Augmenté de notes explicatives





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L'ART

D'ENSEIGNER A PARLER

AUX SOURDS-MUETS

DE NAISSANCE,
PAR M. L'ABBÉ DE L'ÉPÉE,
AUGMENTÉ DE NOTES EXPLICATIVES

ET D’UN AVANT-PROPOS,
PAR M. L'ABBÉ SICARD,

Chevalier de l’Ordre de Saint-Michel, de la Légion-d’Honneur, de

Saint-Wladimir et de Wasa, directeur de l’Institution royale des

Sourds-muets, membre de l’Académie française et de plusieurs

Sociétés savantes;
PRÉCÉDÉ DE L’ÉLOGE HISTORIQUE DE M. L’ABBÉ DE l'ÉPÉE,
PAR M. BÉBIAN,

Censeur des études de l’Institution royale des sourds-muets & membre de la Société royale académique des sciences de Paris, membre correspondant du Comité littéraire de la Société impériale de bienfaisance de Saint-Pétersbourg.
_____

A PARIS,

IMPRIMERIE DE J. G. DENTU,

rue des Petits-Augustins, n° 5.

1820.

___

AVANT-PROPOS.
IL n’est plus nécessaire de démontrer que le seul moyen d'obtenir des succès solides et réels dans l’instruction des sourds-muets de naissance, c’est de se servir, pour éclairer et développer leur intelligence, des mêmes signes que la nature leur inspire, sans le secours d'aucun maître, pour exprimer leurs idées et leurs besoins.

C’est là l'unique voie pour arriver à leur esprit et entrer en communication avec eux ; car pour ces infortunés, dont l'oreille n'a jamais été frappée par la voix maternelle, toute langue, même celle du pays où ils sont nés, est une langue étrangère ou même une langue savante.

C'est par le secours d'une première langue, de notre langue maternelle, que nous apprenons toutes les autres. De même on ne peut parvenir à enseigner aux sourds-muets une langue quelconque, que par le secours de leur première langue, du langage des gestes, qui est leur langage naturel. Par ce moyen, soumis à une méthode régulière, il n’est point de connaissances, la musique exceptée, qu’on ne puisse transmettre au sourd-muet, comme peuvent s'en convaincre les personnes qui assistent journellement aux exercices de l'Institution que je dirige.

Du moment que le sourd-muet a achevé son instruction, il n’est plus étranger à aucune des connaissances qu'on peut acquérir par la lecture ; il n'est plus ni sourd ni muet pour quiconque sait lire ou écrire. Mais malheureusement l’écriture n'offre qu'un moyen de communication trop lent et trop incommode pour la conversation, et qui même ne peut guère être d’usage dans les classes inférieures de la société, où naissent le plus grand nombre de sourds-muets, et où souvent on ne sait pas lire et presque jamais écrire assez correctement pour se faire entendre de ces malheureux, qui, ne lisant que des yeux sans pouvoir s’aider de la prononciation, ne comprennent les mots qu’autant qu’ils sont écrits conformément à l'orthographe.

Le sourd-muet n'est donc totalement rendu à la société que lorsqu’on lui a appris à s'exprimer de vive voix et à lire la parole dans les mouvemens des lèvres. Ce n'est qu’alors seulement qu'on peut dire que son éducation est entièrement achevée1.

(iv) Pénétré de cette vérité, j'ai souvent exprimé le regret que les fonds affectés à notre Institution ne permissent pas de payer deux hommes qui seraient exclusivement chargés de cette œuvre qui ne demande ni de l’esprit ni de grands talens, mais seulement de la patience, et dont cependant le charlatanisme s’est si souvent servi pour en imposer au public. Enfin, je puis concevoir l’espérance que mon vœu ne tardera pas à se réaliser; cette lacune sera remplie dans notre Institution, qui obtiendra, j’espère, sous ce rapport, (v) la même supériorité dont elle jouit sous tous les autres.

