Communication pour le colloque «Modèles formels et théorie économique : histoire, analyse épistémologie», organisé par l’Association Charles Gide pour l’Etude





télécharger 113.34 Kb.
titreCommunication pour le colloque «Modèles formels et théorie économique : histoire, analyse épistémologie», organisé par l’Association Charles Gide pour l’Etude
page2/4
date de publication14.10.2019
taille113.34 Kb.
typeDocumentos
d.20-bal.com > économie > Documentos
1   2   3   4

1.2 Economie mathématique et méthodes quantitatives
L’introduction des mathématiques en économie correspond, ensuite, à une définition empirico-déductive de la science. L’économie ne deviendra une science qu’au moment où elle reconnaîtra que l’instrument mathématique est le seul moyen de quantifier les relations entre les choses (calcul numérique) et de mettre en évidence des relations fonctionnelles encore inconnues par l’observateur (Meidinger 1994, p.63). L’économie formelle rend compte par des représentations faisant appel à des équations des liaisons qui peuvent exister entre des variables représentatives de la vie économique. Il permet de se dégager de l’observation et de faire place à des unités abstraites susceptibles de donner une vision du monde pertinente et féconde (Allais 1954, p.61-62). Elle vient pallier les insuffisances de la puissance déductive de l’homme qui est beaucoup plus limitée sous sa forme syllogistique (verbale) que sous sa forme analytique. Les mathématiques sont utilisées sous le principe d’économie de la pensée. « Elles aiguillonnent l’imagination dans la recherche de solutions alternatives » (Bienaymé 1994, p.1). « L’analyse mathématique est une machine à raisonner spécialisée, une machine qui ne peut plus engrener qu’avec une catégorie spéciale de propositions, celles qui représentent des grandeurs et qui sont condensées sous la forme d’un symbole par l’intermédiaire d’une définition » (Rueff 1922, pp.24-25).
1.3 Economie mathématique et complexité
L’introduction des mathématiques permet à l’esprit, enfin, d’embrasser un grand nombre de variables mutuellement dépendantes. Elle est un moyen de se dégager de la complexité du réel en ne retenant de celui-ci que les aspects supposés essentiels (Champernowne 1954, de Vroey 1990, p.54). Elle rendrait le même service qu’en physique. Elles favoriseraient la construction du réel économique sur des bases formelles qui permettent de simplifier la complexité des faits et de rendre les phénomènes économiques expérimentales. « On ne peut sérieusement contester l’opportunité de recourir aux mathématiques à certains niveaux de complexité des mécanismes en cause (...) Si les mécanismes sont très simples, les modèles peuvent être décrits exclusivement avec des mots. S’ils sont très compliqués (le mécanisme de la jalousie chez Proust) on est contraint de les décrire avec des mots (...) Lorsqu’ils sont un tout petit peu compliqués, l’usage exclusif des mots devient fastidieux et il est préférable en pratique d’ajouter aux mots quelques figures géométriques ou un petit système d’équations (...) » (Salmon 1994, p.24).
La modélisation, même si elle peut utiliser la forme logico-verbale, aurait donc intérêt à utiliser la science mathématique, car la manipulation des structures logico-formelles permet, d’une part, d’élargir la théorie, ou tout au moins de mettre à jour la nécessité de contrôler empiriquement des aspects négligés jusqu’alors, et, d’autre part, d’éviter les pièges du langage (König 1967, p.112). La force de l’outil mathématique viendrait de sa capacité à faire raisonner dans l’exactitude, à rendre le discours immédiatement quantifiable et à sortir l’économiste de la complexité du réel.
Les économistes mathématiciens jugent a contrario que l’économie dite littéraire ne permet pas de tester la cohérence logique d’une théorie et d’en dégager son contenu véritable (Allais 1954, p.63) parce qu’elle est verbeuse, insuffisante et impuissante (Allais 1954, p.64). Mais aussi parce qu’elle est incapable de proposer des énoncés précis et concis, (Duesenberry 1954). Elle se présente alors sous la forme de longs volumes facilement condensables en quelques graphiques et équations bien définies. La clarté, l’élégance et la beauté des démonstrations mathématiques contrastent alors avec le caractère compact, confus et vague de l’économie littéraire (Klein 1954). Ces arguments en faveur des mathématiques mènent à deux types de position. La théorie économique doit devenir une branche des mathématiques et préparer la confrontation à la preuve statistique (Allais 1954). « On ne peut être un économiste scientifique si l’on n’est d’abord économètre, mais l’on ne saurait être économiste si l’on est simplement économètre » (Allais 1954, p.59).
