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CHAPITRE VIII.


Le gouvernement de Louis XV avait confiance en M. Desroches, et les rapports envoyés par ce fonctionnaire empêchèrent le duc de Praslin de tenir les promesses faites à Maudave. Pour porter une dernière atteinte à la nouvelle colonie, le gouverneur de l’île de France rappela une partie de la garnison déjà si peu nombreuse de Fort-Dauphin. C’était à la rigueur son droit, puisque cette petite troupe faisait partie du régiment de l’île de France. Maudave écrivit aussitôt pour protester et demander si, oui ou non, le ministre renonçait à la colonisation de Madagascar ; il ne reçut pas de réponse. Il fit cependant continuer les travaux, et au mois d’août 1770 il adressait au duc de Praslin le rapport suivant :

« … Le fort est entièrement reconstruit, les murs relevés, et il contient :

« 1° Une habitation commode pour le gouverneur ;

« 2° Une bonne poudrière voûtée ;

« 3° Un grand magasin à deux étages et un vaste grenier ;

« 4° Un caveau ;

« 5° Un magasin pour les boissons…

« Tous ces ouvrages sont en bonne maçonnerie. Nous avons, en avant du fort, les logements des particuliers, deux corps de casernes, un corps de garde, un pavillon pour les officiers, une boucherie, une boulangerie et un grand parc à bœufs…

« La végétation est fort belle… La vigne est ici une production naturelle. J’en ai découvert à quarante lieues d’ici dans les terres, il y a plus d’un an. Les noirs n’en soupçonnent même pas l’usage, et ils en abandonnent les fruits aux oiseaux. Cependant les raisins blancs et noirs y sont très bons, nonobstant l’état où on laisse les souches. C’est du pays d’Alfissac que j’ai tiré les premiers plants. J’en ai porté à l’île de France, au mois d’août de l’année passée79. Ils y réussissent si bien que M. Poivre m’en demande par toutes les occasions. Il nous sera facile de faire ici rapidement de grands vignobles. Les vignes produisent au bout de dix-huit mois. Nous en avons déjà autour du fort plus de dix mille pieds qui se font admirer par leur force et leur beauté.

« On a découvert dans nos environs l’arbre si rare qu’on appelle le santal citrin. C’est celui de la meilleure espèce, et qui se vend une roupie la livre…

« Un colon auquel le roi ferait une avance de trente francs par mois serait en état d’entretenir au moins six marmites80, ou noirs, avec lesquels il mettrait sa concession en valeur.

« Il faut remarquer que, vu la nature du pays, la facilité du labourage et d’autres circonstances locales, on fera ici avec six noirs ce qu’on ne saurait faire à l’île de France avec soixante…

« Les saisons sont régulières ; il pleut périodiquement chaque mois, et les travaux n’ont rien de pénible ni de rebutant.

« Le tabac croît ici à souhait. Quelques-uns de nous se sont amusés à élever des vers à soie. Les nègres exploitent ici la soie sans donner aucun soin à l’entretien et à la multiplication de ces précieux insectes. Ils en enlèvent les dépouilles dans les forêts…

« Voilà ce qui regarde le sol ; je viens aux dispositions des habitants :

« La masse du peuple est indigène ; elle obéit depuis trois cents ans à environ vingt-quatre familles d’origine arabe, établies dans le pays. Ils ont l’alphabet arabe, quoiqu’ils se servent de la langue madécasse. Ils observent la circoncision, mais ils n’ont aucune idée de Mahomet. Malgré la simplicité de ce peuple, il est dégoûté depuis longtemps du gouvernement de ses chefs, et il ne se met pas en peine de dissimuler ses sentiments. Car ces tyrans vexent leurs sujets tant qu’ils peuvent. Il est vrai que leur autorité est assez bornée et que la plupart des noirs sont libres. Mais ils trouvent moyen de voler leurs sujets et de les opprimer de leur mieux.

