A propos des adolescents difficiles





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date de publication29.02.2020
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A PROPOS DES ADOLESCENTS DIFFICILES


Gérard Bourcier (Pédo-psychiatre à la Maison du Sacré Cœur, Psychiatre des Hôpitaux honoraire) ,

Alain Griffond (Directeur pédagogique de l’Association Jean Cotxet)


L’association Jean Cotxet œuvre dans le champ de la protection sociale depuis plus de cinquante ans. Dans le cadre de l’Ile de France elle a créé de très nombreuses institutions qui accueillent des enfants ou des adolescents confiés par les services de l’Aide Sociale à l’Enfance. Ceux qui sont «placés» en MECS en raison de carences ou de difficultés socio-familiales importantes présentent très souvent des signes de souffrance psychique, mais ils ne sont pas nécessairement bruyants - il s’agit souvent de manifestations dépressives à expression larvée, somatique et cognitive notamment - mais pour certains d’entre eux la violence est au premier plan, et elle engendre fréquemment surtout au moment de l’adolescence des interactions heurtées entre les institutions et ces adolescents à expression antisociale prévalente qui aboutissent souvent à l’inscription de ces derniers dans la catégorie des adolescents difficiles ou dans un statut d’incasables ayant ruiné toutes leurs chances d’admission après avoir épuisé un nombre parfois impressionnant d’institutions aux quatre coins de la France.
Comme d’autres associations Jean Cotxet a tenté de répondre par des propositions institutionnelles un peu différentes ou plus adaptées à des situations complexes qui nécessitent que la dimension de souffrance psychique soit en quelque sorte regardée en face et prise en compte dans l’intimité du processus éducatif: c’est le cas notamment de la Villa Préaut à Villiers sur Marne qui depuis 1982 accueille dans le cadre d’un foyer des adolescentes âgées de 15 à 20 ans, de l’Espace Cortot - unité d’accueil et d’hébergement créée en 2011 au sein d’une Maison à caractère social( Maison du Sacré Cœur, Paris 18ème ) pour un petit nombre d’adolescents âgés de 14 à 18 ans, et également du SAPPEJ ( Service d’activités psychopédagogiques et éducatives de jour ) ouvert en 2011( rue de Clichy, Paris 9ème) pour accueillir des collégiens déscolarisés dans le cadre d’une institution «plurielle», créée conjointement par l’Education nationale( Rectorat de Paris), le 9ème secteur de pédo-psychiatrie de Paris (C.H. Perray-Vaucluse) et l’association Jean Cotxet . La création de ces deux dernières institutions a été étroitement liée à la volonté du département de Paris de répondre à des problématiques adolescentes complexes par la création de micro-structures bâties sur des assises partenariales fortes.
Ces expériences ont bien entendu largement contribué aux réflexions et aux interrogations qui vont suivre.

QUI SONT-ILS ?
Parler autant, aussi naturellement - comme si ça allait de soi - d’une catégorie aussi mal définie - parfois on ajoute «très» à «difficiles» comme si l’abondance venait au secours de l’imprécision - procure parfois un certain malaise...Ce qui est sous-entendu dans cette appellation c’est avant tout l’importance des manifestations comportementales ( violence, agressivité, destructivité, transgressivité...) que présentent ces adolescents, mais tout autant la souffrance et l’inadaptation des institutions qui sont censées les accueillir et les canaliser. Les adolescents difficiles, ce sont aussi des adolescents qui mettent les institutions en difficulté.

On se dit que cette façon de les définir manque un peu de rigueur. Sans compter que la iatrogénie institutionnelle s’en mêle parfois: lorsqu’on regarde rétrospectivement la trajectoire de certains d’entre eux, il arrive qu’on se dise que certaines décisions ont compliqué les choses, voire précipité un enfant ou un adolescent dans une carrière d’incasable.
Donc nous avons à faire à une collection d’adolescents mal cernée, selon des critères que l’on peut trouver approximatifs ou hasardeux. Et pourtant, comme le disait un juge des enfants francilien, ce sont toujours les mêmes qui «tournent» entre les institutions concernées ( ASE, PJJ, Psychiatrie...). Le phénomène dit de la patate chaude, c’est encore une autre façon de les définir...Ce sont aussi des adolescents qui mettent le doigt sur les difficultés qu’ont les institutions concernées à travailler ensemble.
Globalement donc on sent bien que le concept d’adolescent difficile, s’il repose avant tout sur ce que produisent certains adolescents comme manifestations bruyantes de leur souffrance psychique, est également à considérer au plan des réponses institutionnelles et plus largement sociales qui leur sont faites. A juste titre J.P. Pinel parle de « cas institutionnels difficiles» ( 1)

1. Eléments psychopathologiques
D’un point de vue psychiatrique, il n’est donc pas étonnant qu’on ait affaire à un spectre diagnostique assez large. A titre d’exemple nous citerons G. Barraband ( 2) qui, à propos des vingt adolescents qui ont été accueillis en 2008 par le Service d’hébergement individualisé des Hauts de Seine, écrit: « Ont-ils des troubles psychopathologiques? Sont-ils «border-line» ( puisque c’est le terme qui tend à remplacer celui d’ «incasable» pour les désigner)?: Sur 20 jeunes suivis actuellement au S.H.I., je peux affirmer pour 6 d’entre eux un diagnostic d’état limite ou border line, pour 6 autres un diagnostic de psychose, de psychopathie pour 2, et enfin de séquelles d’une dysharmonie infantile pour 1. Les 5 derniers manifestent des troubles du comportement qui peuvent être classés dans les manifestations bruyantes d’une adolescence que les psychiatres qualifient de névrotico-normale.».
Pour autant,, malgré la diversité des situations diagnostiques qu’illustre parmi d’autres cette étude, il semble bien que lorsqu’on se réfère à cette «catégorie» des adolescents difficiles à forte expression comportementale on vise quelque chose qui sur le plan psychopathologique leur est véritablement commun : à savoir un degré plus ou moins important de fragilité des assises narcissiques. Nous citerons à nouveau G. Barraband (3) qui, selon nous, exprime très justement cette dimension commune:
«Au fil d’une collaboration avec des structures éducatives accueillant des adolescents particulièrement difficiles...j’ai pu observer la fréquence d’une psychopathologie qui n’est appréciable un peu finement ni au cours d’un entretien duel classique en CMP, ni aux urgences lors d’une démonstration violente. Beaucoup ont des troubles psychiatriques. Tous ont une souffrance psychique. Quelle que soit leur structure psychique ils restent marqués par la carence affective liée à des traumatismes précoces ou à des défaillances de l’environnement. Cela signifie qu’ils possèdent en commun: une intolérance à la frustration et une impulsivité qui les conduisent en général à des passages à l’acte transgressifs, une relation à l’autre marquée par la recherche compulsive d’objets idéalisés vécus comme tout puissants et espérés comme réparateurs, une tendance à se mettre en danger pour cerner leurs propres limites et s’opposer à l’autorité pour exister et compter. Leur affirmation d’indépendance n’a d’égale que leur appétence pour les paradis artificiels qui les précipitent dans de nouvelles dépendances...». La notion de «souffrance» est sans doute le dénominateur commun des adolescents que l’on range spontanément dans la catégorie des adolescents difficiles mais c’est également le terme qui s’applique avec une particulière constance pour décrire ce que vivent les équipes qui les accueillent...