Ce n'est pas que jusqu’à présent j'aie entièrement négligé de faire parler les sourds-muets. On a souvent entendu, à mes séances, des élèves lisant à haute voix ; ils ont été exercés particulièrement par les soins d'un de nos répétiteurs. Malgré l’indulgence et la satisfaction avec lesquelles le public a vu cet essai, je dois avouer que la prononciation de ces élèves laisse beaucoup à désirer ; mais j'ose me flatter que cette imperfection disparaîtra bientôt lorsque je pourrai former un maître spécialement destiné à cet objet, qui, je le répète, présente si peu de difficultés, que je connais plus d'une mère qui, sans méthode et sans art, a montré à son enfant, sourd-muet, à articuler assez distinctement le plus grand nombre des mots. Que serait-ce si elles eussent eu un guide sûr et éclairé, et des principes certains sur (vi) cet enseignement? Je crois donc rendre un grand service à ces infortunés, en publiant de nouveau l’Art de faire parler les sourds-muets1. Ce petit ouvrage de mon illustre maître est aussi précieux par la précision que par la clarté avec laquelle il sait mettre à la portée des plus faibles esprits, les procédés à employer pour rendre la parole aux sourds-muets.

Tout père ou mère, maître ou maîtresse qui lira avec attention ce petit traité, peut se flatter de pouvoir, en peu de temps, enseigner à parler à un sourd-muet, à moins que celui-ci n’ait un défaut de conformation dans les organes de la voix, ce qui, au reste, est une chose extrêmement rare. Les notes que nous avons jointes à cet ouvrage, en forment un traité absolument neuf, et aussi complet qu’on puisse le désirer.

Bien souvent les parens des sourds- (vii) muets me demandent des conseils pour occuper leurs enfans jusqu'à l’âge où ils peuvent être admis dans l’institution. J'éprouvai un grand regret de n’avoir à leur donner que des indications bien vagues. Maintenant que j'ai fait dans plusieurs séances l'essai de ce que je conseille, je leur mettrai entre les mains le petit traité de M. l’abbé de l'Épée et ils pourront d'avance délier la langue de leurs enfans, et, leur apprendre même à lire à haute voix en attendant que nous développions leur intelligence et que nous leur fassions comprendre ce qu’ils lisent.

J’ai fait précéder ce traité de l’Éloge de l’abbé de l'Épée, par M. Bébian, censeur des études de l'Institution royale des sourds-muets. Ce discours, qui a été couronné l'année dernière par la Société royale académique des sciences de Paris, sous la présidence de Monseigneur le duc d'Angoulême, a été déjà traduit dans (viii) plusieurs langues étrangères2 . C’est un juste hommage rendu à la mémoire du père des sourds-muets, à qui, je ne cesserai de le répéter, nous devrons toujours rapporter comme à leur source, tous les succès que nous obtiendrons en glanant à sa suite.

Personne ne pouvait mieux que M. Bébian apprécier le caractère et la méthode de M. l’abbé de l’Épée.

Personne ne se montre plus digne, par ses talens et son zèle, de marcher dans la route que nous a tracée ce bienfaiteur de l’humanité. On a vu avec plaisir le prix proposé pour l’éloge de ce grand homme remporté dans l’Institution même dont il est le fondateur. Quant à moi, j'ai éprouvé une bien douce satisfaction de voir mon illustre maître si dignement loué par le plus distingué de mes disciples.

(ix) Je saisis cette occasion de donner un témoignage public de ma satisfaction à M. Bébian1. Secondé du zèle de ce professeur, qui a saisi mieux que personne l’esprit de ma méthode, j'ai opéré dans l’Institution d'utiles améliorations qui m'en font espérer de plus utiles encore. L'étude approfondie qu'il a faite du langage des gestes, le met à portée de faire sentir à nos élèves tout ce que les ouvrages de nos poètes et de nos orateurs offrent de plus sublime et de plus délicat.

(x)J’ai vu par une lettre imprimée avec le discours de M. Bazot, que l’un des répétiteurs s’attribue la gloire d'avoir formé les meilleurs de mes élèves. Plusieurs de ceux-ci, et particulièrement le jeune Berthier, vinrent me prier de réclamer contre cette assertion. « Notre silence, m'écrivait-il, semblerait être un aveu qui nous rendrait coupables d ingratitude envers nos autres maîtres, à chacun desquels nous devons tout au moins autant.... »

Le même répétiteur se vante de faire sentir aux élèves la force, et presque l'harmonie des vers de Racine. La vérité est que cet auteur n’a pu jamais être expliqué dans sa classe.
(sans folio)

A

M. L'ABBÉ SICARD.
Mon cher maître et respectable ami,
Un sentiment délicat a fait penser que le prix décerné à l’éloge de l’abbé de l'Épée, donné par vos mains en serait plus flatteur2. Vous vous êtes trouvé tout naturellement

(sans folio) par-là y entre votre maître, à côté de qui vos talens vous ont placé, et votre disciple, qui s’efforce de marcher sur vos traces.

