Chapitre ier





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13 octobre. – Rabefala47 est arrivé ce matin avec un beau troupeau de bœufs qu’il a traité. Il m’a dit que depuis plus de dix ans il n’avait voulu avoir aucune communication avec les Français, à cause d’une action très mauvaise et très punissable que l’un d’eux fit impunément à peu près à cette époque : il enleva des noirs à Rabefala et alla les vendre à l’île de France. Cet homme est aujourd’hui secrétaire de la compagnie des Indes dans le Bengale. Rabefala s’exprime bien, et paraît plus décent et plus civilisé que les autres chefs. Il était suivi de douze de ses capitaines et de plus de cent hommes armés…

« 14 octobre. – J’ai reçu deux lettres de M. de la Marche, l’une de chez Raosandri, et l’autre des bords du Mananpani48. Nos pauvres voyageurs essuient beaucoup de fatigues, mais ils voient, chemin faisant, les plus beaux pays de la terre…

« Ces lettres m’ont été apportées par un capitaine de Raosandri : c’est un grand de la vallée d’Amboule, dont j’ai déjà parlé. Il a quatre frères qui partagent avec lui la souveraineté de ce pays. Ils ont très bien reçu nos voyageurs, et s’offrent de se lier et de négocier avec nous. M. de la Marche, qui a bien examiné le pays, pense que nous pourrions commercer avantageusement avec les Amboulois ; mais la nature des chemins est si mauvaise, que ce sera un grand obstacle. C’est pourquoi il propose de faire un établissement sur le Mananpani49, à trois lieues dans les terres…

« Je serais de son avis, si l’on pouvait trouver un abord pour les vaisseaux ; il est sûr qu’on tirerait pendant plusieurs années une grande quantité de bœufs de la vallée d’Amboule et des pays circonvoisins. Mais je m’en tiens toujours à la nécessité d’un établissement au Fort-Dauphin. Celui qu’on propose sur le Mananpani serait le premier échelon pour nous porter vers le nord.

« Je crois que la difficulté des chemins serait moins grande, si l’on prenait plus avant dans les terres. M de la Marche aurait eu une route moins pénible, s’il s’était tenu à quinze ou vingt lieues de la mer.

« 19 octobre. – MM. Fijac doivent partir demain avec M. de Mareuil pour s’efforcer de rétablir la paix entre Maimbou et Dian Mananzac… Puis ils iront visiter la montagne d’où les Portugais ont autrefois tiré de l’or. J’ai déjà dit que je n’attendais pas grand fruit de ces recherches, qu’on ne peut faire aujourd’hui avec une certaine exactitude. Il est pourtant certain qu’il y a de l’or dans les montagnes de Madagascar. On montre encore à quatre lieues d’ici l’endroit où les Portugais ont fouillé avec succès, il y a deux siècles. Les gens du pays ont comblé les excavations qu’ils avaient faites à la montagne. Flacourt assure qu’il y est en grande abondance, surtout en remontant vers le nord. Les nègres ont une quantité d’or et d’argent trop considérable pour venir uniquement du dehors. Ils en tirent certainement des rivières et des montagnes de leur pays.

« Je crois que c’est la base du commerce des Arabes, qui ont un comptoir régulier à Bombaitoque dans la partie du nord-ouest, à peu près vis-à-vis Mozambique. Les Arabes y viennent des îles Comores, des villes qui sont sur la côte d’Afrique, et même de l’Arabie Heureuse. Ils se sont assez étendus dans cette partie de l’île. Ils y ont fondé une école où l’on enseigne à lire et à écrire aux gens du pays, et la religion musulmane y a fait quelques progrès…

« 26 octobre. – Raimaz50 m’a fait présent de la part de Maimbou de deux beaux bœufs, de deux vaches à lait, de deux chapons et d’une négresse.

« Le séjour de Raimaz au fort m’a fait d’autant plus de plaisir, que cela m’a été une nouvelle occasion de m’instruire sur beaucoup de faits historiques. La catastrophe qui nous a chassés autrefois de ce fort n’est qu’imparfaitement détaillée dans les journaux de nos voyageurs. La tradition en a conservé le souvenir dans l’île de Bourbon, où les Français échappés au massacre se réfugièrent. Cet événement arriva le 25 décembre 1672.

« Les gens du pays, justement irrités par trente ans de cruautés et de brigandages, voyant M. de la Haye parti avec presque tout ce qui était en état de faire la guerre, serrèrent le fort, lui ôtèrent toute communication dans l’intérieur des terres ; et, après plusieurs attaques, ils trouvèrent moyen de fondre sur nos gens pendant qu’ils étaient à la messe de minuit. Heureusement il y avait dans la rade quelques petites barques où des femmes, des enfants, des vieillards et quelques hommes trouvèrent moyen de se réfugier. Ils gagnèrent ainsi l’île Bourbon.

« Le Fort-Dauphin a été fondé en 1642 par un nommé Pronis, agent du duc de la Meilleraye, à qui le cardinal de Richelieu avait accordé le privilège exclusif du commerce de Madagascar. Flacourt lui succéda en 1648. C’est lui dont nous avons les relations les plus exactes de Madagascar. Il trouva que son prédécesseur s’était si mal conduit, que quelque temps après son arrivée il le fit mettre aux fers. En effet, outre les vices de l’administration intérieure, cet homme volait et massacrait les nègres sous les plus légers prétextes.

« Il paraît que Flacourt était un homme sage et vertueux, mais il trouva les gens du pays ulcérés contre les Français, et, quoiqu’il n’eut avec lui qu’une centaine d’hommes, il conçut le projet de leur faire la guerre.