2.L’investissement de l’espace
Les difficultés de symbolisation qui caractérisent ces adolescents sont très connues. De même que leur rapport au temps: on dit couramment qu’à l’instar des enfants ils veulent « tout, tout de suite». F. Sicot parle à cet égard de «temps à court terme» et Ph. Jeammet décrit bien la difficulté qu’ont ces adolescents à affronter le temps, combien l’attente en même temps que la passivité les menace.
Par contre on parle moins de l’espace dont Ph.Jeammet ( 4) dit joliment que chez ces adolescents vulnérables il constitue un «relais du temps». Un relais, un recours pour mettre à distance et maitriser ce qui les menace à l’intérieur et à l’extérieur d’eux-mêmes.
Avec comme conséquence de cela la nécessité d’aménager l’espace comme moyen de rencontre des adolescents: « ...Du fait qu’ils se défendent par un recours à l’espace d’une conflictualité intolérable et d’une temporalité impossible, car l’une et l’autre supposent un accès à l’ambivalence et à la position dépressive qu’ils n’ont pas pu effectuer, il convient d’utiliser l’espace pour nouer une relation avec eux. Il faut pour cela passer par l’établissement d’un cadre formé par un réseau relationnel...suffisamment dense pour créer une mobilisation, une dynamique et éviter l’abandon ou la confrontation brutale du patient à la violence de ses besoins, mais suffisamment souple et ouvert pour que des choix soient possibles et qu’une créativité puisse naitre...».
J.C.Chanseau (5) tire les conséquences des situations graves dans lesquelles se trouvent certains adolescents qui « n’ont aucune possibilité exploitable pour investir de façon régulière et positive un lieu, pas plus qu’ils n’ont la possibilité de pouvoir différer avec pondération, par un travail psychique, besoins et désirs. Dans ces situations de contraction et d’éclatement des temps et des lieux, on doit instituer, sans préalable, un mode transactionnel organisé pour eux, sinon avec eux, sous la forme de réseaux qui exigent certaines caractéristiques spécifiques. Ces sujets doivent être reconnus dans leur «incapacité» à être inscrits dans un « projet institutionnel» au long cours un peu structuré»...
A partir de là J.C.Chanseau esquisse un projet d’accueil très original qui repose sur la notion de « lieux-étapes» respectant le besoin d’errance de ces adolescents. Un de ces lieux pouvant être l’hôpital à temps complet dont l’accueil n’aurait pas d’autre but que de répondre aux besoins fondamentaux de ces sujets, «inconditionnellement», sans demande en retour, visant dans un premier temps « à reproduire quelque chose de la nécessaire inconditionnalité du lien premier et primitif à la mère qui n’exigera pas pendant longtemps en retour, autre chose que la protection qu’elle « se sent donner » à son nourrisson...».
Naturellement ceci mériterait d’être développé et discuté. Mais devrait l’être en effet, notamment lorsqu’on considère la situation presque extrême de certains adolescents qui, sous la protection de l’A.S.E. sont retranchés dans des hôtels et pour lesquels il faut sans doute imaginer d’autres modalités de sortie , ou plutôt d’approche, que celles d’une admission pure et simple dans une institution à temps complet. A ce sujet il nous semble intéressant également:
- de se rapprocher des travaux d’O.Douville et collaborateurs sur les enfants et les adolescents des rues

( 6).

- de tenir compte des réflexions très justes de F.Sicot ( sociologue) sur ce qu’il en est du «milieu de vie» des adolescents qui ont connu de multiples placements (notamment quand ils sont issus de l’immigration, ce qui dès l’origine crée les conditions d’ un enracinement identitaire flottant ou instable) : « la multiplicité des lieux de placement ( voire de prise en charge) accentue le phénomène: ils ne sont de nulle part...». ( 7).
D’où est-on quand on est séparé de sa famille depuis des années, quand on a connu de multiples lieux d’accueil?...Et si le «dehors», le «hors lieu», était devenu pour certains adolescents le lieu central dont il faudrait tenir compte lorsqu’on souhaite nouer des liens avec eux dans les conditions et à hauteur de ce qu’ils peuvent supporter?...

De ce qui précède on pourrait déduire qu’il va falloir témoigner d’une grande souplesse et d’une grande inventivité dans ce qui va être proposé par exemple aux adolescents qui ont généralement connus de nombreux placements, qui se trouvent à l’hôtel faute d’autres solutions et ont des relations plus ou moins compliquées ou distendues avec leurs familles:


  • parfois, après un temps d’approche et d’évaluation, le passage de l’hôtel au foyer sera réalisable assez vite avec de bonnes chances de succès

  • mais dans d’autres cas on sent bien qu’à procéder de cette manière on court à l’échec, et qu’on va ajouter un cran de plus à la iatrogénie institutionnelle dont on était censé s’éloigner.


Dans ces cas on se dit qu’il serait bien de pouvoir adapter notre approche, précisément en tenant compte de ce qu’un adolescent retranché dans des défenses contraignantes mais utiles pour lui peut soutenir à un moment donné, compte tenu de là où il en est, sans être obsédé par son admission le plus vite possible dans le cadre d’un foyer. Ce travail ajusté, progressif, pourrait tout à fait être effectué par une équipe attachée à un foyer mais qui aurait la possibilité d’étendre son action «en ambulatoire», avant une éventuelle admission au foyer et, si nécessaire, au delà de certaines sorties du foyer .
A trop vouloir, ou à vouloir aller trop vite sans tenir assez compte des modalités d’existence ( au sens psychique du terme) des adolescents déjà très avancés dans un processus de marginalisation, on risque de les y inscrire un peu plus. Mieux vaut sans doute essayer ( risquer) de les fréquenter à la marge, dans leur marge, là où ils sont et pas où l’on voudrait qu’ils soient. Tout ceci, nous y reviendrons, suppose une grande intelligence, une grande confiance entre les responsables de la Protection sociale et les équipes éducatives missionnées pour intervenir auprès de ces adolescents.