Souffrez que je cherche à conserver ce rapprochement trop glorieux pour moi y en mettant votre nom à la tête de ce discours. Si j’y ai saisi les traits de votre illustre prédécesseur, c’est qu’ayant le bonheur de vivre auprès de vous, je trouvais toujours sous mes yeux un heureux modèle. C'est, je n’en doute pas, aux idées que j'ai puisées dans nos entretiens journaliers, que je suis surtout redevable des suffrages dont la Société royale académique a honoré ce discours, qui, je ne le sens que trop, laisse encore beaucoup à désirer. Vous relirez, j'espère, avec plaisir, la, vie de celui qui avait si bien prédit tous vos succès. Il m'est doux de pouvoir rassembler ici vos deux noms déjà unis par une même gloire, pour leur offrir un même tribut de respect et d'admiration.

(1)

ÉLOGE HISTORIQUE

DE

CHARLES-MICHEL DE L’EPEE

FONDATEUR

DE L’INSTITUTION DES SOURDS-MUETS.


LE plus beau privilège de l’homme, c'est sans doute de pouvoir communiquer ses pensées

et ses sentimens. Cette faculté par laquelle les esprits se touchent et les cœurs se confondent, fut le premier comme elle est le plus doux nœud de la société. Nos jouissances perdraient tout leur prix et bientôt suivrait le dégoût si nous ne trouvions un attrait toujours plus vif à faire passer dans le sein d'un ami les émotions qui nous agitent. Le plaisir partagé est plus doux, la peine plus légère. Les larmes de la pitié coulent au cœur du malheureux, (2) comme un baume qui en cicatrise les plaies, et elles ne sont pas sans charme pour celui qui les répand. Ce commerce des âmes est pour nous plus qu’un plaisir; c'est un besoin.

Brisez ce lien qui attache l’homme à l’homme et sa vie n'est plus un présent du ciel ; c’est un fardeau dont toutes ses forces pourront a peine soutenir le poids. Sans souvenir, comme sans espérance, son existence, qui ne se rattache ni au passé ni à l’avenir s'arrête pour ainsi dire au besoin du moment, et ne se fait plus sentir que par l’ennui ou la douleur.

Telle et plus déplorable encore était l’état des sourds-muets, avant que la charité, fille du ciel, eût renversé la barrière que la privation d'un sens avait élevée entre ces malheureux: et le reste des hommes.

Un préjugé aussi absurde qu'il est humiliant pour l’espèce humaine, représentait le sourd-muet comme une sorte d'automate sensible aux impressions physiques, mais dont aucune étincelle de raison n'éclairait l'esprit, dont aucun sentiment n'échauffait le cœur. Étranger au sein même de sa famille, cet enfant délaissé du ciel et des hommes, était relégué, par l'amour-propre de ses parens, loin de la société où il n'inspirait qu'une pitié humiliante! Vai- (3) nement brillait dans tous ses traits son âme tendre et expansive; aucune autre âme ne s’ouvrait à ses effusions. Son esprit curieux cherchait partout la lumière, et partout ne rencontrait qu'un voile impénétrable qu’aucune main ne tentait de soulever. Lorsqu’autour de lui tout respirait le bonheur, le malheureux n’avait en partage que de vains désirs et des regrets superflus. Tous les sentimens les plus vifs, refoulés dans son sein, allumaient ses yeux d’un feu sombre, qui, imprimant à son aspect une sorte d'effroi, achevait de lui fermer les cœurs, et faisait taire à son égard tous les sentimens, jusqu'à la tendresse maternelle. On le regardait presque comme un être d’une espèce différente. Il restait confondu avec les insensés ; d'autant plus à plaindre y qu'il sentait toute l’horreur de son sort.

