Jean-Charles chabanne queneau et la linguistique (1) Repères Bio-bibliographiques





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2) Un Queneau non-linguiste ?


Ainsi, arrivés au terme de ce parcours biographique, nous avons vu Queneau s’avancer parfois assez loin sur le terrain de la linguistique institutionnelle. Mais si ses publications autant que ses lectures nous permettent de mesurer sa position vis-à-vis de cette discipline, elles permettent aussi, par contraste, de mesurer ce que Queneau a ignoré d’elle, involontairement ou délibérément.

Donnons un exemple de ces ignorances ou de ces indifférences : le Langage de J. Vendryes fournit un vaste panorama bibliographique en citant les ouvrages fondamentaux du domaine de la linguistique générale à la date de l’année 1924 28. Mais de tout ce corpus, qui représente les résultats les plus solides de la science linguistique européenne, Queneau semble n’avoir rien lu. Queneau n’a pas noté de lecture de Bally, ni de Bréal, ni de Brunot, ni de Darmesteter, ni de Grammont, ni de Séchehaye, ni de Meillet, qui fut le maître de Vendryes 29. Peut-on aller jusqu’à dire qu’il s’est contenté de la synthèse de Vendryes, sans aller plus loin ?

Autre fait significatif : s’il y a un auteur qui occupe une place centrale dans l’histoire de la linguistique moderne, c’est bien Ferdinand de Saussure. Or son nom n’apparaît ni dans l’index de BCL, ni même dans le répertoire des lectures. Cela ne signifie nullement que Queneau n’ait pas eu en main un exemplaire du Cours de linguistique générale : il y a dans les dossiers CDRQ des notes de lecture du Cours. Mais l’oubli peut aussi être tout simplement expliqué par le fait que Vendryes lui-même ne cite Saussure qu’en note, son ouvrage ayant été rédigé avant la publication du Cours 30. La seule référence indirecte à Saussure illustre bien le rapport particulier de Queneau avec le maître genevois : Queneau a lu à quatre reprises entre 1964 et 1971 l’étude de J. Starobinski sur les spéculations anagrammatiques de Saussure. On trouve cette note : « jusqu’au célèbre article de Starobinski dans le Mercure de France de février 1964, on ignorait que Saussure, fondateur de la linguistique moderne, fût un fou littéraire caractérisé, un hétéroclite d’un type d’ailleurs assez banal 31 ».

Saussure oublié ou abordé par ses marges, il restait encore des références illustres, qui manquent aux lectures linguistiques de Queneau : les ouvrages fondamentaux de Jespersen 32, de Bloomfield 33 ; les Prolégo­mènes de Hjemslev 34. Il n’est fait qu’une allusion de seconde main à Franz Boas (grand spécialiste des langues amérindiennes, auquel Vendryes, et donc Queneau, doivent leur connaissance du chinook 35… ), comme aux Principes de phonologie 36 de Troubetskoy (BCL, p. 79). Et parmi les linguistes de l’école française, on ne parle pas, par exemple, de Louis Tesnière (inventeur de la notion d’actant) 37, de Gustave Guillaume (qui enseigna longtemps à l’EPHE) 38, de Bernard Pottier 39

Même dans le domaine qui a intéressé Queneau, la possibilité de formaliser la syntaxe, on trouve le nom de Gross, mais pas celui de son inspirateur Harris 40, le père du distributionnalisme.

Bien sûr, il faut tout de suite souligner que le catalogue Géhéniau ne contient pas tout. La preuve est facile à faire, car de nombreuses références à des ouvrages qui apparaissent dans BCL ne sont pas indexées dans « le Géhéniau ». On trouve dans les dossiers CIDRE-CDRQ des notes de lecture sur des ouvrages dont les titres ne sont pas repris. Queneau a pu oublier de noter. Mais à mon avis, les négligences n’expliquent pas tant d’oublis. On est amené à conclure que sa curiosité linguistique est restée sélective : un relevé systématique dans le Géhéniau m’a livré seulement moins de cent titres du domaine de la linguistique proprement dite. C’est peu en regard des dix mille références répertoriées, même en tenant compte des oublis et des silences 41.