« Malgré la douceur de son caractère, ses relations ne parlent que d’exécutions de nègres et de villages brûlés. J’ai eu la patience d’en compter plus de 200 dans les 10 ans que dura son gouvernement, et autant de nègres massacrés par ses ordres au Fort-Dauphin. Il voulut retourner en France sur une mauvaise barque, mais cette tentative ne lui réussit pas. Il pensait que pendant son absence les Français seraient ou massacrés ou contraints d’abandonner le pays. Il laissa dans son jardin une table de marbre posée sur une pyramide et il y fit graver ces mots : O advena, lege monita nostra, tibi, tuis, vitæque tuæ profutura : cave ab incolis.

« Comme ce voyage n’eut pas de succès, il fut contraint de revenir au Fort-Dauphin, où il trouva les choses dans l’état où il les avait laissées. Cela se passait en 1653.

« Environ deux ans après, il arriva un vaisseau de France sur lequel était le même Pronis dont nous avons parlé, qui venait relever M. de Flacourt. Ce dernier passa en France, et Pronis mourut peu après son arrivée. Il eut pour successeur un officier nommé Chamargou, qui fut remplacé par le président de Bausse, frère de M. de Flacourt.

« Bausse mourut peu de jours après son débarquement. Le marquis de Montdevergue, ancien domestique du cardinal Mazarin, fut envoyé à Madagascar par M. Colbert, et lorsque M. de la Haye arriva au Fort-Dauphin avec une escadre de dix vaisseaux de guerre, il fit arrêter Montdevergue par ordre du roi et le fit repasser en France en 1670.

« M. de la Haye commença mal à propos à faire la guerre dans l’intérieur des terres. Il y employa les forces destinées contre les Hollandais. Les maladies se mirent dans ses troupes, il n’eut pas de grands succès ; il perdit plus de mille hommes, qui pouvaient être plus utilement employés contre les ennemis de l’État, et c’est peut-être à cette faute qu’on doit attribuer la fin malheureuse de son expédition.

« M. de Montdevergue était accompagné de deux directeurs de la compagnie des Indes, alors nouvellement établie, savoir : François Caron, qui avait été président pour les Hollandais dans le Japon et que M. Colbert avait attiré en France, et Jacques de Flacourt, frère du précédent gouverneur du Fort-Dauphin.

« C’est ce même Flacourt qui fonda le comptoir de notre compagnie des Indes à la côte de Malabar…

« Il faut remarquer que les vexations de nos Français dans l’île de Madagascar avaient soulevé contre nous tous les peuples qui nous environnaient. Un chef hardi et courageux, qui se nommait Dian Ramach, entreprit la défense de la liberté publique ; il fut tué lorsque Flacourt fit attaquer et brûler le village de Fanshere. Son fils, nommé Dian Manang, hérita de ses biens et de sa haine contre les Français.

« Cependant il se réconcilia en apparence avec eux, et il venait familièrement au Fort-Dauphin. Un prêtre de Saint-Lazare, principal aumônier de rétablissement, l’invita un jour à une conférence dans la chambre de Chamargou, gouverneur du fort ; il le pressa de se faire chrétien, par toutes les raisons dont il put s’aviser. Ces raisons ne touchaient que médiocrement le nègre, mais elles faisaient une vive impression sur l’esprit de Chamargou. Il dit au prêtre : « C’est un opiniâtre dont vous ne tirerez aucun parti ; je vais lui brûler la cervelle pour lui apprendre à vous croire. » Le missionnaire s’y opposa ; mais malheureusement ces mots ne furent pas prononcés si bas que Dian Manang, qui entendait le français, ne comprît qu’il était dans un grand péril. Le rusé nègre dissimula pour se tirer d’affaire, il demanda du temps pour réfléchir à ce qu’on lui proposait, et il invita le prêtre à venir à son village continuer ses charitables instructions. Ce délai lui fut aisément accordé. Le missionnaire n’eut garde de manquer au rendez-vous ; mais Dian Manang le massacra, au lieu de le croire. On le vit souvent depuis, à la tête de ses nègres, ordonner les évolutions et les mouvements nécessaires pour combattre les Français, revêtu du surplis et coiffé du bonnet carré que le prêtre avait apporté pour la cérémonie de son baptême.

« C’est ce même Dian Manang qui, profitant des circonstances, exécuta, quelques années après, le massacre du Fort-Dauphin.

« La postérité de cet homme, si difficile à baptiser, subsiste encore aujourd’hui. Son petit-fils est l’un des plus riches et des plus puissants chefs de cette partie51. Il se nomme Rabefala ; il est venu me voir au fort ; j’ignorais alors sa généalogie. Je ne le crois pas plus porté que son grand-père à renoncer aux coutumes et à la foi de ses ancêtres.

« Ce dernier article ne les gêne pas beaucoup. Ils n’ont aucun culte établi. Ils ne tiennent qu’à des préjugés et à des mœurs reçues de leurs pères, dans lesquelles on trouve des observances juives et mahométanes.

« Je suis fermement persuadé que la religion chrétienne fera des progrès parmi ces peuples, si ceux qui la leur annonceront se conduisent d’une manière prudente et politique. C’est une folie que d’espérer arracher ces barbares à des usages invétérés. On a peu de chose à attendre des hommes faits ; c’est de la génération qui s’élève que nous devons tout nous promettre. On réduira bien ces nègres à se faire baptiser, à assister à la messe, à ne pas travailler le dimanche ; mais si l’on attaque leurs mœurs, qui sont très vicieuses et très corrompues, on ne fera que les irriter et les éloigner.

« Les enfants recevront plus aisément un joug qu’il est inutile et dangereux de présenter à ceux dont le caractère est formé, et qui ont l’intelligence trop bornée pour concevoir le prix d’une vie plus pure et plus honnête.

« 27 octobre. – Plus je vais, plus je me repens d’avoir cédé aux conseils qu’on m’a donnés de prendre Dian Mananzac pour notre principal allié… Mais cette erreur se réparera insensiblement. Je sais en effet que Dian Mananzac n’a ni crédit ni moyens. Lorsque j’aurai fait une paix plâtrée entre Maimbou et lui, ce premier chef viendra s’établir au Fort-Dauphin, et comme il est sans contredit le plus puissant et le plus respecté de tous, la supériorité de ses forces et de ses moyens, et les avances que nous lui ferons, dégoûteront insensiblement Dian Mananzac de notre voisinage, et il se retirera à Itapere pour ne pas être exposé aux désagréments que lui causeraient nos préférences pour Maimbou.