Cependant, dans l’état habituel des choses, compte tenu de l’organisation administrative des structures éducatives mandatées par l’ASE, la souplesse d’intervention requise ne va pas de soi: soit on est au foyer, soit on n’y est plus ou on n’y est pas encore, et dans les deux derniers cas la structure budgétaire de la prise en charge au foyer n’est pas en faveur d’un véritable travail d’amont ou d’aval lorsqu’ils seraient souhaitables.
Sur ce plan d’une possible «continuité d’intervention» il nous semble que la situation est plus nuancée ou moins tranchée dans le médico-social ou en psychiatrie.
Ainsi dans le médico-social un ITEP est souvent «porteur» d’un SESSAD lequel, au moins théoriquement, permet d’imaginer des actions articulées qui, si besoin était, pourraient précéder, accompagner ou prolonger le placement en ITEP. Il en va de même pour la psychiatrie qui dans son organisation sectorielle dispose d’une batterie d’institutions - du CMP au temps complet - permettant qu’une continuité d’approche soit maintenue malgré le passage d’une institution à une autre du secteur.


Beaucoup de ceux qui se sont engagés dans les unités mandatées par l’ASE qui essayent d’accueillir au mieux les adolescents réputés difficiles ou incasables pensent que dans ces cas graves il est indispensable d’adapter le manichéisme ou la raideur institutionnelle ( le «tout ou rien» de l’institution risquant de s’accorder dangereusement au «tout, tout de suite ou rien » particulièrement exacerbé chez ces adolescents) pour qu’une équipe ait la possibilité d’organiser de manière souple et évolutive la rencontre avec des adolescents qui ne sont pas, ou pas encore - ou plus - capables de «tenir» en institution à temps complet. Il faudrait dans ces situations extrêmes que l’institution s’adapte aux adolescents et non l’inverse.

Les institutions ne sont pas faites pour les situations extrêmes. Elles sont pensées et bâties pour des situations typiques, celles qui s’accordent avec leur projet. Avec les situations extrêmes, soit elles s’adaptent en modifiant leur fonctionnement, soit elles décident - et chacun à son tour, le foyer, l’éducation nationale, la psychiatrie...peut le dire - que les situations extrêmes ne sont pas de leur ressort.
Adapter son projet pour une institution affrontée à de telles demandes, c’est assurément repenser les bases de son travail, ses règles de fonctionnement en tenant comptent de la dimension psychopathologique, mais c’est certainement aussi renoncer à vouloir tout assumer. Etre tout pour un adolescent, surtout lorsqu’il est narcissiquement très éprouvé, c’est beaucoup trop. Il faut, au début surtout, se contenter de peu, c’est moins menaçant pour lui. Par contre, la constance est de rigueur. Quand on a commencé, il ne faut pas lâcher, au moins pendant un assez long temps. Ce qui implique - pour lui et pour nous - de ne pas être seul, de s’inscrire dans un réseau (8) qui rende possibles des pratiques partielles, partagées et évolutives. «Tout, tout seul» c’est la plupart du temps se condamner au «rien».
Garantir la constance qui permet d’espérer de modifier le cours des choses implique de tenir compte de ce qui est supportable pour les adolescents mais aussi de ce qui est supportable - et assumable - pour une équipe. L’institution elle-même doit admettre des limites, on pourrait dire qu’elle doit être assez «adolescente» pour s’engager dans telle entreprise et assez «adulte» pour tenir un cap raisonnable qui pourra être utile dans un certain nombre de cas, ou bien qu’elle doit être suffisamment bonne, au sens de «pas moins que cela», mais certainement «pas plus» .

Une institution marquée du manque et augmentée d’une dimension interinstitutionnelle vivante et durable.

PARTENAIRES
C’est dire toute l’importance des liens dans lesquels doit nécessairement s’inscrire le travail des institutions socio-éducatives qui s’engagent dans l’accueil des adolescents réputés «difficiles» ou «incasables». Liens consistants et renouvelés avec bien entendu les référents de l’ASE, les institutions et les praticiens de la psychiatrie infanto-juvénile, la psychiatrie de l’adulte, l’Education nationale, les Maisons de l’Adolescent, les organismes d’insertion, les familles d’accueil et les lieux de vie...Nous avons constamment l’occasion de vérifier combien il est essentiel, pour les adolescents et pour nous-mêmes, d’avoir des partenaires véritablement «inscrits» et pas seulement des partenaires «de crise». Nous voudrions dire un mot en particulier sur les familles d’accueil et les lieux de vie d’une part et sur les relations avec l’ASE d’autre part.