« Par exemple, un noir libre, même s’il est maître d’un village, ne peut tuer aucun animal pour sa nourriture : les rohandrians se sont réservé exclusivement le droit de tuer les animaux, et ils n’exercent jamais cette fonction sans réclamer un salaire.

« Lorsqu’ils abusent de leur autorité, ce qui n’est pas rare, leurs sujets désertent leurs villages et se retirent ailleurs. Les noirs jouissent tous de cette liberté, à la réserve de ceux que des causes particulières ont rendus esclaves des rohandrians. Ces causes d’esclavage sont ordinairement le vol ou des entreprises galantes sur les femmes de ces chefs.

« Ces vingt-quatre familles ne gouvernent qu’un peu plus du quart de la population. Sur ce nombre, les quatre cinquièmes sont libres ; ainsi ces prétendus princes sont assez misérables.

« Il y a dans ce pays une autre classe de chefs qui sont de l’ancienne race des habitants.

« Les nègres les préfèrent aux rohandrians et ils seraient certainement plus heureux sous ces chefs. Mais dans mille occasions ces derniers sont obligés de recourir aux rohandrians. S’ils ont besoin de pluie, il faut qu’ils s’adressent à Ratsimiré. Si leurs femmes sont à terme, elles ne peuvent attendre d’heureuse délivrance que par la puissance de Rabefala, rohandrian de Cocombe, qui est un village à huit lieues d’ici…

« Ces prétendues qualités leur sont, pour ainsi dire, infusées par les ombiasses, avec des cérémonies ridicules. Une abstinence particulière leur est aussi imposée pour chaque propriété : l’un ne mange jamais de mouton, l’autre de poisson, etc.

« Les nègres voient que nous méprisons la puissance magique de leurs chefs ; et ils en concluent qu’elle ne peut rien contre nous. Aussi paraissent-ils fort empressés de se joindre à nous et de vivre sous notre police.

« À peine ai-je déclaré, en arrivant ici, que les Français allaient y faire un établissement permanent, que les chefs s’empressèrent à m’offrir des terres, et les principales familles me demandèrent asile sous le pavillon du roi. Depuis que Rechousamenti prêta serment de fidélité, son village s’est augmenté du double en noirs et en troupeaux.

« Huit ou dix autres capitaines se sont rapprochés du fort avec leurs esclaves, les noirs dépendant d’eux, leurs familles et leurs troupeaux. Ils ont bâti des hameaux, en attendant que je leur distribue des terres.

« Le village de Rechousamenti contient au moins quatre cents personnes. Ce sont eux qui font tous nos travaux. Aussi sont-ils les plus riches du pays. Un seul de ces nègres a gagné par son travail de quoi acquérir trente bœufs. Ce profit l’a tellement mis en goût, qu’on le voit toujours en besogne. Cet exemple, qui n’est pas unique, montre bien ce qu’on peut se promettre de ces noirs.

« Les rohandrians se souviennent par tradition d’avoir autrefois juré fidélité au roi de France.

« J’ai dans mon cabinet un très beau buste de Sa Majesté. Trois des principaux chefs de ce pays me demandèrent un jour ce que c’était que cette figure. Les interprètes dirent : « C’est le roi notre maître. » Dès qu’ils eurent entendu cette réponse, ils s’écrièrent : « Louis de Bourbon ! »

« Ce fait singulier prouve que ces nègres se souviennent très bien de leurs anciens démêlés avec M. de Flacourt et avec M. de la Haye.

« On trouve, en effet, dans les relations du premier qu’il accorda la paix aux rohandrians, à condition qu’ils reconnaîtraient pour leur souverain Louis de Bourbon, quatorzième du nom…

« J’ai observé, depuis que j’habite le pays, un changement prodigieux dans le caractère des nègres qui nous environnent. Ils travaillent avec assez de suite. Ils font assez exactement toutes nos commissions. Le terme de leurs services est de trois mois, pendant lesquels ils gagnent à peu près douze francs. S’ils volent, leurs chefs les punissent et ne manquent pas de restituer les objets dérobés…

« Les Madécasses n’ont pas de religion, mais seulement quelques coutumes superstitieuses. Ils semblent adopter une sorte de manichéisme : ainsi, en tuant un bœuf, ils en réservent toujours un morceau pour le diable.