« 31 octobre. – Je suis monté à cheval à cinq heures du matin pour aller chez Maimbou. Je suis arrivé à huit heures au village de Réfis, qui m’a reçu de son mieux. Ses gens ont fait plusieurs décharges de mousqueterie, et j’y suis entré au milieu des acclamations de tout ce petit peuple, lesquelles acclamations ressemblent beaucoup à des hurlements. Je me suis arrêté une heure, puis j’ai continué ma route, et, passant au pied de la montagne de Régou à onze heures et demie, je suis arrivé au bord de la rivière de Fanshère, vis-à-vis Fénériffe.

« Raimaz a passé tout de suite la rivière pour venir au-devant de moi, et me dire que son père était bien content de mon arrivée.

« Je traversai à cheval la rivière de Fanshère pour juger par moi-même de sa profondeur. Comme les eaux étaient basses, mon cheval ne nagea point. Dans la saison des pluies, la rivière est très profonde, mais son cours n’est jamais rapide. Son lit est bordé des deux côtés d’un rang de collines qui lui donnent toute l’apparence d’un magnifique canal. Cette rivière m’a paru aussi large à Fénériffe que l’Oise l’est à Beaumont.

« J’entrai dans le village à midi et je me rendis tout de suite au donac. Maimbou était assis sur une table clouée contre une des fenêtres de sa case. Il était couvert, des épaules aux talons, d’une pièce de gros drap rouge de Châteauroux, bordée d’un galon d’or. Sa tête était couverte d’un haut bonnet du même drap également galonné. Son front était ceint d’un diadème qui n’était autre chose que le ruban du bonnet de nuit de quelque officier de la compagnie des Indes. On y avait cousu une pièce carrée de satin noir sur laquelle étaient attachées les pierreries de la couronne, savoir : une croix de pierres bleues et deux pendants d’oreilles. Le tout pouvait valoir 30 sous. Ajoutez à ces ornements une haute stature et une énorme masse de chair couleur de cuivre, deux dents qui sortent des deux côtés de la bouche comme les défenses d’un sanglier, des cheveux gris hérissés et couverts d’huile, vous verrez que Maimbou avait réellement très bonne façon…

« Le village de Fénériffe est très grand et dans une belle situation… On découvre de Fénériffe toute la vallée que parcourt la rivière de Fanshère, et qui est bordée d’une chaîne de hautes montagnes. Les villages y sont très nombreux ; dans un espace de douze lieues, on compte quinze à seize chefs principaux. C’est le nombre des troupeaux qui fait la richesse et la puissance de ces prétendus princes…

« J’ai remarqué un trait des mœurs de ces peuples, dont il me semble que Flacourt n’a pas parlé. Les Madécasses s’abstiennent généralement de manger du porc, et la circoncision est en usage chez eux. Outre cela, ils ont encore des abstinences particulières : par exemple, Maimbou ne mange jamais de la chair de cabri, ni Raimaz de celle de mouton. Un autre se prive de poisson, d’autres de volailles, ainsi du reste. L’interdiction du porc et la circoncision leur viennent incontestablement des Arabes, mais les autres privations tiennent à des superstitions particulières. Ils portent tous des grisgris. Or la vertu de ces grisgris est attachée à certaines privations ; c’est ce qui fait que l’un renonce au mouton, l’autre aux poules, etc.

« 3 novembre. – M. de la Marche m’a remis un mémoire contenant l’exposé d’un projet d’établissement à Manatenghe, au confluent des rivières de Mananpani et de Mananboule. Il s’est déjà fait concéder le territoire nécessaire à cet objet. Le prix en est convenu avec les gens du pays, qui lui ont déclaré qu’ils en attendraient, tant qu’on voudrait, le paiement.

« Cet établissement sera très utile sous tous les rapports. Les bords du Mananpani sont couverts de bois propres à la charpente et à la construction. Les mines de fer y sont très abondantes ; les résines, les gommes, s’y trouvent en quantité, ainsi que l’argile et la terre glaise.

« Cet établissement particulier ne sera point fait aux dépens du roi ; il appartiendra en propre à ceux qui l’entreprendront52. Ils loueront des ouvriers ; ils construiront de fortes chaloupes qu’ils vendront, à l’île de France ou au Fort-Dauphin, pour le service public. Ce qu’ils gagneront à ce commerce les mettra en mesure d’établir une forge avec ses dépendances. Alors le débit du fer leur donnera assez de profit pour étendre les limites de la petite colonie.

« M. Pichard m’a dit que la rivière de Manatenghe était fermée à l’entrée par un banc de rochers, mais qu’il avait découvert une petite anse où les navires pouvaient mouiller, à laquelle il était aisé de faire communiquer le Mananpani en coupant une langue de terre basse, de 150 toises de longueur. Au moyen de ce canal, on jetterait une partie des eaux du Mananpani dans la baie dont parle M. Pichard.

« Si je reçois de l’île de France les choses que j’y ai demandées53, je mettrai M. de la Marche en état de suivre ce projet. Je porterai en même temps des colons sur les bords de l’étang d’Amboure.

« Les communications du Fort-Dauphin avec ce poste se feront aisément par les terres et mieux encore par mer, au moyen de quelques doubles chaloupes que l’on construira sur le Mananpani et qui feront le service de Manatenghe au Fort-Dauphin.