On rencontrait alors peu de sourds-muets ; et il semble que le nombre de ces infortunés se soit accru depuis que leur sort s'est amélioré. Une philosophie chagrine ne manquerait pas d'en trouver la cause, dans la dépravation des mœurs toujours croissante, dirait-on, et qui, corrompant, à sa source même, le principe de la vie, fait porter aux enfans la peine de l’inconduite de leurs parens. Mais il s'en (4) faut qu’une cause si déplorable eût réellement exercé cette funeste influence; il est même douteux que le nombre des sourds-muets soit aujourd’hui beaucoup plus grand que par le passé. Mais depuis que les succès obtenus dans leur éducation ont prouvé qu’ils ne diffèrent des autres hommes que par les préjugés qu'ils n'ont point, et dont notre enfance est imbue, les parens n'ont plus rougi de leur avoir donné le jour, et les sourds-muets ont paru sans honte, et même avec quelque honneur, dans la société, pour partager les jouissances qu’elle offre et les charges qu elle impose.

Ainsi l’art d'instruire les sourds-muets, qui achève l'œuvre imparfaite du Créateur, réhabilite dans toute la dignité de l’homme ces infortunés que l’opinion plaçait en quelque sorte au-dessous de la brute, et rend à la religion et à la société tant d'êtres qui semblaient pour toujours condamnés à ignorer les consolations de l'une et les douceurs de l'autre; cet art, si touchant dans son but, si brillant dans ses résultats, ne fait pas seulement le bonheur de ceux qu’elle éclaire du flambeau de l'instruction; ses effets bienfaisans se sont étendus sur tous les sourds-muets en arrachant à la proscription la plus injuste, cette classe intéressante (5) par son infirmité, et le plus ordinairement aussi par la réunion de toutes les qualités du cœur, comme si la nature eût voulu réparer ou compenser par-là un oubli trop cruel.

C'est sur le prix du bienfait que se mesure la reconnaissance. Or, Messieurs, quel bien comparable pour l'homme à ce rayon divin qui le caractérise entre tous les êtres de la création! Vainement le sourd-muet eût reçu la plus sublime intelligence; cette flamme céleste s'éteignait faute d'alimens, et l'abrutissement où le replongeaient le malheur et le désespoir, semblait justifier l'état d'abjection où il gémissait. Vous ne manquerez donc pas de croire, Messieurs, que, du moment qu'aura paru cette invention si belle, si honorable, si utile à l'humanité, on l'aura accueillie avec transport, on se sera empressé d'en rassembler les principes, de former des établissemens pour en perpétuer le bienfait. Détrompez-vous : reçu avec une stérile admiration, et plus souvent encore avec ce doute obstiné qui repousse l'évidence, l'art d'instruire les sourds-muets , successivement découvert, en Espagne, par P. Ponce, en Angleterre, par Grégory et Wallis; en Allemagne, par Vanhelmont; en Hollande, par Amman, retomba toujours dans l'oubli, et serait peut- (6) être encore aujourd'hui à inventer, s'il ne se fût rencontré un homme dont le génie aussi profond que hardi, puisait encore une nouvelle vigueur dans une charité toujours active, toujours infatigable; qui, s'élevant au dessus des idées reçues, parvint à se frayer, loin des communs sentiers, une route toute nouvelle, qu'il parcourut avec gloire. Quand son cœur lui montrait le bien à faire, on ne le vit jamais reculer devant les obstacles; il détournait ses regards de la faiblesse des moyens, pour les porter tout entiers sur les heureux résultats que le succès promettait à ses efforts. Il consacra au bien de l'humanité ses talens, sa fortune et toute son existence ; et ne cherchant pas hors de son cœur le prix de tant de vertus, ne se laissa effrayer ni par l'injustice des hommes, ni par l'autorité si puissante des préjugés, dont la voix s'élevait de toutes parts pour étouffer son invention naissante ; ni enfin par la perspective des peines, des privations, des travaux qu'allait exiger de lui cette vaste entreprise , où il lui fallait tout découvrir, tout créer, sans autre guide que son génie , sans autre appui que sa confiance en Dieu, et son amour pour l'humanité. Ses succès prouvèrent au monde qu'il n'est point de miracles que ne (7) puisse opérer la charité jointe au génie. Cet homme, digne par ses talens de tous nos hommages, digne presque d'un culte par ses vertus, dont la mémoire sera toujours en vénération aux amis de l'humanité.... déjà vous l'avez reconnu; vous avez nommé M. l'abbé De l'Épée. Pour retracer sa gloire, il n'est pas besoin d'une brillante éloquence; son plus bel éloge sera l'exposé le plus naïf de sa vie, dont tout le cours fut la continuité d'une bonne action.

