer avec un sac plastique. J’aurais jamais dû l’adopter, mais ma femme en voulait à tout prix un…

_ Ce ne sont pas mes affaires. Mais si un jour tu trouves un sac…oh, et puis rien.

Mars abandonna et partit. Tant pis, les tentacules de la Pieuvre se glissaient partout et un simple sac de faux passeports n’était pas assez lourd pour la couler. Plus tard, il apprit qu’il s’agissait d’un ancien ouvrier, Hartmann, tombé dans le gouffre du chômage et condamné à vivre dans son ancienne usine. Né dans une famille de huit enfants, sa mère était aussi sa tante (ou sa cousine, même lui ne le savait pas) et il avait plus été roué de coups dans sa tendre enfance qu’un boxeur durant toute sa carrière. De plus, quelques mois auparavant, il avait enterré une certaine Mathilde suite à une sombre affaire d’ingestion de mort-aux-rats. Sa fille ? Sa femme ? Peu importe, cela expliquerait son « dysfonctionnement cérébral ».
Une semaine plus tard. Mars passa devant l’ancienne usine dans sa nouvelle Mercedes. Bien sûr, la punition avait été sévère mais il n’en avait pas pris pour son grade. Par curiosité, il tourna du côté de la palissade pour voir ce qu’était devenu ce déchet de la société. Il s’arrêta et alluma une cigarette. « Si seulement il osait défier la Loi, il verrait qu’elle n’est pas main dans la main avec la Justice ». Tout à coup, venant du fond de la nuit, il entendit des grattements suspects. Comme si quelqu’un raclait sa carrosserie avec un tournevis.

« La chienne. Elle est derrière la voiture. »

Il entendit clairement quelque chose tentant de forcer la tôle. Trop clairement. Alors qu’il s’apprêtait à sortir du véhicule, il se pétrifia brusquement. Les grattements étaient vraiment tout proches. Attendez, vous n’avez pas compris, ils étaient vraiment proches.

« Juste sous le châssis. Sous mes pieds. »

Il resta là, immobile, sa cigarette presque coupée en deux entre ses dents. Elle, cette chose sans nom et sans visage, était sous la voiture. Elle grattait inlassablement en poussant de petits jappements. Que faire ? Il se retrouva comme dans son enfance, hésitant à écraser une araignée par dégoût. Il se ressaisit d’un coup et appuya sur l’accélérateur. La Mercedes crissa et dérapa sur le macadam. Par réflexe, Mars partit en marche arrière pour écraser la chose. Choc. Il la percuta. Il descendit et distingua de légères gouttes de sang frais sur ses jantes, ainsi que de très longs poils blonds. Mais pas de trace de la chienne. Il voulait savoir quel était cet animal entêté. Comment survivait-elle dans cet endroit ? Pourquoi avec autant d’acharnement ?

Mars voulait savoir. Il se rendit jusqu’à la palissade. Des gouttes de sang couraient jusqu’au sommet. Elle devait être d’une agilité remarquable pour escalader cette palissade malgré sa blessure. Alors qu’il cherchait un moyen d’entrer, il se rendit compte que l’on criait à l’intérieur de l’entrepôt.

_ Sors de là, sale petite chienne ! Je vais te crever, tu m’entends ! C’est toi qui as tué Mathilde !

Des meubles renversés, des fenêtres brisées. Des couinements, aussi, beaucoup de couinements terrorisés. L’homme devait la battre à grands coups de cravache, à entendre les claquements secs. À ce moment-là, Mars se remémora un moment de son enfance quand, ayant déniché un lézard, il s’amusa à lui lancer des cailloux. Premier coup, raté. Deuxième, aussi. Troisième, il le toucha à la queue qui se détacha d’un coup. Puis ce fut touché coulé pendant trente-six coups. Trente-six.

À la fin, le lézard n’était plus qu’une bouillie d’écailles et d’os. Son rire s’était arrêté immédiatement quand, voyant la queue du reptile continuant à se tortiller, il réalisa ce qu’il venait de commettre. Bien sûr, il ignorait à l’époque que la queue des lézards continuait de remuer après la mort par pur réflexe, mais, sur le coup, ce geste de revenant l’avait terrorisé. Pourquoi ne voulait-il pas mourir simplement ? Pourquoi s’accrochait-elle ainsi à la vie, cette petite chose ? Pourquoi me narguait-elle, me culpabilisait-elle ? Pour cette chienne, c’était identique. Un déchet qu’on ne peut pas recycler, mais qu’on ne veut pas jeter à la décharge. Il prit alors conscience que ce Hartmann, cet animal, ce lézard, ils étaient tous comme… lui.

Mars entra dans l’usine abandonnée. Les mauvaises herbes lui arrivaient jusqu’aux chevilles. Il s’éclaira à l’aide de son téléphone portable, dévoilant ainsi une butte de terre surmontée d’un bout de bois. Il s’approcha et illumina la motte. Ce n’était pas qu’un bout de bois. C’était une croix tombale. « Mathilde 2007-2015 ». Il n’avait même pas eu assez d’argent pour l’incinérer.

Plus loin, il découvrit les conditions de vie du dernier occupant. Il se retint de vomir en respirant l’odeur infecte de moisi et de renfermé. Un lit, quelques meubles, une table à trois pieds et un réchaud : voilà donc le bas de l’échelon social, la cave de la société. Par terre, des cafards gros comme le pouce grignotaient le plancher verdâtre. Sur la table, il distingua des photos de famille avec Hartmann, une petite fille, ce qui devait être sa femme ainsi qu’une chienne, un magnifique labrador à la fourrure éclatante. Ils étaient souriants, heureux. Qui avait semé les graines de la haine actuelle ? Etait-ce depuis la mort de cette Mathilde ?

Il découvrit une porte menant à une cave. Il l’ouvrit et descendit l’escalier. Les toiles d’araignée faillirent l’étouffer comme un linceul. Au sol, des croquettes, une gamelle portant le nom « Mathilde », une laisse à moitié rongée, un ballon dégonflé. Un martinet. Au fond, dans le noir, quelque chose remua et poussa de petits cris.

Mars alla sur l’application « appareil photo ».

_ Bouge pas, j’arrive…

Un flash éblouissant. Il jeta un coup d’œil au cliché et poussa un hurlement qui résonna dans toute l’usine.

Plus tard, quand on l’interrogera à propos d’un sac rempli de faux passeports, Mars montrera la photographie d’un petit être terrorisé, vêtu de loques souillées de taches rouges, et à la longue crinière blonde.

Une petite fille.

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