« Il résulte de tout cela que notre colonie embrassera trente ou trente-cinq lieues de pays… Quelque médiocres que soient les secours que j’attends de l’île de France, si je les reçois54, je formerai tout de suite les deux établissements. Lorsqu’on m’enverra de France un surcroît de colons, je les distribuerai dans les deux postes de Manatenghe et d’Amboure ; je ne garderai au Fort-Dauphin que des soldats et des ouvriers…

« Les obstacles venant du caractère de ces peuples ne sauraient arrêter nos progrès, car, s’ils sont perfides et paresseux, ils sont aussi lâches et ivrognes. Nous les contraindrons par la crainte et nous les exciterons par l’eau-de-vie…

« Le bruit d’un grand établissement que nous projetons s’est répandu partout. Les chefs qui m’en ont parlé m’ont tous offert des terres et demandé des blancs. Quand même cette disposition favorable n’existerait pas, nous n’en serions pas plus embarrassés. Il est vrai qu’il est impossible qu’elle n’existe pas. Tous les chefs du pays sont ennemis jurés les uns des autres, et la bienveillance qu’ils nous montrent est certainement fondée sur l’espérance que chacun d’eux conçoit de nous engager dans ses intérêts particuliers.

« Je pense qu’il ne faut prendre aucune part directe aux démêlés de ces misérables princes : il faut simplement nous faire craindre et respecter de tous, et faire un exemple terrible et mémorable de celui ou de ceux qui manqueront essentiellement aux engagements qu’ils auront pris avec nous. Par ce moyen et le besoin qu’ils ont de nos marchandises, nous les tiendrons dans notre dépendance. En les surveillant attentivement, ils ne feront jamais rien qui puisse nous être préjudiciable.

« Cette race d’hommes ne manque pas d’une certaine portée d’esprit ni d’une certaine finesse. Ce qui est étonnant, c’est que ces nègres, qui ont presque sur tous les points une très bonne opinion d’eux-mêmes, sont néanmoins disposés à la soumission envers les blancs. On peut tirer grand parti de cette disposition ; elle est fondée sur notre supériorité, qui n’a pu leur échapper : quand ils comparent leur misérable police, leur vie errante, malheureuse et agitée, la grossièreté de leurs arts, avec ce qu’ils ont pu voir de nos mœurs et de notre manière de vivre, ils tombent dans l’admiration, et ils disent qu’en effet ils ne sont que des bêtes, comparés à nous.

« En faisant un usage politique et raisonné de cette opinion universelle des Madécasses, elle peut nous servir d’un frein capable de les régir et de les conduire. Mais il ne faut pas en abuser. Si l’injustice, l’avarice, la dureté, et tous les maux qui en sont la suite, entraient dans nos principes, nous les irriterions, et ils deviendraient hostiles à nos vues. Le sentiment du bien et du mal est très vif parmi eux : s’ils ne sont pas capables d’une solide reconnaissance, ils sont du moins très susceptibles de haine et de vengeance. Il est sage et nécessaire de ne pas les désespérer.

« En se conduisant sur de bons principes, on tirera un parti très avantageux des vertus et des vices mêmes de ce peuple. Il travaillera pour nous, en croyant ne travailler que pour lui.

« Il faut bien se garder de toucher à la propriété et aux droits des princes sous lesquels ils vivent. Ils nous obéiront tant que nous aurons l’art de leur cacher qu’ils ne peuvent pas nous désobéir.

« Je compte donc leur laisser l’exercice paisible de leurs droits et de leur autorité sur leurs sujets. Je les tiendrai dans une dépendance dont ils ne s’apercevront pas. Je n’exigerai rien d’eux qu’en les payant ; il n’est point de service auquel on ne puisse les soumettre, dès qu’on leur fait entrevoir quelque profit.

« Partout où nous aurons des établissements, ces peuples s’accoutumeront insensiblement à une domination qui leur paraîtra douce et profitable. Le commerce que nous aurons avec eux en fera en peu d’années des sujets obéissants par la force de l’habitude, et fidèles par la crainte que nous leur inspirerons. Je ne fais aucun doute que si le gouvernement entre dans mes vues, j’embrasserai l’île dans la totalité d’un établissement général. Je ne prétends pas en peupler la surface de colons français, ni soumettre à main armée tous les peuples qui l’habitent. Je veux d’abord donner un grand développement aux colonies de Fort-Dauphin, de l’étang d’Amboure, et de Manatenghe… Puis nous ferons deux autres établissements au bord de la mer et un dans l’intérieur des terres, le premier aux Matatanes, le second au pays des Antavares, sur la rivière de Mananzari, et le troisième à peu près dans la contrée d’Alfissach… Ces six postes suffisent pour réaliser ce que j’ai dit, que nous embrasserions l’île dans la totalité d’un établissement général : ils communiqueront facilement les uns avec les autres, et ils se procureront réciproquement de nouvelles branches de commerce. Ces divisions principales produiront avec le temps beaucoup d’autres subdivisions… 300 soldats suffiront au commencement ; il faudra en augmenter le nombre à mesure que les affaires deviendront plus multipliées et plus importantes.

« 9 novembre. – Les rohandrians qui gouvernent le pays d’Anossi, ou Carcanossi, sont étrangers comme nous. C’est une colonie d’Arabes venus dans l’île, il y a 250 ans environ. Ils sont devenus de véritables Madécasses, à la réserve d’une légère différence dans la couleur, qui est moins noire que celle des naturels du pays, et d’une teinture plus légère encore de lettres et de lumières, qui s’est jusqu’à présent conservée parmi eux.

« Ces rohandrians sont des oppresseurs durs et cruels. Ils font massacrer leurs sujets sur les plus minces prétextes, et ils les dépouillent encore plus facilement. Ces nègres sont si malheureux qu’ils changent aisément de parti et de domicile. Ils sentiront vite la différence de leur situation actuelle et de leur condition passée, et ils s’attacheront fortement à nous, de manière que nous pourrons compter sur eux contre leurs compatriotes mêmes. Car ils sont tous ennemis de province à province, de village à village, et même de famille à famille.