2 Les critiques faites à l’usage des mathématiques en économie
Face à ces arguments en faveur de l’usage des mathématiques se dresse un certain nombre de critiques. Ces critiques adressées à l’usage des mathématiques sont de deux ordres. Il y a les critiques qui considèrent que les mathématiques servent des enjeux de pouvoir de la profession et s’inscrivent dans une optique de sociologie de la science. Et les critiques qui se fondent sur des raisons objectives. C’est sur ce second type de critique que nous concentrons notre attention.
Le second type de critique sans rejeter la science mathématique souhaite délimiter clairement ses limites et les apports des modèles logico-verbaux à la science économique. Il est, dans cette mesure, tout à fait possible de conserver la définition de l’économie par Keynes, « l’économie est une science consistant à penser en termes de modèles » sans pour autant consacrer la supériorité des mathématiques.
- Comme le font les économistes mathématiciens (Allais 1954, p.67, Klein 1954), on peut brandir les noms des économistes qui sans formalisation mathématique ont pourtant largement contribué à la connaissance des phénomènes économiques. « Ni Schumpeter, ni Hayek, ni Coase, ni Simon, ni O. Williamson n’ont eu besoin de mathématiques complexe pour faire accomplir à la science économique des progrès décisifs dans un domaine ou Cantillon, Say et Knight avaient été des précurseurs » (Bienaymé 1994, p.2). Cette réponse ne peut cependant être décisive, car elle nous mène à une logique statistique inadaptée à la formation de notre jugement sur la place des mathématiques dans notre compréhension de l’économique.
- On peut, aussi, s’interroger de façon préliminaire sur ce que pourrait être l’abus1 de formalisme mathématique. Maurice Allais (1954, p.68) avance le critère de la simplicité, « on ne saurait mieux dire. Il faut absolument éviter le développement d’un appareil mathématique complexe lorsqu’il n’est pas strictement indispensable » (Allais 1954, p.68). Il ajoute, « l’erreur de certains mathématiciens, c’est parfois de prendre pour un but ce qui n’est et ne peut être qu’un moyen » (Allais 1954, p.70). Avec un peu d’esprit, l’argument d’incompétence peut donc être retourné contre ceux qui veulent limiter le caractère trop technique de l’économie mathématique. C’est parce qu’ils veulent s’en tenir à ce qu’ils savent qu’ils demandent des instruments mathématiques simples. Plus sérieusement, est-il possible de savoir comment simplifier un modèle sans l’avoir fait? A priori, non, la critique selon laquelle un modèle est trop complexe, signifie que nous voudrions avoir le même résultat avec une démonstration plus accessible pour les économistes non-mathématiciens. Il s’agit, par conséquent, d’un simple problème de communication. La simplicité améliore la communication entre les économistes mathématiciens. Jamais, on ne s’interroge sur les effets des mathématiques sur le raisonnement lui-même. Jamais on ne se demande si les conventions mathématiques n’enferment pas les économistes dans un monde a-temporel qui nie toute forme de réalisme. Jamais, on évalue la perte de connaissance que constitue une démonstration mathématique, même simple.
- On peut, enfin, toujours de façon préliminaire écarter l’argument selon lequel l’économie mathématique permet de mieux faire face à la complexité du réel. Toute théorie économique est obligée de négliger, de réduire et de progresser du simple au complexe. La simplification des hypothèses peut être interprétée de trois manières (Musgrave 1981). L’économiste simplifie lorsqu’il écarte les éléments de la réalité qui lui paraissent négligeable. Il simplifie, ensuite, lorsqu’il spécifie le domaine d’application de sa théorie. Il simplifie temporairement, enfin, pour atteindre ultérieurement le complexe. Ce qui est décisif ce n’est donc pas la simplification mais la manière dont l’économiste réduit la réalité à des faits simples. Cette réduction de la réalité par les mathématiques passe par la traduction de la pensée en langage mathématique et aboutit à la mise en évidence de relations quantitatives entre des variables spécifiées au préalable. Les débats sur l’usage des mathématiques en économie portent donc principalement sur les arguments de précision et de mesure.
Plus fondamentalement on peut, comme l’on fait les économistes de l’école autrichienne et en prenant le risque d’être marginalisé, soutenir que l’économie mathématique est loin d’avoir un bilan positif. L’économie mathématique enferme les économistes dans un monde irréel. La théorie de l’équilibre, le calcul différentiel ou le calcul matriciel nous oblige à faire l’hypothèse d’omniscience et à inscrire notre pensée dans un temps séquentiel qui n’existe pas. L’homme est ignorant et vit dans la durée. L’économie mathématique va, par conséquent, gravement nuire à notre compréhension de la coordination économique parce qu’elle posera le problème en termes d’affectation optimale des ressources alors qu’il s’agit de savoir comment les individus découvrent leur talent et l’usage des ressources dont ils disposent (Hayek 1937, 1945). Ce qui est jugé comme des avancés de la science économique par les économistes mathématiciens (Allais 1954 ou Klein 1954) apparaissent alors, au contraire, comme l’origine d’un certain nombre d’erreurs économiques (socialisme de marché, théorie de la concurrence imparfaite, économie du bien être, etc.).
