Hutu–tutsi : osons parler de la question ethnique





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date de publication25.10.2016
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Eugène NDAHAYO
HUTU–TUTSI : OSONS PARLER DE LA QUESTION ETHNIQUE
Dans une démonstration méthodique et fouillée sur le problème Hutu-Tutsi, Aloys Munyagaju, journaliste, intellectuel et politicien rwandais des années 50 et 60 écrivait en 1959, dans « L’actualité politique au Rwanda », en pleine effervescence de la période révolutionnaire, que le régime d’apartheid en Afrique du Sud allait certainement disparaître avant le règlement de la question Hutu/Tutsi au Rwanda.
Une année auparavant, en juin 1958, le Roi RUDAHIGWA en réponse aux nombreuses dénonciations et pétitions, devant le conseil supérieur par l’élite hutu, des inégalités criantes entre Hutu et Tutsi, avait, pour étouffer l’acuité de cette question, coupé court au débat avec une brutalité déconcertante : « On nous a posé un problème, après examen attentif nous déclarons qu’il n’y pas de problème. Et que prennent garde ceux qui disent le contraire,… ».
Comme nier un problème n’a jamais contribué à le résoudre, c’est à Aloys Munyagaju que  l’histoire a donné raison : 

1- Les lois d’apartheid ont été abolies en 1990 alors que le Rwanda se dirigeait vers le génocide.
2- Il y a à peine un mois, le 30 juin 2013 pour être précis, le propos offensant de Kagame envers les Hutu, dans sa dernière tentative de distordre la réalité, de simplifier, de « stéréotyper » et de globaliser (pour l’éternité) à l’ensemble des Hutu des générations passées, présentes et à venir, la culpabilité des Hutu impliqués dans le génocide rwandais, est venu confirmer que la question ethnique Hutu /Tutsi au Rwanda, qu’on le veuille ou non, est politiquement présente en permanence, même si elle n’est jamais ouvertement évoquée, corroborant ainsi la justesse étonnante de l’analyse d’Aloys Munyangaju.
Le discours de Kagame est venu aussi apporter un démenti catégorique au discours trompeur du FPR qui occulte l’existence des ethnies pour cacher la politique d’apartheid ethnique et de répression sanglante dont sont victimes les non-Tutsi et les Tutsi qui n’approuvent pas cette politique. Les statistiques qui confirment le monopole politique, économique, culturel et social des Tutsi dans tous les secteurs de la vie nationale sont là pour le prouver : institutions étatiques, administration publique,  enseignement, forces de défense et de sécurité, banques, assurances, commerce, etc.
Avec ce discours, la question ethnique est un sujet que notre pays ne peut plus se permettre d’ignorer si l’on veut réellement forger l’unité et la réconciliation du peuple rwandais. Les commentaires qui ont été faits et les problèmes qui sont remontés à la surface depuis le discours du 30 juin reflètent l’acuité de la question ethnique dans notre pays; question sur laquelle nous ne nous sommes jamais vraiment penchés. Pourtant, ce ne sont pas les occasions qui ont manqué : au cours des années 60 au moment du passage de la monarchie féodale à la république et les attaques insurrectionnelles des féodo-monarchistes ; entre 1973 et 1990 sous Habyarimana qui avait fait son coup d’Etat au nom de la paix et de l’unité nationale; entre 1990 et 1994 à la suite de l’attaque du FPR,  de 1994 à aujourd'hui à la suite du génocide et la victoire du FPR…
Chercher à étouffer la question serait commettre la même erreur que le Roi RUDAHIGWA a commise en 1958. Si nous ne l’abordons pas maintenant, si nous nous retirons dans nos coins respectifs, nous ne serons jamais capables d’arrêter les cycles de violence sans fin et relever des défis du développement.
En tant que tel, le discours de KAGAME est incontestablement sous-tendu par une idéologie ethniste. Il faut ouvertement le condamner. Dans des circonstances similaires, l'affaire aurait suivi une voie bien différente s’il s’était agi d’un Hutu  qui avait tenu le même discours en s’adressant aux Tutsi : il aurait promptement été arrêté par la police et accusé de divisionnisme, d’idéologie génocidaire et de négation du génocide. 
Pour comprendre la réalité de la question ethnique il faut nous souvenir de comment nous en sommes arrivés là. Je n’ai pas besoin ici de réciter l’histoire de l’injustice ethnique dans ce pays. Mais nous avons besoin de nous rappeler que bien des rancœurs et des rancunes qui existent aujourd’hui remontent directement à l’héritage brutal des évolutions sociopolitiques de notre pays :
-         Les inégalités ethniques institutionnalisées par la monarchie Tutsi pour asservir les Hutu ( Ubuhake, Akazi, écoles de la ségrégation etc.).

-         La révolution de 1959 et la conduite du pays sous la première république sous le mode d’une protection à outrance contre les attaques meurtrières des réactionnaires féodo-monarchistes Tutsi pour déstabiliser la jeune république, opérer une contre-révolution et restaurer la monarchie.

-         La discrimination institutionnalisée sous la deuxième république lorsqu’on empêchait les Tutsi d’accéder à l’école et à l’emploi en fonctions de leurs compétences mais en fonctions des quotas, ou lorsque  des Tutsi étaient exclus de certaines professions (armée, bourgmestre, préfets).

-         La guerre d’octobre 1990 et son cortège de massacres et d’horreurs.