« J’ai demandé à mes procureurs à l’île de France, pour mon compte particulier, des ouvriers de marine et tous les agrès d’un vaisseau. J’en veux faire construire un de 180 tonneaux sur la plage de l’anse Dauphine, à portée de fusil du fort. Les bois sont auprès. Ce vaisseau ira de Madagascar à l’île de France et de l’île de France à Madagascar.

« J’engagerai quelques jeunes nègres à s’y embarquer volontairement. Je donnerai des ordres pour qu’ils y soient si bien traités, qu’ils prendront le goût de la navigation et qu’ils l’inspireront à d’autres.

« Si l’on ajoute à tous ces moyens la fondation d’un collège et d’un hôpital, il sera aisé de pressentir le crédit que nous prendrons sur l’esprit de ces peuples…

« Les nègres qui voient assidûment les Français contractent de l’humanité et de la sociabilité. Ce que je viens de dire est attesté par une expérience journalière. J’ai vu des chefs qui n’étaient jamais sortis de leurs villages, et qui n’avaient eu que fortuitement et par lacunes une sorte de commerce avec les blancs, jargonner assez bien le français, et affecter de connaître nos coutumes et nos usages. Je conclus de là qu’il y a dans l’esprit de ces peuples un penchant à l’imitation dont nous pouvons nous prévaloir.

« Il me semble que nous ne devons pas y chercher à nous étendre dans l’ouest, du moins dans les commencements, au delà de la rivière Mandrere. Mais je persiste dans l’opinion qu’il ne faut pas abandonner le milieu des terres. Les établissements maritimes n’auront jamais de consistance qu’autant que nos liaisons dans les terres leur en procureront. C’est, en effet, dans l’intérieur du pays que se trouvent les plus riches objets du commerce.

« Je ne prétends pas qu’il soit à propos de s’y jeter tout de suite, mais il est important de se ménager à l’avance les moyens d’y être bien reçus ; ce qui ne sera pas difficile, lorsque notre établissement du Fort-Dauphin, celui de Fanshere, qui en est la suite immédiate, et celui de Manatenghe, que dans mon plan on ne peut pas séparer des deux premiers, auront été fondés, comme je l’ai proposé ci-dessus.

« Le lieu le plus propre à la fondation d’une colonie dans l’intérieur des terres serait probablement le pays d’Alfissac, et cela pour plusieurs raisons : d’abord, sa position géographique. À peu près au centre de l’île, il domine, par les montagnes d’Encalilan, la vallée d’Amboule et le cours du Mananpani. Il communique au nord, par la chute de ces montagnes, au pays des Matatanes. À considérer cette position du coté de l’ouest, il est à la naissance des rivières qui se jettent dans le canal de Mozambique. Cette contrée est une grande vallée ceinte de montagnes. On vante sa fertilité ; la vigne s’y trouve en abondance, les troupeaux y sont très nombreux et les habitants les viennent vendre dans cette partie de l’île. Presque toute la soie qui se manufacture à Madagascar vient de cette vallée.

« La communication du Fort-Dauphin à Alfissac est très ouverte. Les villages des deux contrées trafiquent entre eux ; Maimbou et son fils m’en ont fort entretenu. Ce pays est séparé de celui d’Anossi par une chaîne de hautes montagnes, mais si praticables que les bœufs en descendent par troupeaux. J’en ai vu le principal débouché. La rivière qui se jette à Fénérife dans celle de Fanshere en vient. La distance du Fort-Dauphin au centre de la contrée d’Alfissac n’est que de quarante lieues, et par conséquent trente-sept d’Amboure et trente de Fénérife. Les possessions de Maimbou s’étendent au delà de la chaîne de montagnes dont je viens de parler et sont donc limitrophes du pays d’Alfissac. Ainsi nous allons en quelque sorte de plain-pied du Fort-Dauphin dans ce pays, et nous passons toujours ou sur nos terres ou sur celles des chefs qui dépendent de nous.

« Ce n’est qu’une première idée ; il est nécessaire de l’approfondir et d’en vérifier les détails.

« Proportionnellement aux moyens dont je disposerai, je ferai à deux cents lieues du Fort-Dauphin tout ce que je pourrais faire sous la portée du canon de la place, lorsque nous serons établis d’une manière irrévocable dans ce petit poste. Les gens du pays sentiront toujours que les punitions ou les récompenses ne sont pas éloignées. Ils respecteront les blancs, les recevront chez eux, les voleront quand ils en trouveront l’occasion, mais ne leur feront jamais d’autre mal. C’est ce que j’ai compris dès les premiers moments de mon arrivée, et ce qui me fait désirer de ne pas retourner à l’île de France jusqu’à ce que nous ayons jeté les fondements d’un établissement permanent.

« Telle est la constitution des affaires de ce pays que, dans l’opinion des peuples, les racines de cet établissement s’étendront d’un bout de l’île à l’autre…

« L’anse du Fort-Dauphin sert toujours de débouché au commerce extérieur de cette partie de l’île… Lorsque nos peines et nos soins auront eu un succès d’une certaine étendue, nous nous donnerons le port de Fanshere, dont j’ai déjà parlé. Il ne faut qu’en déboucher la barre, ce qui certainement n’est pas un travail prodigieux ; il est aisé de s’en convaincre à la seule inspection des lieux.

« Si l’on veut bien considérer que, par la nature des choses, les vaisseaux de commerce ne peuvent guère aborder les côtes de l’île de Madagascar que pendant la belle saison, mais qu’elles sont toujours praticables pour de petits bâtiments, on concevra combien il est facile de concentrer dans un point unique tout le commerce extérieur de l’île ; il résulte de ce fait que l’entrepôt général s’accroîtra rapidement par cette seule ressource. Les négociants y auront leurs magasins particuliers, les gens du pays y viendront de tous les côtés, dans l’assurance de s’y pourvoir des choses qui leur sont nécessaires.

« M. de Flacourt ne dit qu’un mot de l’étang d’Amboure55, mais ce mot ne m’est jamais sorti de la tête, et je suis persuadé que si l’établissement de Madagascar a quelque succès, il sera dû à ce mot.