Dans ces conditions, on aurait beau jeu de relever les points faibles de la linguistique de Queneau. La méthode linguistique, dont Queneau trouvait des exemples simplifiés avec Vendryes, est rarement employée de manière systématique : relevé d’observations, inférences descriptives, généralisations théoriques et discussion (cf. BCL, p. 72 sq.). Il fait un usage approximatif de certains concepts linguistiques, par exemple celui de phonème confondu avec celui de morphème : « L’eusses-tu cru ? est senti comme un phonème unique » (BCL, p. 81). Son analyse des causes d’obsolescence de l’imparfait du subjonctif et du passé simple est discutable (BCL, p. 71). Il reprend sans le critiquer le cliché selon lequel le français posséderait des possibilités limitées de créer des dérivés (BCL, p. 81) 42. L’orthographe phonétique qu’il propose n’a rien de très rigoureux du point de vue du phonéticien. Mais surtout il néglige le caractère partiellement idéographique de la forme imprimée, que signale par exemple F. Carton 43.

On aurait tort pourtant de nier l’intérêt théorique des recherches et des travaux linguistiques de Queneau. Et Blavier naguère a eu raison de défendre Queneau contre ses propres Errata (1975, p. 79-87), défense qu’il reprit à Thionville. Sans doute faut-il chercher ailleurs que dans BCL l’apport original de Queneau à la théorie linguistique, conformément à la conclusion de Beaumatin (1991).

Par exemple, Queneau souligne que dans la communication orale ordinaire, un flot d’informations circule dans les phénomènes prosodiques ou para-verbaux : « grognements, raclements de gorge, grommellements, inter­jections » qui accompagnent l’articulation, ainsi que dans les mimiques, les postures et la gestuelle (« Écrit en 1955 », BCL, p.87). Les linguistes commencent à peine à intégrer ces données sémiotiques dans le système global qu’ils décrivent44. Queneau, déjà, distingue pertinemment l’écrit, le parlé et l’oral, opposant le parlé-écrit des retranscriptions ou des situations artificielles (montages à la radio) à l’oral réel (ibid., p.89-91).

Jusqu’à présent, seuls les spécialistes se penchaient sur ces phéno­mènes, filtrés jusqu’alors par la préférence donnée à des corpus imprimés. Se pose par exemple le problème de la notation des phonétismes idiolectaux et des phénomènes para-verbaux : Queneau est un des premiers romanciers à avoir tenté l’exercice périlleux de la transcription graphique de la totalité des systèmes sémiotiques parallèlement activés dans une conversation, comme le montre une étude de C. Shorley intitulée « Joindre le geste à la parole » : Raymond Queneau and the Uses of Non-Verbal Communication (1981, p.408-419). À Thionville, la communication de D. Delbreil illustre la richesse de cette dimension de l’œuvre.

On peut donner une preuve empirique de l’intérêt théorique de ces tentatives de Queneau. Un survol rapide de toute la littérature qui a fleuri sur l’œuvre de Raymond Queneau (thèses et mémoires) révèle qu’un nombre significatif d’études ont un cadre institutionnel clairement identifié comme linguistique, utilisant des démarches et des méthodes qui sont, pour en juger du point de vue académique, du ressort des sciences du langage et non de la littérature (même en laissant de côté les zones de chevauchement…). Ainsi, l’œuvre de Queneau se présenterait comme une sorte de laboratoire d’expérimentation du programme de BCL, et comme un corpus particulièrement riche en phénomènes intéressants pour les linguistes, du point de vue restreint qui est le leur (lexicologie, syntaxe, sémantique, en particulier). Pour ajouter encore à l’étendue du sujet de cette communication, il faudrait en retourner les termes : « Queneau et la linguistique » devenant « La linguistique et Queneau », ou « Queneau sous le scalpel des linguistes » 45. Sans doute G. Picon exagère-t-il un peu quand il écrit que « les grammairiens de l’avenir puiseront dans son œuvre de précieux renseignements sur les déviations populaires du français actuel. Souvent, l’une de ses pages ressemble à la transcription phonographique du style parlé » (1988 : 149) 46. Sans aller jusqu’à approuver cette prophétie, qui me semble bien audacieuse, j’ai plaisir à retrouver la présence discrète de Queneau dans des ouvrages souvent sévères, comme la somme de C. Kerbrat-Orecchioni, spécialiste de pragmatique, sur Les Interactions verbales 47, ou le traité de Sémantique interprétative de F. Rastier, de l’École de Greimas 48.
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