Les familles d’accueil et les lieux de vie sont très souvent sollicités pour mettre fin à une situation de crise sous la forme d’un séjour dit de «rupture» (ce qu’il est parfois littéralement au sens où il peut arriver que la mise en place de cette mesure prive à jamais la dite crise de son élaboration et donc d’une certaine manière de son utilité). Mais dans l’esprit de ce qui vient d’être dit plus haut il parait intéressant de pouvoir s’appuyer sur ces «ailleurs» au delà de leur fonction secourable de «décompression», en faisant d’eux des partenaires réguliers, même par temps calme.
L’expérience de l’Espace Cortot qui avance un peu sur des pratiques de ce genre nous permet de nous rendre compte par exemple du fait que les adolescents font tout à fait la différence entre ce qu’ils peuvent attendre d’ une famille d’accueil ou d’un lieu de vie et ce qu’ils peuvent attendre du foyer. A plusieurs reprises, à cause de leur changement d’attitude dès qu’ils sont arrivés en lieu de vie ou en famille d’accueil, nous avons pu prendre conscience, par comparaison, de ce que pouvait représenter pour eux le foyer, à savoir un lieu, un cadre où ils peuvent exprimer ou rejouer leur souffrance , souvent bruyamment et souvent encore de façon hermétique ( à nous de nous débrouiller pour l’entendre en nous détachant autant que possible du seul «ici et maintenant»!).
Chez Mr X ou Mme Y à la campagne, les éducateurs qui vont les voir ont parfois la surprise de les voir travailler ou aider aux travaux de la maison, de se coucher à une heure raisonnable etc... Alors qu’il n’en est pas question au foyer. Tout ceci serait à creuser de façon plus fine mais en gros tout de même on peut dire que les possibilités ou les fonctions de ces différents lieux ou modalités d’accueil ne sont pas les mêmes. Le foyer est souvent un lieu où les motions destructrices qui habitent ces adolescents ont une chance de pouvoir s’exprimer et d’être entendues quand l’institution parvient à se conserver en bon état de marche . Il est clair que ce qui se joue dans une famille d’accueil ou dans un lieu de vie est fréquemment d’une autre nature: on a l’impression par exemple que la dimension nourricière ou de réparation peuvent davantage s’y exercer ...On sent bien que les «offres» ou les «valences» de ces différents lieux ne sont pas ne sont pas les mêmes et que adolescents gagnent à pouvoir s’en servir de façon complémentaire. De plus cette diversification concertée des appuis relationnels peut permettre aux adolescents d’échapper aux effets asphyxiants des relations exclusives sans pour autant se sentir abandonnés.
A ce sujet la référence aux pratiques très expérimentées de séjours répétés chez des agriculteurs ou des artisans dans le cadre des traitements proposés par l’école expérimentale de Bonneuil pour les enfants psychotiques nous semble utile à rappeler. La théorie qui est faite de ces séjours - réguliers, prémédités, très préparés et suivis - en référence à la théorie freudienne du «Fort-Da»- nous parait extrêmement convaincante y compris pour les adolescents dont nous nous occupons qui ont des défaillances importantes au plan de l’acquisition de la notion de permanence symbolique(9).
Pour ce qui est du partenariat avec l’ASE, nous nous appuierons sur l’expérience de l’Espace Cortot.
Le temps premier de conception du projet a été l’occasion d’échanges répétés entre l’ASE de Paris, l’équipe du CIAPPA (9ème secteur de psychiatrie infanto-juvénile de Paris) et l’Association Jean Cotxet. Ensuite, peu de temps après que les institutions qui avaient été mandatées par l’ASE pour recevoir des adolescents en difficulté se soient mises progressivement à fonctionner- il y en a six - une commission d’admission a été créée qui rassemble les représentants de l’ASE de Paris et les représentants - directeurs, chefs de service, psychologues, psychiatres... - des institutions habilitées. A la demande de celles-ci le responsable du bureau de l’ASE a accepté que les réunions - mensuelles - se déroulent de la façon suivante: un mois sur deux la commission discute des dossiers en prévision d’admissions dans les différentes structures; et le mois suivant elle réfléchit sur des thèmes définis à l’avance qui de près ou des loin concernent les adolescents dont nous parlons ( violence, scolarisation, travail avec les familles, liens avec la psychiatrie etc...) à la lumière des expériences d’accueil que ont été réalisées dans les différentes institutions ( la première unité a été ouverte au milieu de l’année 2010).
Ce temps de travail nous semble essentiel: il permet aux équipes de faire «remonter» leurs pratiques, la nature des difficultés qu’elles rencontrent et les inflexions qui devraient selon elles en résulter quant au processus d’admission, aux modalités de prise en charge et plus généralement quant aux buts poursuivis.
Nous imaginerions volontiers un séminaire ou une formation qui réunirait des cadres administratifs de l’ASE et des professionnels des équipes autour de l’exposé de situations concrètes. Seuls les échanges approfondis et confiants à propos de situations singulières, cliniquement et administrativement caractérisées, tenant compte des attentes, préoccupations et motivations des uns et des autres nous semblent pouvoir utilement faire évoluer et si nécessaire se rapprocher les points de vue des uns et des autres.

EDUCATIF ET THERAPEUTIQUE

Conjuguer l’éducatif et le thérapeutique, c’est la gageure auxquelles sont invitées à s’affronter les quelques institutions socio-éducatives qui s’engagent à recevoir des adolescents qui sont sous la responsabilité de l’ASE et qui présentent des troubles psychiques.

Tout le monde peut sans doute être d’accord sur le fait qu’une équipe - surtout lorsqu’elle est soumise aux rudes épreuves de la violence (externe et interne) - a besoin de se retrouver autour d’un fonds commun qui lui permette d’organiser l’ approche des adolescents vis à vis desquels elle s’engage à partir d’une compréhension partagée des difficultés qu’ils présentent, à partir d’ une «théorie» qui lui permette de rendre compte de ce qui lui arrive ( de donner du sens à la ruée des manifestations chaotiques ou surprenantes , ou décevantes...) et de prendre des décisions relativement apaisées qui soient à peu près en accord avec sa compréhension des évènements.
Dans la plupart des institutions qui accueillent des adolescents présentant des troubles graves du comportement la référence psychanalytique (au sens d’une conception psychodynamique du psychisme et de la psychopathologie) est tout à fait centrale et selon nous indispensable aussi bien pour s’orienter dans le travail avec les adolescents à partir des troubles, symptômes, conduites qu’ils nous donnent à voir, à vivre et à entendre, que pour permettre aux professionnels de prendre le recul nécessaire et de rester en suffisamment bonne santé pour pouvoir continuer à soutenir de façon vivante une rencontre généralement ( nous pensons surtout aux éducateurs, mais pas seulement) très éprouvante .
Avoir une théorie, cela ne veut pas dire pour autant s’accrocher à une grille de lecture quasi-biblique, invariable, dominatrice et sûre de tout. J. Hochmann parle très bien de cela dans «Pour soigner l’enfant psychotique» (10). Ce qu’il y dit à propos des équipes qui accueillent des enfants psychotiques nous semble tout à fait pouvoir être repris pour les nôtres. Lorsqu’il évoque la nécessité impérieuse d’un modèle théorique, c’est en mettre temps pour mettre en garde contre les dangers d’une fétichisation de celui-ci: « les bons modèles sont des modèles plastiques, ambigüs, imparfaits, toujours capables de se déformer et de s’étendre pour englober le plus grand nombre possible de données nouvelles». Il plaide pour un «rapport vivant à la théorie», et il me semble que sa conception de l’institution conserve toute sa fécondité si on l’applique au champ qui est le nôtre: « Si une «institution» au sens large est indispensable pour soigner les psychotiques, il doit s’agir surtout d’une «institution mentale», une certaine manière d’être et de penser en face des patients, établie sur un fond qui permet de relier entre eux les évènements en un tout cohérent et transmissible».
Quelle est la place du thérapeutique ou des soins dans des institutions comme les nôtres où en raison du profil des adolescents accueillis il y a plus de «Psys» que dans les autres institutions de la Protection de l’enfance?
S’agit-il grâce à eux d’apporter suffisamment de soins psychologiques ou psychiatriques au sein de l’institution (médicaments, entretiens, propositions thérapeutiques groupales,etc...) d’une part , et d’autre part de favoriser la mise en place de soins en dehors de l’institution ( hospitalisation, CMP, CMPP, CATTP, praticiens libéraux, etc...)?
Sans doute, mais est-ce suffisant? Il nous semble qu’il est plus utile de considérer le soin, et plus généralement l’approche psychologique et psycho-pathologique, comme n’étant pas seulement le fait des «Psys» qui interviennent au sein de l’institution ou en dehors mais bien comme une «vertu» de l’institution dans son ensemble, une sorte de levier ou de fonds commun pour l’ensemble de l’équipe qui, par le cadre qu’elle met en place et les références théoriques qu’elle partage soutient le projet d’une dimension institutionnelle du soin.
Inversement il serait intéressant d’essayer de préciser en quoi la spécificité de la population accueillie - et corrélativement la composition inhabituelle des équipes, au regard de ce qu’elles sont dans les MECS par exemple - modifie la philosophie et les méthodes du travail éducatif...
On pourrait être tenté de caractériser de façon différentielle le travail des éducateurs et le travail des «Psys» autours de quelques axes significatifs: présent / passé, réalité externe / réalité interne, conscient / inconscient, etc...de dégager des tendances liées aux rôles assumés des uns et des autres...Sans doute mais à condition de ne pas oublier que cette bipolarité n’opère pas une séparation tranchée entre les deux genres professionnels et qu’au contraire, de même que la bisexualité habite chacun d’entre nous, cette bipolarité est en chacun d’entre nous selon des dosages différents. De sorte que - dans les bons cas, c’est peut-être cela «faire équipe» - les «psys» sont très soulagés de savoir que les éducateurs se préoccupent suffisamment de l’ici et maintenant pour le compte de tous, et les éducateurs sont sans doute rassurés de savoir que les dits Psys laissent suffisamment errer leurs rêveries dans le passé au bénéfice de tous également!
La récente exposition de son travail par l’équipe du SAPPEJ (à l’occasion de son inauguration) montre bien comment dans la pratique les genres sont mêlés. Le projet du service est «fondé sur la relation éducative dans une perspective d’étayage et de prise en compte de la souffrance psychique en articulation avec une pédagogie qui vise à valoriser les capacités individuelles et à réamorcer les apprentissages.» ( 11). Ainsi pour les adolescents accueillis le «thérapeutique» dans sa forme classique ou directe ( consultations psychiatriques, entretiens psychothérapiques ) n’ a pratiquement aucune chance d’exister in situ ; l’éducatif prend en charge les prémices de son éventuelle survenue ( il en va de même pour la reprise de contact avec le pédagogique ); et cependant le «thérapeutique», sous l’angle de l’aide apportées par les «Psys» à la lecture et au soutien du travail des éducateurs ne cesse pas d’irriguer le travail «éducatif».