Michel de l'Épée naquit à Versailles, le 25 novembre 1712. Son père, qui était architecte du Roi, et joignait à des talens distingués une piété éclairée, s'était attaché à inspirer à ses enfans, dès l'âge le plus tendre, la modération des désirs, la crainte de Dieu, l'amour du prochain. Ces heureux principes, échauffés des exemples paternels, germant de bonne heure dans le cœur du jeune de l'Épée, y enracinèrent si profondément l'habitude de la vertu, que la pensée du mal lui devint pour ainsi dire étrangère ; et lorsque dans un âge avancé il reportait ses regards sur sa longue carrière, où, comme il le disait quelquefois, il ne se souvenait d'avoir eu qu'un seul combat à soutenir, il craignait de n'avoir point assez fait pour le ciel, et regardait comme sans mérite une vertu qui lui (8) paraissait acquise sans efforts. Sa piété fervente, toutes ses actions, dont l'Évangile était le guide constant, annoncèrent, dès sa plus tendre jeunesse, sa vocation pour le ministère des autels. Ses parens, qui avaient d'abord résisté à ses désirs, cédèrent enfin à ses instances réitérées.

Mais ses premiers pas dans cette carrière furent marqués par des contrariétés qui purent l'armer, de bonne heure, contre les persécutions qui, plus tard, devaient mettre sa vertu à de si fréquentes épreuves. Lorsqu'il se présenta pour être admis au premier degré du sacerdoce, on lui proposa, selon l'usage alors établi dans le diocèse de Paris, de signer une formule de foi contraire à ses principes. Mais il était incapable de trahir sa pensée, et sa main refusa d'approuver ce que désavouait sa conscience. On consentit cependant à le revêtir de la dalmatique, mais en le condamnant, en quelque sorte, à ne jamais prétendre aux ordres sacrés. Malgré toute l'humilité qui le caractérisait, il pensa que ses humbles services aux pieds des autels, dans les derniers rangs du ministère, ne pourraient acquitter sa dette envers la société. C'était trop peu pour cette charité ardente qui échauffait son cœur, et qui fut en lui le flam-(9) beau du génie. Il porta donc ses regards vers le barreau, auquel il avait été d'abord destiné. En peu de temps il eut fait les études prescrites, et il prêta le serment d'usage.

Mais pouvait-il se faire aux tableaux de la violence, de la ruse, de la cupidité, qui provoquent journellement la rigueur des lois ? Les haines, les divisions que les arrêts de Thémis compriment, mais ne calment point ; les rugissemens de la chicane en fureur devaient trop profondément affliger cette âme douce et tranquille, faite pour la paix des autels. C'est là qu'aspiraient tous ses désirs; c'est là que se reportaient tous ses regrets ; enfin ses vœux furent comblés.

Un digne prélat, neveu du grand Bossuet, qui édifiait, par son exemple, le diocèse de Troyes, et qui appelait auprès de lui tout ce qu'il pouvait rencontrer d'hommes d'une piété austère, jaloux de rendre à l'Église un sujet aussi précieux que M. de l'Épée, lui fit offrir un modeste canonicat dans son diocèse. C'est des mains de ce vertueux évêque qu'il reçut le sacerdoce, où tendaient tous ses vœux. Il put se livrer alors, avec toute l'ardeur de son zèle, à la prédication de l'Évangile. La douce persuasion coulait de ses lèvres; il savait rendre ai- (10) mables, par son exemple, les préceptes dont son éloquence, simple et pleine d'onction, pénétrait les cœurs les plus endurcis. L'amour du prochain était le sentiment qui dominait en lui, et ses paroles produisirent des fruits abondans. Mais, hélas ! ce bonheur ne devait pas être de longue durée. M. de Bossuet mourut ; et la Providence, dont les voies sont impénétrables, voulut soumettre M. de l'Épée à de nouvelles épreuves.