« Si les côtes de Madagascar recèlent d’autres ports, ils sont dans les parties de l’île sujettes aux intempéries et en proie à un air destructeur et pestilentiel. Ici c’est tout le contraire, et ce qu’on ne saurait trop estimer, c’est que le climat y est doux et frais pendant la majeure partie de l’année, avantage d’autant plus précieux que, les blancs devant travailler eux-mêmes, on ne saurait pas exiger dans un climat brûlant et malsain ce qu’on est en droit d’attendre d’eux sous une température douce et salubre.

« Toutes ces raisons, et beaucoup d’autres, me font insister sur la nécessité de jeter de préférence les fondements de notre établissement dans le sud… Les objets qui déterminent la fondation d’une colonie se trouveront également dans le sud. Si le nord en est mieux pourvu, il sera très aisé de se procurer ces diverses denrées par un cabotage facile et jamais interrompu…

« Le port de Fanshere sera si avantageusement situé qu’on ne pourra pas l’attaquer par son embouchure et qu’il ne sera accessible que par ses flancs, savoir : par l’anse Dauphine, qui en est à trois lieues et qui peut se défendre de manière à triompher de tous les efforts des ennemis ; et par la baie Saint-Augustin, ce qui est une hypothèse extravagante, car elle est éloignée de la rivière Fanshere de plus de 80 lieues ; le pays est coupé de rivières et de déserts, et il est impossible de traîner dans un si long espace et sous un ciel brûlant l’attirail nécessaire à un siège.

« L’arrondissement de la côte de Madagascar vers le sud ne présente qu’un espace inabordable ou sans abri.

« La nature du terrain est encore un obstacle insurmontable au transport de l’artillerie, car il faudrait tout traîner à force de bras, et, après avoir vu les terres de cette partie de l’île, on se persuade que, si l’on met trois lieues d’intervalle entre l’ennemi et le poste qu’on occupe, on est en pleine sûreté…

« Cette longue discussion n’a aucun rapport à l’article du journal, mais je crois devoir exposer mes idées à mesure qu’il m’en vient de nouvelles…

« 11 novembre. – Un soldat auquel j’avais donné permission d’aller passer quelques jours chez Ramansoulouc, son beau-père, – car nos soldats épousent sans difficulté les filles des rois du pays, – est revenu ce matin et m’a annoncé la mort de Maimbou, arrivée par les suites de l’accident dont j’ai parlé plus haut56.

« Aussitôt que Rechouzamenti57 a appris cette nouvelle, il s’est mis à pleurer le plus tendrement du monde ; ensuite il s’est consolé à la vue d’un verre d’eau-de-vie que je lui ai fait apporter.

« J’ai envoyé mon valet de chambre chez Dian Mananzac pour me rapporter des renseignements sur cet événement. Il m’a dit que, d’après ses informations, Raimaz est persuadé que j’ai fait mourir son père par le moyen du cheval dont je lui ai fait présent, lequel cheval était couvert de grisgris destinés à produire cet effet. On prétend qu’il a juré de tuer tous les blancs qui tomberaient entre ses mains, pour leur apprendre à ne plus faire mourir les gens en leur donnant des chevaux.

« Ces circonstances ont ébranlé l’esprit de Dian Mananzac, et, pour fixer ses doutes ou les détruire, il a ordonné à son sorcier d’employer tous les secrets de son art. Cet habile homme a fait beaucoup de cérémonies, de gestes et de grimaces ; enfin une sagaie, jetée en l’air, est tombée de manière à détruire les soupçons les mieux fondés. Et, d’après cette preuve incontestable, il a prononcé ex cathedra que ni moi ni mon cheval n’étions coupables de la mort de Maimbou…

« 12 novembre. – Raimaz m’a envoyé demander quelques bouteilles d’eau-de-vie pour la cérémonie des funérailles de son père…

« 14 novembre. – Raimaz m’a promis d’envoyer, quand je voudrais, chercher de la vigne au pays d’Alfissac et de la faire apporter au Fort-Dauphin. Il faut attendre pour cela que le mois de janvier soit passé.

« Si le vin que nous recueillerons n’est pas de la première qualité, il nous servira du moins à faire de l’eau-de-vie… Les travaux publics se feraient tous, en payant les nègres de cette nouvelle monnaie.

« C’est une chose incroyable que le penchant effréné de ces peuples pour cette mauvaise boisson. Mais l’agrément de boire n’est rien, si l’on n’y joint le plaisir de s’enivrer, et ils ont tous sans exception cette habitude pernicieuse. Il n’y a sorte de bassesse que les grands même ne fassent pour obtenir une bouteille d’eau-de-vie ; c’est leur souveraine félicité… Ils disent que l’eau-de-vie est le premier et le plus puissant des dieux…

« 15 novembre. – Dian Mananzac est venu ce matin au fort pour presser nos travaux. Tout le front de la place se couvre insensiblement de cases pour loger notre monde. Chaque particulier a fait son marché avec l’un des capitaines de ce chef. On a une belle maison pour 6 livres de poudre…

« Les grands de ce pays ne meurent jamais de leur mort naturelle. Maimbou était brûlé par l’usage incroyable qu’il faisait de l’eau-de-vie : il y a eu des mois, – et ces mois ont été fréquemment répétés, – où il en consommait 150 ou 200 bouteilles. Cependant, à en croire les nègres, il est mort de poison ou de sortilège. Lorsqu’il tomba malade à la suite de la morsure qui causa son accident, son sorcier fut chargé de rétablir sa santé. Les remèdes qu’on lui fit consistaient à pendre au plancher une ficelle qui soutenait un petit paquet d’herbes et de grisgris au-dessus de la poitrine du malade. 30 ou 40 femmes l’environnaient et tenaient ses bras et ses jambes en criant comme des furies. Le sorcier lui passait sans cesse la crosse d’un fusil à quelque distance du visage ; enfin on a fait cent extravagances du même genre, s’étonnant que la maladie ait pu résister à de si puissants remèdes…

« Les lois du pays ne sont que des traditions qui passent des pères aux enfants. La plus généralement reconnue est la punition des voleurs. Dès qu’ils sont pris et convaincus, ils deviennent esclaves, s’ils n’ont pas de quoi se racheter. On juge les coupables en public, et tous les principaux du village donnent leur opinion. Si le criminel est puni de mort, on l’attache à un poteau et on le fait tuer à coups de sagaie.