« Il me paraît très facile de leur faire embrasser la religion chrétienne. Ceux d’entre ces nègres qui se mêlent de raisonner, frappés de nous voir à genoux, assister à la messe avec respect, ont voulu s’instruire de cette partie de nos coutumes. Plusieurs ont demandé l’instruction et le baptême… Il serait à propos de fonder ici une église paroissiale avec tous les pouvoirs qui en dépendent…

« J’ose donc vous proposer de nous envoyer quatre prêtres81 ; s’ils sont sages et prudents, en état d’apprendre la langue du pays, ils peuvent compter sur la plus abondante moisson…

« Au moment où j’ai l’honneur de vous écrire, Monseigneur, plusieurs capitaines indépendants viennent encore me demander protection et des terres autour du fort…

« Je tremble que vous ne soyez dégoûté de mon projet, et que vous ne m’envoyiez l’ordre de m’en retourner.

« Si ma crainte est vaine, vous ne tarderez pas à vous applaudir de m’avoir donné quelque créance. »

En même temps, toute la petite colonie du Fort-Dauphin, apprenant les menées de M. Desroches, adressa au ministre l’attestation suivante :

« Nous soussignés, officiers, employés, et habitants du Fort-Dauphin, certifions :

« 1° Que l’air de la presqu’île où est situé le fort n’a et ne peut avoir aucune malignité, les marais qui causent les mauvaises influences étant éloignés du fort…

« 2° Que les environs à plusieurs lieues à la ronde, principalement en remontant vers le nord, sont remplis de bois propres à la charpente et à la construction.

« 3° Que le territoire annexé au fort est d’une très bonne qualité, bien arrosé d’eaux de source, coupé en horracs, lesquels sont des champs nivelés et séparés en carreaux pour la commodité de l’arrosage. Que ce territoire, garni de beaux bois, est bordé de deux grandes rivières navigables dans la majeure partie de leur cours.

« 4° Que les noirs ne sont pas effarouchés de l’idée d’un établissement français ; qu’ils viennent fréquemment négocier et travailler parmi nous. Que la plus grande partie du service public et de celui des particuliers se fait par les noirs.

« 5° Que nous nous répandons dans l’intérieur des terres, aussi loin que nous le souhaitons, avec assurance d’être bien reçus dans leurs villages, où ils s’empressent de nous offrir des vivres. Que la sûreté y est pleine et entière, et que, s’il est arrivé à des particuliers quelques aventures qui semblent contredire ce que nous avançons ici, cela a toujours été occasionné par l’imprudence et la mauvaise conduite de ceux qui ont sujet de se plaindre.

« 6° Que, depuis notre arrivée, les nègres sont devenus moins lâches, moins paresseux, moins voleurs.

« 7° Que les chefs nous considèrent, au point d’arrêter les noirs qu’ils rencontrent chargés d’effets qu’ils soupçonnent avoir été volés au fort ; et qu’ils nous renvoient lesdits effets…

« 8° Que les bois de charpente, que nous employons sont tirés des environs du fort. Que les noirs nous en ont apporté volontairement plusieurs fois, sur leurs épaules…

« 9° Que les terres qui nous appartiennent sont aisées à mettre en valeur…

« Nous concluons, d’après les recherches, réflexions et observations que chacun de nous a été à portée de faire depuis notre arrivée, qu’il ne nous a manqué que des colons pour jeter tout de suite les fondements d’un établissement considérable ; et que, si le gouvernement se détermine à en faire passer, ils ne trouveront aucun obstacle, de la part des gens du pays, pour cultiver tranquillement leurs terres…

« M. Pestré nous a déclaré, de la part de M. de Maudave, qu’il ne désirait de nous que l’expression libre et sincère de notre façon de penser, et qu’il n’aurait garde de souhaiter une attestation contraire au sentiment de qui que ce soit.