Vers cette époque, M. de Soanen était persécuté, parce qu'il partageait les principes religieux des grands hommes de Port-Royal. M. l'abbé de l'Épée, qui entretenait des relations intimes avec ce vertueux prélat, fut frappé de la même interdiction.

Nous n'arrêterons pas votre attention, Messieurs, sur ces querelles maintenant oubliées. Eh! qui s'occupe aujourd'hui des questions sur le formulaire ? Qui songe à prendre parti entre les jansénistes et les molinistes?

Mais vous remarquerez (et je pourrais ici trouver l'occasion d'un heureux rapprochement avec son digne successeur) que, malgré la sévérité des principes que professait M. de l'Épée, jamais on ne vit une dévotion moins ombrageuse. Il parlait rarement, aux personnes d'une (11) opinion différente, des objets de leur croyance; et quand il y était entraîné, jamais ses discussions ne dégénéraient en disputes; il avait le talent de les maintenir sur le ton de ces entretiens aimables où règne la confiance.

Un protestant vint de la Suisse pour apprendre de lui l'art d'instruire les sourds-muets: M. de l'Épée l'accueillit avec la plus douce bienveillance.

Bientôt leurs cœurs, faits pour s'entendre, s'unirent des liens de la plus tendre amitié. Le protestant abjura la croyance où il était né, pour embrasser celle d'un homme aussi vertueux.

Cette tolérance dont M. de l'Épée offrait un si heureux exemple, on ne l'observa pas toujours à son égard. Son talent créateur avait donné une nouvelle existence aux sourds-muets, en leur révélant les célestes destinées de l'homme racheté par le sang divin ; il s'agissait de recevoir leur confession ; lui seul pouvait l'entendre. La nécessité lui en dictait la loi ; il crut pouvoir en obtenir, sans peine, l'autorisation de ses supérieurs ecclésiastiques; mais ses sollicitations réitérées ne recevant pas même de réponse, il écrivit à M. l'archevêque de Paris ; et en se plaignant de ce silence obstiné, il lui déclarait, en (12) termes respectueux, mais pleins de dignité, qu'il croyait devoir enfin l'interpréter en sa faveur, et le regarder au moins comme une autorisation indirecte. Ce fut aussi la seule qu'il put obtenir.

Dans cette circonstance du moins, il ne lui fallut que de la patience; mais combien de fois n'eut-il pas besoin de toute la résignation que donnent la religion et la vertu !

S'étant un jour présenté dans sa paroisse pour recevoir, avec les fidèles, les cendres, qu'au commencement du carême, la religion répand, en signe de pénitence, sur le front du chrétien ; le prêtre chargé de cette cérémonie, le repoussa publiquement avec outrage; mais M. de l'Épée, avec cette douceur qui ne l'abandonnait jamais : «Monsieur, lui dit-il, j'étais venu, comme pêcheur, m'humilier à vos pieds : votre refus ajoute à ma mortification ; mon intention est remplie devant Dieu ; je n'insiste pas, pour ne point tourmenter votre conscience. »

Mais, pour l'honneur de la religion chrétienne, dont l'esprit est si contraire à toute espèce d'intolérance, de cette religion toute d'amour, dont le premier précepte est la charité universelle, il faut ajouter que cet homme (13) exalté donna plus tard des signes manifestes de la démence, dont nous devons croire qu'il était déjà atteint à cette époque.

M. l'abbé de l'Épée n'avait qu'une passion, mais ardente comme l'est toute passion exclusive : c'était de se rendre utile à l'humanité. La prédication de la parole divine, dans les temples, lui était défendue, de même que la direction des consciences, au tribunal de la pénitence. L'interdiction dont il était frappé ôtant tout aliment à cette ardeur du bien qui le tourmentait, la rendait encore plus vive et plus dévorante. Il semble que la Providence ménageait ses forces, et les concentrait toutes à dessein, pour la grande œuvre à laquelle il était appelé, et qu'il pouvait seul accomplir.