-         Le génocide rwandais et les autres crimes contre l’humanité depuis 1994.

-         19 ans de régime barbare et sans scrupules du FPR qui s'est installé  par les armes, qui s'y maintient par la guerre permanente, et qui a institué la violence pour seul système de gouvernement, et le langage des armes comme unique mode d'expression.

-         Le manque d’ouvertures économiques pour l’élite et la frustration de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de sa famille.

-         Le manque de services de base au plus près du menu peuple qui (le manque)  a contribué à créer un cycle de violence, de douleur et d’abandon qui continue de hanter le peuple rwandais d’en bas.

 

Telle est la réalité dans laquelle vit le peuple rwandais. Cette réalité est  transmise, de génération en génération, aux jeunes gens sans espoir ni projet d’avenir si bien que les Rwandais continuent toujours de façonner de manière fondamentale leur vision du monde à partir de cette réalité de sang, de larmes, de frustration. Pour les hommes et les femmes de chaque génération les souvenirs d’humiliation, de doute et de peur restent vivaces, aussi bien que les souvenirs d’amertume ressentie. Cette amertume qui ne peut pas s’exprimer en public finit par se faire entendre dans la violence, comme cela est souvent malheureusement le cas dans notre pays.

 

Cette amertume est souvent récupérée par des politiciens en désarroi qui, pour compenser leurs propres échecs, cherchent à capter le soutien de leur communauté en jouant sur la fibre ethnique. C’est ce que Kagame essaie de faire face aux multiples problèmes auxquels il est confronté : son lâchage par le premier cercle de ses soutiens au sein de la Communauté Internationale suite à ses intempestives guerres par procuration en RDC, la maison FPR qui prend feu de tous les côtés, une économie qui chute, une crise chronique du système de santé, la paupérisation de plus en plus flagrante de la population, des inégalités trop criantes, un chômage qui bat tous les records, la corruption, etc.

 

Sinon, comment expliquer autrement qu’un président de la République puisse bafouer le principe de la responsabilité pénale du fait personnel et stigmatiser à ce point toute une communauté nationale? Est-il prêt lui-même à accepter que sa femme et ses enfants soient aussi traduits devant les tribunaux pour les crimes dont il est accusé ? Le caractère exclusivement personnel de la responsabilité pénale signifie que cette dernière doit être retenue uniquement contre l’agent qui a personnellement participé à la commission de l’infraction, tant dans sa dimension matérielle que dans sa dimension morale. La responsabilité pénale collective, découlant pour un individu de sa seule appartenance à un groupe auquel la commission d’une infraction est reprochée, n’est pas reconnue par la loi.
Quoi qu’il en soit, la sortie de Kagame est contre-productive.  Ma conviction est qu’ensemble, Hutu, Tutsi et Twa, nous pouvons aller au-delà de nos blessures et qu’en fait nous n’avons pas d’autre choix si nous voulons poursuivre notre destin commun en tant que nation.
Pour la communauté Hutu et pour la communauté Tutsi, cette voie signifie reconnaître le poids de leur responsabilité respective dans les phases successives de désunion des Rwandais, sans pour autant devenir victimes du passé ; elle signifie reconnaître sans ambiguïté que nous sommes nous-mêmes pour quelque chose dans la condition qui est la nôtre.  Elle signifie que Hutu et Tutsi doivent insister pour que l’équité soit assurée dans tous les aspects de la vie nationale. Mais elle signifie également qu’ils (Hutu, Tutsi) doivent lier leurs revendications particulières  aux aspirations plus larges de tous les Rwandais : sécurité, liberté, équité, démocratie, pouvoir d’achat, accès aux services de santé, accès à l’école, à l’emploi, etc.
Pour la communauté Tutsi, aujourd’hui en position de domination, cette voie signifie de reconnaître que les maux qui tourmentent les Hutu ne sont pas une vue de l’esprit des Hutu ; que la discrimination qui frappe les Hutu – et les cas actuels de discrimination sont plus flagrants que ceux qui ont frappé les Tutsi par le passé – sont réels et méritent une réaction. Non seulement verbale, mais concrète : garantir l’équité.

Cette voie implique que tous les Rwandais comprennent que la survie des uns ne se réalise pas nécessairement au détriment de celle des autres.

Alors, en fin de compte, ce qu’il nous faut, c’est opérer un choix : la démocratie (et non un régime qui nourrit la division et le conflit) et l’humanisme : agir envers les autres comme nous voudrions qu’ils agissent envers nous.
Les Hutu et les Tutsi sont-ils alors prêts à trouver cet intérêt commun qu’ils ont les uns dans les autres, et que cet esprit-là soit également présent chez les dirigeants et ceux qui aspirent à le devenir? Dans tous les cas, les mots ne seront pas suffisants pour délivrer les esclaves de l’ethnisme de leur asservissement ni pour assurer à chaque composante du peuple rwandais ses pleins droits et ses pleines obligations en tant que citoyens. Il faut être prêts à s’engager par la protestation et la lutte et à prendre de grands risques pour réduire le fossé entre l’idéal (auquel nous aspirons) et la réalité (que nous vivons) car « si tu ne te bats pas pour ce que tu veux alors ne pleures pas pour ce que tu as perdu » (proverbe africain).
1er Août 2013

 

Eugène NDAHAYO

Président intérimaire des FDU-Inkingi

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