« Ainsi, après avoir mûrement examiné les choses, nous déclarons sur l’honneur, sans autre dessein que de rendre hommage à la vérité, que le présent écrit contient l’opinion ferme et sincère de chacun de nous, et que nous ne nous sommes déterminés à donner une pareille attestation que parce que nous sommes persuadés de la certitude et de la réalité de ce que nous venons d’exposer82. »

Suivaient les signatures de tous les habitants du Fort-Dauphin.

Malheureusement M. Desroches était en faveur, et ses rapports réitérés contre le nouvel établissement impressionnaient le gouvernement. D’ailleurs, le ministère Choiseul, absorbé par les complications de la politique européenne, attachait déjà moins d’importance à l’acquisition de nouvelles colonies. En outre, les finances étaient obérées, et il fallait faire un sacrifice d’argent pour achever l’œuvre commencée.

Toutes ces raisons réunies firent envoyer à Maudave, en octobre 1770, l’ordre d’abandonner le Fort-Dauphin dans le délai d’un mois.

Les Malgaches en furent vite instruits, grâce aux relations on ne peut plus amicales83 qui existaient entre leurs femmes et les soldats de la garnison. Ces braves gens s’affligèrent vivement du prochain départ des Français. Seul, un chef sans autorité, qui vivait dans les montagnes voisines de la vallée d’Amboule et ne portait que le titre modeste de capitaine, se mit à voler les troupeaux des colons, se croyant assuré de l’impunité. Un jour même, Ramihoungars, – c’est le nom du coupable, – fait dévaliser le docteur Munier, qui voyageait dans l’intérieur de l’île. La victime porte plainte auprès de M. de Maudave. Le gouverneur, pensant qu’il ne faut pas laisser perdre le respect de l’autorité et du nom français, envoie aussitôt M. de Linetot avec trente-huit hommes, c’est-à-dire presque toute la garnison du fort, pour sommer Ramihoungars de venir s’expliquer à Fort-Dauphin. Le nègre reçoit les Français au milieu de tous ses sujets en armes, et refuse d’obéir. M. de Linetot le fait arrêter. Alors un des hommes de la suite de Ramihoungars tire sur M. de Linetot un coup de pistolet qui l’atteint à l’épaule. Les Français, exaspérés, font immédiatement feu sur les Malgaches, puis les chargent à la baïonnette. Les nègres se sauvent, laissant environ cent cinquante hommes hors de combat et leur chef prisonnier. Leurs coups de feu n’avaient atteint personne ; M. de Linetot seul était blessé. On reprend le chemin de Fort-Dauphin ; mais, à la tombée de la nuit, le petit détachement se perd dans les montagnes et finit par être complètement environné d’une multitude de nègres poussant de grands cris. Les Français s’apprêtaient à recommencer le combat, lorsqu’un interprète leur explique que ces nègres sont tous des sujets de Ramihoungars qui viennent demander pardon et implorer la mise en liberté de leur chef. M. de Linetot déclare devant eux à Ramihoungars qu’il lui fait grâce, parce que la mort d’une partie de sa troupe l’a déjà puni, et qu’il consent à lui rendre la liberté aux conditions suivantes :

1° Les blancs ne seront plus jamais volés ni molestés dans la vallée d’Amboule.

2° Ramihoungars paiera deux cents bœufs d’amende.

3° Il viendra au fort ratifier son serment.

Ces conditions sont acceptées avec reconnaissance, et les Français reprennent leur chemin, guidés par des sujets de Ramihoungars. À peu de distance, ils rencontrent une petite armée de nègres qui venaient à leur secours. Les princes, amis de M. de Maudave, croyaient les Français en danger et venaient attaquer Ramihoungars. On les remercie, et on leur explique que la paix est déjà faite.

Voilà quelle fut, en plus de deux ans, la seule difficulté que les Français eurent avec les Malgaches. On voit combien ces peuplades sont faciles à gouverner.
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