QUE DIT-ON AUX ADOLESCENTS AU MOMENT DE L’ADMISSION ? QUEL EST NOTRE PROJET ?

Il est indispensable qu’ils puissent entendre à ce moment là quelque chose de suffisamment clair sur ce qui nous motive à leur proposer de travailler avec nous.
Pourquoi nous sentons-nous légitime à le faire? Quelle représentation avons-nous de leurs difficultés, quelle analyse en faisons-nous et quel est notre projet? Sur quelles bases? Quels sont les principes cardinaux qui orientent notre action?...Quelle est notre offre?
A cet égard il nous semble que le «règlement de fonctionnement» de la Villa Préaut mérite qu’on s’y attarde un peu.
Il se présente sous l’annonce suivante qui sonne presque comme une devise: CE QUI FAIT LOI. Nous le reproduisons ici in extenso:
LA VILLA PREAUT accueille des jeunes filles de 15 à 21 ans présentant des difficultés à intégrer la loi, le plus souvent parce qu’elles ont été elles-mêmes victimes de transgressions de la loi (violences, abus, délaissement,…).
Leur symptôme étant la transgression, notre projet est de ne pas répondre à leurs transgressions par l’exclusion, autant que faire se peut.

Il n’y a donc pas de règles formelles dont le non respect entraînerait automatiquement l’exclusion.


  1. En contre partie, toute transgression, tout passage à l’acte sera repris, verbalisé, de façon systématique en privilégiant des « passages à la parole » pour répondre à leurs passages à l’acte.




  1. Nous considérons que la loi est une instance d’intégration, et non d’exclusion du groupe social. Notre objectif est donc d’aider ces jeunes filles à accéder à une reconnaissance des règles sociales, à la civilité, à la citoyenneté.

Nous nous référons aux principes généraux en France, respect de l’autre, droit à disposer de son corps, laïcité …, tout en respectant les racines de chacune.


  1. Tous et toutes sont soumis à la loi. Les transgressions sont donc sanctionnées, en interne et/ou par un tribunal.

Nous veillons à l’exécution des sanctions pénales (T.I.G. par exemple) mais elles ne constituent pas en soi un motif d’exclusion.

  1. Tout particulièrement, il est un interdit énoncé dès l’admission : celui de s’abîmer soi même, que cela soit par la violence, la sexualité ou la drogue.




  1. Les jeunes filles accueillies ont des âges et des parcours très différents. Les règles sont donc différentes en fonction de leur maturité effective plus qu’en fonction de leur âge chronologique.

C’est sur ce critère de maturité, et en fonction de leurs besoins effectifs que sont données les autorisations et financés leurs projets.

Afin d’éviter le risque d’arbitraire, les décisions sont argumentées, discutées et reprises lors des réunions institutionnelles.


  1. Les conflits sont acceptés, reconnus comme structurants pour des adolescents. Notre objectif est de leur permettre de quitter une logique d’épreuve de force au profit d’ajustements réciproques permettant une reconnaissance du point de vue de l’autre.




  1. De façon générale, nous considérons que la mission éducative du foyer suppose de convaincre plutôt que d’imposer, de permettre à ces jeunes filles d’être créatives plutôt que passives, responsables plutôt que soumises.




  1. A sa sortie, chaque jeune fille devient une « ancienne », avec qui nous souhaitons maintenir un lien et qui garde une place spécifique dans le foyer. Elles sont régulièrement invitées à venir et participent au projet éducatif global. Elles incarnent l’avenir pour les jeunes filles présentes. Nous souhaitons en effet que les liens créés perdurent par leurs qualités propres et par les relations affectives tissées ici, au-delà des mandats administratifs et judiciaires.