Le hasard le conduisit dans une maison où il ne trouva que deux jeunes personnes occupées à un travail d'aiguille qui paraissait captiver toute leur attention. Il leur adresse la parole : elles ne répondent point, leurs yeux restent fixés sur leur ouvrage; il les interroge encore : pas plus de réponse. Son étonnement était extrême ; ces deux sœurs étaient sourdes-muettes et M. de l'Épée l'ignorait. La mère arrive : tout s'explique, elle lui apprend avec larmes son malheur et ses regrets. Le père Vanin, (14) prêtre de la doctrine chrétienne, avait commencé, par le moyen des estampes, l'éducation de ces deux enfans; mais la mort leur ayant enlevé cet homme charitable, elles étaient restées sans secours, personne n'ayant voulu continuer une tâche aussi pénible, et dont les résultats paraissaient si incertains. «Croyant donc, ajoute M. de l'Épée, que ces deux enfans vivraient et mourraient dans l'ignorance de leur religion, si je n'essayais quelques moyens de la leur apprendre, je fus touché de compassion pour elles, et je dis qu'on pouvait me les amener, que j'y ferais tout mon possible. » Telles sont ses expressions.

Ainsi, Messieurs, son zèle ne lui laissa pas même le temps de mesurer la carrière inconnue où il allait s'engager. La théologie et la morale avaient occupé jusqu'alors tous ses momens ; il n'avait pas même eu connaissance des faibles essais tentés avant lui en faveur des sourds-muets. Mais d'ailleurs, quels secours y aurait-il trouvés? Les efforts presqu'infructueux de ses prédécesseurs n'étaient-ils pas, au contraire, bien propres à porter le découragement dans son âme? Les estampes du père Vanin (ressource faible et incertaine) ne pouvaient être de son goût; les succès apparens, obtenus en faisant (15) parler les sourds-muets, n'avaient pas assez de solidité pour séduire un esprit aussi juste; mais il n'avait pas oublié, comme il nous l'apprend lui-même, que, dans une conversation qu'il avait eue, à l'âge de seize ans , avec son répétiteur, excellent métaphysicien , celui-ci lui avait prouvé ce principe incontestable, qu'il n'y a pas, plus de liaison naturelle entre des idées métaphysiques et les sons articulés qui frappent nos oreilles, qu'entre ces mêmes idées et les caractères tracés par écrit qui frappent nos yeux. De là se déduisait cette conclusion immédiate, qu'il serait possible d'instruire des sourds-muets par des caractères tracés par écrit, et toujours accompagnés de signes sensibles, comme on instruit les autres hommes par les paroles et par des gestes qui en indiquent la signification. « Je ne pensais pas en ce moment, ajoute M. l'abbé de l'Épée, que la Providence mettait dès-lors le fondement de l'œuvre à laquelle j'étais destiné. »

Voilà, Messieurs, comme un grain jeté par hasard dans une terre fertile, produisit la moisson la plus abondante pour le bien de l'humanité.

C'est par la parole ou par l'écriture, qui est la peinture de la parole, que les hommes se transmettent ordinairement leurs pensées. Parce (16) que ce moyen de communication est général, il était porté à le regarder comme le seul possible. On croyait même (et cette opinion vient tout à l'heure d’être reproduite par un de nos littérateurs les plus distingués) que la parole était indispensable à l'exercice de la pensée ; et le seul but qu'on se proposait dans l'éducation des sourds-muets, avant M. de l'Épée était de leur rendre l'usage de cette faculté, à laquelle on supposait qu'était attaché, pour ainsi dire, le secret de l'intelligence humaine.

Loin de nous la pensée de rabaisser le mérite des hommes généreux qui conçurent, les premiers, l'idée de faire parler les sourds-muets. Il a fallu un grand esprit d'analyse pour décomposer tous les sons d'une langue, et en expliquer le mécanisme.

M. l'abbé de l'Épée n'a pas dédaigné de cultiver et de perfectionner cet art, aujourd'hui bien facile, et qui n'est pas sans utilité pour les sourds-muets ; mais dont il importe d'apprécier les résultats à leur juste valeur, parce que le charlatanisme s'en est déjà servi pour séduire des esprits inattentifs.