« Les terres appartiennent aux chefs des villages, qui les partagent aux habitants pour les cultiver. On leur paie une certaine redevance sur les produits de ces terres. Ce tribut s’appelle faenza.

« L’usage de la monnaie leur est inconnu, quoiqu’ils aiment beaucoup l’or et l’argent. Leur commerce ne se fait que par échange, et ils ne trafiquent que pour des besoins pressants et actuels.

« Ils ont quelque connaissance de l’art d’écrire ; ils se servent pour cela des caractères arabes que les ancêtres des rohandrians leur ont apportés. Le papier se fabrique dans la vallée d’Amboule, et, au lieu de plumes, ils emploient le bambou.

« Quoiqu’ils se servent de l’alphabet arabe, il ne faut pas croire que cette langue soit fort répandue dans l’île ; elle a fait seulement quelques progrès vers le nord-ouest. On sait que les Arabes ont fondé de grands États le long de la côte d’Afrique qui est en face de Madagascar ; ils se sont de plus emparés des îles Comores… Ils négocient régulièrement à Aden, à Mascate et sur toutes les côtes de l’Arabie Heureuse, mais leur plus grand cabotage est à Madagascar. Ils ont sur la rivière de Bombaitoque, vers le cap Saint-Sébastien, un comptoir de commerce assez considérable…

« Le peu de livres que les Madécasses possèdent ne consistent qu’en quelques traités de géomancie, d’astrologie, de médecine, et quelques petites histoires insensées. Ils sont tous écrits dans la langue madécasse avec l’alphabet arabe.

« Ils n’entretiennent guère de correspondance épistolaire, ils traitent toutes leurs affaires de vive voix, sans rien conserver par écrit.

« Leurs savants se nomment ombiasses, ainsi que je l’ai déjà dit ; ils sont à la fois sorciers, prêtres et médecins ; les plus renommés se trouvent dans le pays des Matatanes ; c’est là que la magie s’est conservée dans tout son éclat. Les Matatanes sont redoutés des autres Madécasses à cause de la perfection où ils ont poussé ce grand art. Ils en tiennent école, et les universités de Madagascar sont presque toutes dans cette partie…

« La conversion des Madécasses au christianisme est le plus grand bien que nous puissions désirer…

« Je crois que des hommes sages et éclairés commenceraient d’abord par les rappeler aux principes de la religion naturelle avant de leur ouvrir les voies de la révélation. On leur donnerait une notion fixe du bien et du mal, du juste et de l’injuste ; enfin on commencerait par travailler à les rendre des hommes, pour en faire ensuite plus aisément des chrétiens…

« Heureusement nous n’aurons point de religion à détruire parmi eux.

« Nous ne devons compter sur de grands progrès qu’en faveur de la génération qui s’élève. Les hommes faits sont trop corrompus pour essayer de les changer. Plusieurs embrasseront sans doute notre croyance ; mais ils y seront principalement attirés par la magnificence du culte extérieur, et l’on ne pourra guère compter sur eux…

« 16 novembre. – En tournant au sud-ouest le long des grandes montagnes, à une lieue du Fort-Dauphin, on trouve le village d’Hiassa. C’est une des plus belles positions pour la guerre, et la situation la plus agréable pour la vue et la culture.

« Il règne entre les grandes montagnes et le coteau à l’extrémité duquel Hiassa est bâti un vallon de deux lieues de longueur, sur des largeurs inégales, couvert de horracs qui peuvent être mis en produit sur-le-champ. On ne pourrait apprécier le revenu de cette vallée, si elle était cultivée par des Européens. Et cette partie est à coup sûr aussi saine que le Fort-Dauphin… Pour voir les noirs venir en foule s’établir sous notre protection, il ne faut qu’une seule chose : c’est l’assurance que l’établissement du Fort-Dauphin subsistera…

« Les choses sont bien changées de ce qu’elles étaient du temps de M. de Flacourt. Les nègres savent très bien qu’ils ne gagneraient rien à nous exterminer dans leur pays : ils ont dans l’esprit qu’on en tirerait la plus sévère vengeance, vu la proximité de notre établissement de l’île de France, dont ils se sont fait les plus magnifiques idées…

« 17 novembre. – Les noirs de Dian Mananzac ont commencé la clôture du jardin. J’espère que cet ouvrage finira bientôt, ainsi que la construction des maisons qu’on bâtit sur la face du fort. Je ne puis m’empêcher d’admirer la manière dont ces gens travaillent. On voit 50 ou 60 nègres accroupis sur leur derrière, qui regardent cinq ou six heures de suite huit ou dix d’entre eux s’occuper des ouvrages dont ils sont chargés. Dian Mananzac vient de temps en temps nous donner de petits coups de main, et je suis très souvent tenté de lui donner de grands coups de pied…

« 18 novembre. – Les inconvénients qui résultent de la garde d’un troupeau de bœufs au Fort-Dauphin m’ont déterminé à proposer à Dian Mananzac de s’en charger, moyennant une rétribution. Il a accepté…

« Deux soldats sont morts de la fièvre qu’ils avaient rapportée de Manatenghe. Dès que nos malades sont un peu mieux, ils s’abandonnent à tous les excès dont ils peuvent s’aviser. Je prends toutes les précautions imaginables pour les contenir, mais je ne puis tout garder, et ils m’échappent toujours par quelque endroit.