L’interdit majeur qui est adressé aux adolescentes est donc celui de ne pas s’abîmer elles- mêmes. A lire ce règlement on éprouve qu’on est dans un climat très différent de celui de nombreux règlements intérieurs qui fourmillent d’interdits et de limitations et dont la valeur défensive semble prioritaire. Plus qu’à un règlement au sens strict, cela ressemble à un manifeste dont la logique pourrait s’organiser autour du principe énoncé au point 2 : « Nous considérons que la loi est une instance d’intégration et non d’exclusion du groupe social». Ce texte est en quelque sorte une offre que l’équipe de la Villa Préaut adresse aux adolescentes qui arrivent et dans lequel elle s’efforce de traduire dans des termes simples et clairs - très peu techniques - la manière dont elle conçoit les difficultés des jeunes filles qu’elle accueille et, en conséquence, la façon dont elle compte s’y prendre avec elles.
C’est donc un règlement qui est le fidèle ambassadeur d’un projet qui se fait connaitre. La transgression n’est pas exclue, elle est même attendue, mais à la condition incontournable qu’elle ouvre à un travail de symbolisation. C’est sous cette réserve expresse que les passages à l’acte, les recours à l’agir, les crises, peuvent être acceptés comme des facteurs d’inclusion.
Dans des contextes divers les adolescentes qui viennent à la Villa Préaut ont toutes vécu des expériences infantiles gravement insécurisantes et fragilisantes, il s’agit donc avant tout de (leur ) « proposer des conditions, un climat, des stratégies ré-ouvrant à de nouvelles expériences d’attachement ». Dans cette perspective « les débordements sont souvent, s’ils sont contenus et non réprimés, des temps féconds et libérateurs» ( 12 ). C’est dans cet esprit que Jean-Marc Campiuti - directeur-adjoint de la Villa Préaut - fait valoir la notion d’une « éducation par la contenance» en opposition à celle d’une «éducation par la contrainte».
Manifeste ou mieux encore pacte de confiance : l’équipe de la Villa Préaut s’adresse aux jeunes filles qu’elle accueille en leur disant qu’au delà des souffrances et des tumultes du présent elle croit en leur pacification future (tiers,ambivalence, compromis) et qu’elle fera tout pour ne pas céder à la tentation archaïque ( loi du talion, clivage, exclusion ). D’avance elles font partie de la société de promesse de la Villa Préaut.
Avec des variantes et des ajustements c’est assurément cet esprit et ce climat que l’on retrouve dans les institutions homologues ou «habilitées» à recevoir des adolescents difficiles que nous retrouvons au cours de la rencontre mensuelle avec l’ASE de Paris. Les adolescents que nous accueillons, souvent après des parcours existentiels impressionnants par le nombre de traumatismes et de ruptures qu’ils comportent, doivent pouvoir «lâcher» leur agressivité, leur violence interne, leur dépit, leur méfiance, leur haine...Pour que quelque chose se pacifie en eux, ils ont besoin de nous faire la guerre et que nous soyons assez solides pour le supporter et pour les aider à passer à une autre forme de discours que celui des actes. Ceci implique en effet qu’il soit clair que les passages à l’acte seront systématiquement repris, sanctionnés si nécessaire, mais dans tous les cas parlés, considérés comme des discours «muets» ou gelés, en attente de symbolisation.

LA SCOLARISATION


C’est une question très difficile. L’un de nous a en mémoire deux scènes qui se passent dans la cour de la Maison du Sacré Coeur à quelques jours d’intervalle: fin août les jeunes de la MECS et ceux de CORTOT jouent joyeusement ensemble au football; quelques jours après la rentrée, ceux de la MECS sont à l’école et ceux de CORTOT sont seuls entrain d’errer tristement dans la cour...

Il n’est pas simple de parler de ce que vivent ceux qui, malgré qu’ils soient encore de l’âge du collège, ne sont plus scolarisés et parfois depuis longtemps...Ils sont inscrits quelque part mais ils n’y mettent pas les pieds ou alors exceptionnellement. On pourrait presque croire qu’ils sont contents de s’être affranchis d’une obligation pesante - d’ailleurs ils sont sûrement soulagés d’avoir rompu avec la fréquentation journalière d’un échec scolaire parfois très ancien et qui leur apparait souvent comme fatal ou irrécupérable - mais ils ne sont pas que contents,ils sont aussi blessés d’être à l’écart, non intégrés, considérés comme «nuls» ou «inutiles». Narcissiquement cet échec et cet écart - exil? - se paient très cher, même pour ceux qui mettent en avant les bénéfices secondaires de leur exclusion.
Il n’y a pas suffisamment de réponses adaptées à cette situation fréquente. La façon dont l’équipe du SAPPEJ s’y prend, même si elle ne gagne pas toujours, est très intéressante et encourageante. On sent bien qu’ils prennent les choses par le bon bout: le scolaire, le goût des apprentissages ne peut pas raisonnablement être attendu tant que quelque chose de la souffrance psychique - et des traces qu’ont laissé l’échec scolaire - des jeunes n’a pas été d’abord exprimé et entendu: et cette conviction là est partagée par les psys, les éducateurs et les pédagogues ( il est question de «pédagogie de détour»...) ensemble, sous le même toit...C’est la force du SAPPEJ, dont on se dit que si il ne peut pas traiter chaque année assez de cas pour répondre aux besoins, il peut par contre en quelque sorte faire école en suscitant l’importation au sein de l’école de ses constats et de ses méthodes et peut-être même d’équipes pluridisciplinaires bâties dans le même esprit.
Une idée simple, c’est celle qu’avec ces jeunes qui sont si souvent gravement blessés narcissiquement par la «chose» scolaire, il faut les aider à reprendre confiance dans leur capacité de fabriquer des objets intéressants , beaux ou utiles, appréciés par la micro-société dans laquelle ils se trouvent...Travailler par exemple au sein de l’institution, au sein d’un véritable projet d’amélioration, de façon accompagnée ( l’idée d’avoir un poste d’éducateur technique dans une institution...). Travailler pas seulement une fois de temps en temps, mais de façon prévue,suivie et intégrée dans le projet de l’institution. Fabriquer ou entretenir des objets matériels, avec tout ce que cela suppose de contribution intellectuelle, passer par là pour la restauration de l’image que les jeunes ont d’eux-mêmes, il semble que cela va de soi pour tout un chacun...et en même temps que cela ne va pas de soi dans l’institution: c’est plutôt ce qu’on attend d’un lieu de vie à la campagne?...Ou alors on pense que c’est à l’école de s’en occuper sans y croire vraiment....Comment aborder vraiment cette question ?
Autrement dit, le fait qu’il y ait quelques rares ressources en dehors de l’institution (ateliers scolaires , lieux de vie...) ne nous semble pas répondre à la nécessité d’un abord éducatif résolu de cette question de l’échec scolaire et de ses traces au sein même de l’institution.
On stigmatise souvent leur tendance effrénée à la consommation, leur oralité débridée...Ne peut-on pas considérer le travail manuel - au sens d’un travail intelligent et relationnel - comme un moyen utile, et peut-être essentiel au début, de restaurer un tant soi peu l’estime de soi tout en favorisant la sublimation?