Faire parler les muets, dit-on souvent encore, n'est-ce pas une sorte de prodige? Ce prétendu prodige n'a rien cependant qui soit (17) si digne d'admiration. Les organes de la parole ne sont pas autrement conformés dans le sourd-muet que dans les autres hommes : il ne parle point parce qu'il n'a pas entendu, et que sa langue ne peut imiter des sons qui ne sont point parvenus jusqu'à son oreille. Mais vous pouvez lui faire voir la position et le mouvement qu'il faut donner à la langue, aux lèvres et à la gorge : ces organes une fois convenablement disposés, la voix qui les traverse en sortant du poumon, produit toujours le son désiré; que celui qui le profère s'entende ou ne s'entende pas, c'est un instrument de musique qui répond fidèlement aux doigts de l'artiste. Le maître est si puissamment secondé par un organe naturellement imitateur, que j'ai vu des sourds-muets qui, sans leçon préliminaire, n'avaient besoin que de regarder attentivement le mouvement des lèvres, pour articuler un grand nombre de syllabes; et j'ai sous mes yeux plusieurs de ces enfans, qui répètent passablement tous les mots qu'ils voient prononcer; et ce sont leurs mères qui le leur ont appris, sans autre art, sans autre secours que la patience que donne l'amour maternel.

Mais quelques soins que l'on ait pris jusqu'ici pour former les sourds-muets à la parole, (18) leurs discours sont toujours fatigans et monotones1.

D'un autre côté, leur habileté à lire les mots dans le mouvement des lèvres, ne va jamais jusqu'à leur faire comprendre un discours suivi. Aussi les voyons-nous toujours (et d'autant plus qu'ils sont plus instruits) préférer de s'entretenir par gestes ou même par écrit. Ce serait donc bien peu de chose que l'éducation des sourds-muets, s'il ne s'agissait que de leur rendre la faculté purement mécanique de la parole. Mais de quelle utilité leur serait-ce, dans le commerce de la vie, de prononcer les mots et les phrases confiées à leur mémoire, s'ils n'en avaient une parfaite intelligence? et comment leur en faire connaître la valeur exacte? Les noms des objets sensibles n'offrent point de difficultés, puisqu'en donnant le mot, on peut indiquer l'objet qu'il représente; mais ce qu'on ne peut montrer du doigt, ce qui ne tombe pas sous les sens, comment le leur enseigner? comment franchir l'espace qui sépare les idées physiques des notions purement intellectuelles? Sera-ce avec des définitions? (19) Mais pour comprendre une définition, il faut déjà un esprit exercé et la connaissance de la langue. Toute définition est composée de mots qui, à leur tour, ont besoin d'être définis. Pour saisir la pensée que ces mots réunis renferment , il faut non seulement connaître leur valeur absolue, mais encore leur valeur relative, et l'influence qu'ils exercent, les uns sur les autres, dans la composition de la phrase.

Ainsi on s'égare dans un labyrinthe de difficultés toujours renaissantes.

Si, à force de soins, de temps et de patience, quelques maîtres habiles se consacrant exclusivement à l'éducation d'un ou de deux sourds-muets, ont obtenu des résultats assez satisfaisans, mais toujours plus brillans que solides, ils en ont été exclusivement redevables à l'emploi, même irrégulier, qu'ils ont fait du langage des signes, seul moyen de communication qui existe, dans le principe, entre le maître et le sourd-muet.

Eu effet, le mot n'a en soi aucun rapport avec l'idée ; il ne peut donc la faire naître; mais il sert à la rappeler, quand une convention préliminaire l'a lié à cette idée antérieurement bien saisie. Par quel moyen s'est opérée en nous cette liaison des mots et des idées? C'est par les signes naturels : c'est-à-dire par tous (20) ces mouvemens de la physionomie et des gestes, résultats de notre organisation, et par lesquels se peint au dehors tout ce qui se passe au dedans de nous.

Quand une mère tient son fils dans ses bras, et qu'elle lui fait prononcer les premiers mots que l'enfant peut articuler, et qui, par cela même, sont devenus les noms des premiers objets de ses affections ; par exemple, le mot papa ne réveille d'abord aucune idée dans son esprit; mais si, en le prononçant, la mère étend le bras pour lui montrer son père, l'enfant le reconnaît et sourit: le geste a interprété le mot, qui dès, lors s'unissant à l'idée, en devient le signe de rappel. Quand ensuite la mère dit à son fils :
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