« Lorsqu’il y aura un hôpital bien clos et bien fermé, les fièvres ne feront presque point de dégâts…

« La province d’Anossi est le pays de Madagascar le plus étendu, le plus sain et le plus peuplé…

« Lorsque nous aurons un entrepôt de colonie au Fort-Dauphin, les nouveaux venus s’y accoutumeront au climat. On remarque généralement que les étrangers qui ont passé quelque temps dans une partie de l’île vont ensuite partout sans danger…

« Il y a autour du Fort-Dauphin à peu près 30 chefs, de ceux que nous honorons du nom de rois, dans une étendue de 45 lieues de base sur 30 de profondeur. Il n’y a pas un de ces chefs qui ne jargonne quelques mots de notre langue. Ceux auprès desquels nous voudrons nous établir nous céderont les terres qu’on leur demandera…

« Depuis le temps que les Anglais commercent aux Indes, ils n’ont pas songé à s’établir à Madagascar. Aujourd’hui qu’ils ont tout envahi et qu’ils s’épuisent à tout conserver, ils sont bien éloignés de tenter d’autres établissements. Ils ne songent qu’au Bengale, et la conservation de cette riche contrée absorbe la totalité de leurs vues et de leurs moyens…

« Nous avons au moins dix ans devant nous sans craindre d’être troublés par nos rivaux. Employons-les de manière à ne pas les regretter. Cela est fort facile, si l’on veut me fournir les moyens que je ne cesse de réclamer. Lorsque nous serons établis dans ce pays sur le pied que j’ai proposé, les Anglais feront là-dessus toutes les réflexions qu’ils jugeront convenables. Nous serons en situation de ne rien craindre, ni de ces réflexions, ni des efforts qui pourront les suivre…

« 27 novembre. – Dian Mananzac est venu ce matin voir Mme de Maudave. Il lui a fait présent d’un gros bœuf, d’une bouteille de lait, et de quatre nattes. Je lui ai remis une pipe d’argent qui a paru lui faire grand plaisir. Il a assisté à une messe que nous avons dite le plus solennellement que nous avons pu, et il m’a semblé que cette cérémonie lui inspirait du respect et de l’admiration…

« 30 novembre. – Il est venu beaucoup de noirs qui ont aidé à débarquer les effets apportés par la Flûte de M. de Clouard.

« Dian Mananzac a amené deux négresses dont il a fait présent à Mme de Maudave. J’ai reconnu sa générosité en lui donnant un fusil à deux coups…

« 18 décembre. – Nous n’avons plus de malades. Les fièvres qui nous ont tant tourmentés semblent vouloir disparaître…

« J’ai appris une chose qui confirme bien mes principes. Deux particuliers anglais sont établis depuis quinze ans dans les terres, au milieu de l’île, à soixante lieues environ d’ici. Ils ont des esclaves, des troupeaux, des horracs. Ils vivent tranquillement dans un village qu’ils ont formé, avec des sujets qu’ils ont acquis. Ils ne se mêlent ni des guerres ni des querelles. Ils assistent aux assemblées générales des chefs, lorsqu’on discute les intérêts communs. Leurs noirs leur obéissent sans murmures ni difficultés…

« 28 décembre. – M. Boucher a trouvé de très bonne terre glaise, dont il a fait une brique qui s’est cuite facilement au feu de la cuisine. Elle est d’un grain très fin ; cette terre est fort commune dans nos possessions. Rien ne nous empêchera d’établir des briqueteries, des poteries, des tuileries, non seulement pour notre usage, mais encore pour la consommation de l’île de France…

« 31 décembre. – On a souvent disputé sur l’état de la population de l’île de Madagascar. Flacourt, après avoir dit qu’elle est très peuplée, ne lui donne que 800,000 habitants. Les autres écrivains l’ont copié. Les mémoires manuscrits du marquis de Montdevergue, qui sont à Avignon entre les mains du marquis de Peruzzi, son petit-neveu, portent à 1,600,000 habitants la population de cette île. On ne peut rien dire depuis sur cet objet. Mais si nos lois et notre religion s’y entendent, la population y augmentera certainement. Elles détruiront sans doute cette coutume barbare de faire périr les enfants qui naissent à certains jours de la semaine réputés malheureux, et d’autres usages non moins féroces qui nuisent essentiellement à la propagation de l’espèce.

« J’ai fait dire, dans plusieurs villages autour du Fort-Dauphin, que l’on me fît apporter les enfants infortunés destinés à périr, que je les ferais élever, que je ne les réduirais pas en esclavage, et qu’on verrait ces malheureuses victimes croître sous nos yeux et triompher de l’affreux préjugé qui les condamnait à mourir.

« … Les gens dont la conduite est sage et régulière ne sont jamais malades au Fort-Dauphin. On remarque généralement à ce sujet un fait attesté par Flacourt : c’est que les malades se rétablissent, après que la fièvre a cessé, en les nourrissant de potages gras et succulents, et qu’ils retombent, s’ils prennent toute autre espèce de nourriture…

« Quant à la chaleur du climat, elle est bien plus modérée ici que dans le reste de l’île. Pendant une partie de l’année, il fait un temps doux, qui permet aux Européens de se livrer aux travaux les plus durs de la culture des terres.

« … Le terme qui doit mettre fin à la traite des noirs n’est vraisemblablement pas fort éloigné. Si les secours que j’attends me mettaient en état de m’étendre, je porterais un comptoir à Foulepointe58, où je mettrais le plus d’obstacles possibles à la traite des noirs…

« Rabefala est encore aujourd’hui en possession de plusieurs écrits desquels on pourrait tirer beaucoup de lumières sur l’histoire du pays. Quelques-uns de ces écrits sont sur du papier semblable au nôtre. Le reste est sur du papier fabriqué aux Matatanes. Ces mémoires sont en langue madécasse et en caractères arabes. Si Dieu me prête vie, je les verrai, car j’avoue que c’est pour moi un grand objet de curiosité59. »
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