LES FAMILLES

D’une part, elles sont ultra - présentes dans la compréhension qu’ont les professionnels des troubles présentés par les adolescents réputés difficiles.
D’autre part on observe très souvent dans les pratiques des institutions éducatives une tendance à garder une certaine distance avec les familles: sans doute parce que l’ASE - en tant que tutelle dont par ailleurs l’action est généralement plus durable que celle d’une institution - est censée s’en occuper, peut-être aussi pour protéger les enfants dans le cadre de l’institution des relations délétères qui les y auraient conduits. Ou peut-être pour les deux raisons en même temps, la seconde venant appuyer la première...Une tendance à maintenir avec les familles une distance plus grande en tout cas que celle qui existe dans le champ du soin psychiatrique où la pratique habituelle est au contraire de s’efforcer de travailler de façon assez proche avec les familles dans le but de favoriser la résolution des troubles psychiques présentés par les enfants ou les adolescents.
Sauf dans le cas du placement séquentiel. Mais là encore il y a un intermédiaire: c’est l’ASE ou le juge qui décide qu’il va y avoir un travail serré entre une équipe mandatée par eux et une famille.
Dans tous les cas le travail avec les familles en atmosphère ASE vient toujours après qu’un certain niveau de «déficience» familiale ait été officiellement constaté. Ca se passe à trois (famille, tutelle, foyer ) et toujours à partir d’un constat officiel d’insuffisance familiale . L’intervention d’une équipe de Protection sociale a toujours lieu sous le regard d’un tiers: c’est bien entendu indispensable compte tenu de l’importance des décisions qui sont prises à l’endroit des familles. Et en même temps cette nécessaire médiation ou triangulation jointe au constat inaugural d’un certain niveau de carence familiale ne sont sans doute pas pour rien dans le fait que le travail avec les familles se trouve grevé d’une certaine «distance», la recherche d’une approche globale ou conjointe, la collaboration avec les familles n’allant pas de soi. Est-ce tout à fait le hasard si ce sont les juges des enfants eux- mêmes, c’est à dire ceux qui décident de la séparation des parents et des enfants, qui fréquemment indiquent l’utilité d’une thérapie familiale?
Il faut pouvoir traiter avec ce paradoxe d’une situation où les familles sont à la fois légitimement regardées comme étroitement engagées dans les difficultés qui affectent leurs enfants et en même temps , la plupart du temps, tenues à distance par un processus de traitement social qui apparait tout à la fois compréhensible ( au nom de la protection de l’enfant) et compliquant (du point de vue d’une approche véritablement familiale des difficultés et de l’aide qu’elles appellent dans l’intérêt de l’enfant ). Il est vrai que le placement séquentiel ou partagé est censé lever ou dépasser les inconvénients qui résultent de ce paradoxe, mais en tout état de cause cela ne concerne qu’un petit nombre de cas, et par conséquent il nous semble que la question reste entière pour la plupart des prises en charge, y compris les plus «banales» ou les plus habituelles dans le cadre des MECS.
Nous ajouterons qu’on note assez souvent chez les professionnels une méconnaissance de l’importance des imagos parentales des enfants, de leurs importance, dans la foulée de l’attachement et des identifications, même lorsque les carences ou les pathologies parentales sont patentes ou graves, même lorsque que les enfants souffrent de leurs parents.

MIXITE INSTITUTIONNELLE
Créer une unité pour adolescents difficiles dans le cadre d’une MECS, c’est indiscutablement se compliquer la vie si l’on considère toutes les perturbations qui vont naitre de ce voisinage : irruption de la violence, de la sexualité, de la consommation de drogue, de la délinquance... dans une institution qui jusque là était protégée de tous ces désordres, ou plus exactement dans laquelle ces comportements n’existaient qu’à minima et par conséquent se traitaient de loin en loin et au cas par cas sans que cela devienne une préoccupation «structurelle».
Par ailleurs il risque fort d’y avoir une confusion née du fait qu’il est difficile d’avoir dans la même institution des règles de vie très différentes selon qu’on se trouve dans un groupe MECS ou dans le groupe Adolescents difficiles ( qui souvent ne vont à l’école, font des excès de toutes sortes, se couchent plus tard, etc...)...
Et cependant, surtout quand le premier choc est passé, on peut s’apercevoir que cette «mixité» comporte également des aspects très positifs:


  • Moindre ségrégation des dits Adolescents difficiles, facilitant leur identification à des pairs plus «intégrés».

  • Accès de la MECS de façon plus «structurelle», mûrie et réfléchie en interne, aux préoccupations jusque là relativement refoulées: violence, sexualité, drogues...

  • Par cette contigüité dérangeante, augmentation des capacités des MECS quant à l’accueil des adolescents perturbateurs et donc moindre recours à l’exclusion.

C’est sans doute une des clefs du problème: on ne pourra pas créer à l’envi des institutions pour les adolescents présentant des troubles psychiques. Autant essayer de faire en sorte que les institutions «de base» s’habituent à les accueillir.


LE TRAVAIL DE PENSEE

Tout ce qui a été dit sur les adolescents et leur souffrance psychique, et notamment leurs difficultés de symbolisation, la nécessité du «passage à la parole» de ce qui présente d’abord et massivement sous l’angle de l’agir...tout conspire à faire de la symbolisation l’enjeu de toute l’affaire, le nerf de l’entreprise , son salut...La voie de la symbolisation pour les adolescents et pour les professionnels, pour l’évolution des adolescents et pour l’intelligence collective des professionnels.
A cet égard la notion de cadre n’est rien sans cette dimension d’un outil qui permet de penser les discours de l’institution, y compris, bien entendu, les «discours» de l’agir. A titre d’exemple nous rappellerons ce qu’en dit l’Espace Cortot dans son projet:
«- un cadre suffisamment consensuel, solide et stable pour que puisse s’y déployer une alliance narcissique qui ne soit pas sans bornes, pour créer les conditions d’émergence d’un sentiment de continuité et de confiance, mais également les conditions propices à l’expression d’une conflictualité et à la symbolisation de ce qui, dans un premier temps, s’exprimera souvent par la voie de l’agir.
- un cadre garanti par le respect de la loi de l’institution (qu’il s’agisse des adolescents ou des professionnels), par la référence au tiers,, seule apte à protéger les uns et les autres de la relation d’emprise qui menace chacun dans l’institution.

- un cadre qui, grâce aux repères qu’il propose et soutient, sert d’appui au travail d’analyse et d’élaboration des passages à l’acte et des situations de crise, et d’une façon générale à la recherche de la «bonne distance».