Les économistes autrichiens expliquent cet échec de la science économique à penser le monde réel par l’usage des mathématiques et les choix de philosophie de la connaissance qu’ils impliquent. Les différences entre les économistes mathématiciens et les économistes deviennent alors plus profondes. Elles se fondent sur des approches philosophiques distinctes (Kauder 1957). L’économie mathématique est née dans les traces de l’empirisme logique qui lui même a trouvé son origine dans l’incapacité des empiristes à donner une réponse aux critiques kantiennes de leur théorie de la connaissance. L’opposition entre Léon Walras et Carl Menger (Kauder 1957, p.412) est philosophique. Walras construit son économie sur le modèle de la physique newtonienne alors que Menger reste attaché à la tradition aristotélicienne. Walras cherche des relations entre des grandeurs quantitatives. Menger s’interroge sur l’essence des choses. Walras est nourri par le positivisme d’Auguste Comte et le scientisme de Saint-Simon. Menger développe sa pensée dans un climat culturel où domine Aristote, Saint-Thomas, Leibnitz et Bolzano (Smith 1986, 1994). Il s’agit pour Carl Menger de déterminer ce qui se cache derrière les apparences, de reconnaître les raisons de l’existence des choses, les cas concrets n’étant que des exemples de régularité générale mis en évidence par la pensée humaine (Kauder 1957, pp.414-415). Il trouve l’essence de l’économie dans les formes éternelles observées par les individus. Cela les conduits à des visions méthodologiques très différentes. Walras annonce la réalisation d’une économie construite sur le modèle de la science physique en mathématisant ses démonstrations. Menger développe l’ontologie sociale et juge la méthode mathématique fausse2 et dangereuse pour les sciences économiques. Il l’a considère fausse parce qu’il juge qu’elle oblige la pensée à se plier à une logique des quantités qui n’est pas suffisante pour comprendre l’action humaine. Il l’estime dangereuse, parce qu’elle fait croire à l’économiste que les phénomènes économiques sont continus et généraux, alors qu’ils sont fondamentalement discontinus et singuliers.
L’école autrichienne organise donc depuis ses origines sa critique des mathématiques autour de l’irréalisme. L’irréalisme trouve son origine dans les deux définitions des mathématiques.
- Comme science des nombres, les mathématiques mènent à l’irréalisme si elles font croire à l’économiste que tout n’est que quantité et qu’il n’y a de sciences que de la mesure. En réalité, tout n’est pas matière, l’homme a une existence spirituelle et est capable par son intelligence d’avoir une connaissance ontologique du monde.
- Comme science des possibles, l’économie mathématique est immédiatement irréaliste, car elle revendique l’absence de contenu de connaissance des mathématiques. Par l’axiomatique mathématique, l’économie mécanise sa recherche autour d’une même problématique mais prend le risque « de tenir la forme logique pour suffisante à la détermination de l’objet » (Granger 1991, p.21). Les résultats de l’économie mathématique sont, pour cette raison, du domaine des possibles. Ils n’expliquent pas le monde réel. Ils sont strictement dépendants des statistiques (économétrie). Un modèle d’économie mathématique sans preuve statistique ne dit rien sur le monde. Il ne contient aucune connaissance.
L’un des apports de l’école autrichienne d’économie est d’avoir bien compris ces deux faces de l’irréalisme de l’économie mathématique. L’économie mathématique est dangereuse pour le développement de la science économique parce que l’économique est le résultat des actions humaines et que ces dernières sont essentiellement spirituelles ou raisonnables. Elle est dangereuse parce qu’elle fait croire qu’il suffit de formaliser pour s’économiser la discussion sur les concepts. La formalisation n’écarte pas le travail sur les concepts. Elle est dangereuse parce qu’elle écarte un certain nombre d’hypothèse théorique. L’économie mathématique ne traduit pas la pensée en symbole mathématique, elle constitue son objet autour d’une axiomatisation qui a été faite pour la physique. Les mathématiques sont non-neutres, ne pas le savoir mène à des graves désillusions.
Ces critiques dépassent donc largement les arguments avancés par les économistes mathématiciens en faveur de leur outil de travail. Elles remontent à la définition même de la science qui sous-tend les travaux des différents courants de pensée présents en science économique. Cet article, comme nous l’avons déjà précisé dans l’introduction, n’a cependant pas pour objet de les discuter. Nous n’étudions pas la manière dont nous pouvons former notre jugement sur deux propositions contradictoires. Nous nous contentons de montrer l’irréalisme de l’économie mathématique et la faiblesse des arguments qu’elle avance pour persuader les économistes de sa nécessité.