Globalement, comme l’écrit Ph.Jeammet « Un cadre contenant autorisant un travail sur les contenus»...» (13)
L’équipe doit donc pouvoir accueillir les manifestations symptomatiques souvent bruyantes, les borner, les contenir mais également les entendre pour ce qu’elles indiquent et appellent à saisir dans le registre de la répétition. Il faut pouvoir traiter de l’actuel - analyser les comportements, orienter, décider, accepter, refuser, accompagner, inciter...- en décollant du seul immédiat, en tenant compte de l’histoire des adolescents, en conservant la capacité de ne pas tout comprendre et de faire des hypothèses. De ce point de vue le cadre apparait tout à la fois comme le support de la dimension éducative et de la dimension institutionnelle du soin.
Malgré les difficultés parfois très grandes l’équipe doit s’efforcer de conserver sa capacité de penser. Ce que de nombreux auteurs ont décrit concernant la manière dont le fonctionnement psychique des patients psychotiques «attaque» le psychisme des soignants ( 14) mérite tout à fait d’être repris à propos des équipes qui vivent quotidiennement avec des adolescents souffrant de pathologies narcissiques... Dans un espace relationnel brouillé par la tendance au clivage, à la projection, au déni, habité tout à la fois par la dépendance et l’attaque constante des liens ( 4), ces adolescents, comme nous l’indique J.P.Pinel ( 1) ont tendance à rejouer au sein de l’institution qui les accueille «la pathologie des liens du groupe primaire» ; leur mode de fonctionnement psychique semble se propager au sein des équipes. Comme le dit encore J.P.Pinel «...ils révèlent ou potentialisent les failles personnelles, groupales et institutionnelles, produisant ainsi une forme de résonance intersubjective».
Il est par conséquent essentiel, pour une compréhension plus juste des manifestations souvent bruyantes et désorganisatrices que produisent ces adolescents, de tenir compte de ces phénomènes de résonance et d’une façon plus large des dimensions transférentielles et contre-transférentielles qui imprègnent les échanges entre les adolescents et les membres de l’équipe qui les accueillent...Pour tenir dans des circonstances de cet ordre une équipe doit pouvoir régulièrement élaborer son vécu brut et s’efforcer, comme le disait R.Diatkine à propos de l’USIS (15 ) de «traiter sa rancune» afin de ne pas sombrer dans des réponses avant tout défensives et très peu favorables à la poursuite d’un travail d’élaboration.
C’est dire toute l’importance des réunions d’équipe hebdomadaires mais également de la possibilité d’un travail de supervision d’équipe dont les modalités peuvent bien entendu être diverses. Dans ce registre, la formation à la dynamique des groupes mérite d’être particulièrement évoquée. Sont importantes également les sessions de formations notamment lorsqu’elles rassemblent toute une équipe ou toute une institution autour des thèmes qui la préoccupent le plus souvent (violence, addictions, etc...).


CONCLUSION


En terminant cet article nous avons conscience d’avoir laissé dans l’ombre beaucoup de points très importants. En particulier le schéma quelque peu idéalisé du passage de l’agir à la parole mériterait amplement d’être nuancé et complété. Il faudrait pouvoir développer le fait que si ce qui parle d’abord c’est souvent le corps, ça n’est pas seulement celui de l’agir et des comportements violents. C’est aussi celui des manifestations somatiques et des troubles des conduites. De même faudrait-il dire suffisamment combien les activités dites de médiation (artistiques, corporelles...) sont capitales pour favoriser l’avancée des adolescents sur le chemin de la symbolisation.
Nous n’avons pas parlé du rôle des magistrats - ne faudrait-il pas dans certains cas reconsidérer l’intérêt du placement judiciaire par rapport au placement administratif? -, et pas davantage de celui des services de la Protection Judiciaire de la Jeunesse et nous n’avons pas abordé la question pourtant très importante des travailleurs sociaux de l’ASE (la place qu’ils occupent auprès des jeunes que nous accueillons et auprès de leurs familles, nos liens de travail avec eux). Et si nous avons abordé la question des liens entre le thérapeutique et l’éducatif nous l’avons fait sans parler explicitement du rôle fondamental que jouent - ou pourraient jouer, c’est selon - les équipes de psychiatrie infanto-juvénile, qu’elles soient ambulatoires ou hospitalières, aussi bien dans le travail avec les adolescents qui nécessite souvent des procédures et des approches adaptées, que dans la travail avec les équipes des institutions éducatives qui ont besoin d’un soutien fidèle à bonne distance .
Bien entendu nous ne prétendions pas être complets sur un sujet aussi vaste et complexe. Avec ces quelques notes prises çà et là sur le sujet en effet complexe et mal cerné des adolescents réputés difficiles notre souhait était avant tout de faire partager une perspective globale de compréhension des troubles que présentent généralement ces adolescents narcissiquement blessés et un climat de travail qui doit se montrer tout à la fois éclairé et résolu dans un domaine où il ne faut manquer ni de conviction ni de tiers.

BIBLIOGRAPHIE

(1) Jean-Pierre Pinel: Les adolescents en grandes difficultés psychosociales: errance subjective et délogement généalogique - Connexions num. 96
(2) Gilles Barraband: Plaidoyer en faveur des dispositifs partenariaux PJJ- Conseil Général- Psychiatrie, organisateurs de réseaux ( 9-6-2008 )
(3) Gilles Barraband: Discontinuités des prises en charges et des politiques publiques ( 27-1- 2010)
(4) Philippe Jeammet: Les paradoxes de la relation éducative, in «Jeunes en grande difficulté: prise en charge concertée des troubles psychiques» document édité par la Direction Générale de la Santé- mai 2005
(5) Jean- Claude Chanseau: A propos de certaines caractéristiques de l’espace et du temps chez les adolescents présentant des troubles graves de la personnalité à expression antisociale prévalente, in «Jeunes en grande difficulté...» mai 2005
(6) Olivier Douville et collaborateurs: Clinique psychanalytique de l’exclusion - Dunod - 2012
(7) François Sicot: quelques caractéristiques sociales du public sous protection judiciaire, in «Jeunes en grande difficulté...» mai 2005
(8) Une souffrance maltraitée - J.Y. Barreyre, P. Fiacre, V. Joseph, Y. Makdessi .ONED - août 2008
(9) Maud Mannoni: Education impossible - Seuil - 1973

( 10 ) Jacques Hochmann: Pour soigner l’enfant psychotique - Privat- 1984
(11 ) Plaquette de présentation du SAPPEJ -2013
( 12) Alain Griffond: Le travail social et de l’éducation spécialisée, métiers d’incertitude. ( nov.2012)
(13) Philippe Jeammet: «Approche psychodynamique de la violence des adolescents»- Perspectives Psy, vol. 40, num. 3, juin-juillet 2001
(14) C. et P. Geissmann: L’enfant et sa psychose - Dunod- 1984
(15) R.Diatkine et C.Avram: Nouvelles voies thérapeutiques en psychiatrie de l’enfant : l’unité du soir - La Psychiatrie de l’enfant: vol. 2/ 1982

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