Avant de critiquer l’argument de la précision des mathématiques, il nous faut remarquer que l’argument, selon lequel l’usage des mathématiques permet l’élégance, la simplicité et la beauté de la démonstration repose sur un jugement de valeur qui contraste avec la demande de preuve quantitative des économistes mathématiciens en matière d’économie. Quel crédit accorder à une thèse qui ne se donne pas les conditions de sa validité. L’argument d’élégance de la part des économistes mathématiciens n’est pas recevable parce que l’élégance ne peut pas faire l’objet d’une formalisation. Il s’agit donc dans la perspective des économistes mathématiciens d’un mot imprécis et inexact.
Toutes ces remarques préliminaires faites nous pouvons désormais traiter de l’argument, selon lequel les mathématiques ne font que préciser la pensée.
2.1 Les mathématiques ne précisent pas la pensée, elles la forment
Il est impossible, tout d’abord, de considérer qu’une pensée imprécise ou fausse pourra être rectifiée par un outil rigoureux. Cela sera d’autant plus dommageable que la démonstration mathématique n’apporte rien par rapport aux axiomes et que l’usage de concepts imprécis dans un système d’équation passera inaperçu (Keynes 1955, p.313). L’économie mathématique donne donc sûrement de la rigueur au raisonnement, mais ne la protège pas contre les erreurs d’axiomatisation qui ne relève pas des mathématiques mais de la discussion sur les concepts. La logique qui préside à l’élaboration du raisonnement déductif ne se prononce que sur la validité des énoncés. « Prémisse 1) Tous les chats ont cinq pattes. Prémisse 2) Gaspard est mon chat. Conclusion 3) Gaspard a cinq pattes » (Chalmers 1987, p.30). Les énoncés 1 et 3 sont faux, mais la déduction est valide. Le rôle méthodologique des règles de déduction est, par conséquent, modeste; « elles servent simplement de critères pour juger de la solidité des raisonnements présentés à titre de démonstration » (Hempel 1996, p.26). Les mathématiques servent l’élaboration d’un raisonnement déductif exacte.
Il est inexact, ensuite, de comparer la formulation mathématique à la formulation verbale. Elles n’ont pas les mêmes exigences. Les différences entre le marginalisme autrichien et le marginalisme néoclassique en donne un exemple (Menger 1973) : « pour chaque bien, l’utilité d’une plus grande quantité de bien est plus importante que l’utilité d’une quantité moins importante, en revanche, l’utilité marginale d’une plus grande quantité de bien est moins importante que l’utilité marginale d’une plus petite quantité de bien ». Sous sa forme mathématique, le principe d’utilité marginale s’énonce de la manière suivante : « si la quantité de bien est notée q et que l’utilité qui lui correspond est notée u, alors u = f(q), du/dq=f’(q) 0, et 0  d²u/dq² ». Aujourd’hui, quelques économistes mathématiciens pensent que l’énoncé mathématique signifie la même chose sous une forme plus précise. Cette position n’est pas justifiée. La formulation autrichienne est simplement plus générale (Menger 1973). Elle reste valide même si les fonctions d’utilité n’admettent pas une dérivée seconde négative et que ses courbes n’ont aucun point de tangence. De la même façon, la formulation verbale de la loi de la demande est plus générale que sa formulation mathématique. Sous sa forme verbale, la loi de la demande prend la forme « la demande de bien baisse lorsque le prix de ce bien augmente ». Sous sa forme mathématique, elle prend la forme, q = f(q) et 0  dq/dp = f’ (p), avec p le prix et q la quantité de bien demandée. Elle n’est pas plus précise. Elle limite la validité de la loi de la demande à des fonctions différentiables ayant un point de tangence. La formulation verbale est plus générale, mais elle n’est pas moins précise.
Il est, enfin, fallacieux de croire que les mathématiques peuvent traduire l’ensemble des propositions de la pensée. Elles ont un pouvoir limité. L’usage des mathématiques donne sans doute plus d’exactitude dans le raisonnement, mais modifie le contenu de la pensée, parce qu’il oblige l’économiste à s’insérer dans un système formel qui possède ses règles. Son axiomatique sera alors sur-déterminée par l’outil. Il ne pensera que ce qui est formalisable. La mathématisation de l’économie n’est donc pas sans conséquences sur la formation des hypothèses testées, car l’économiste soumet sa pensée aux contraintes des sciences mathématiques et non aux contraires du réel. C’est l’état présent des mathématiques qui dicte le choix des axiomes à l’économiste. En utilisant le calcul différentiel il emprunte les voies de la mécanique. En reprenant le calcul matriciel ou la théorie des opérateurs, ils s’approprient les exigences de la mécanique quantique (Morgenstein 1967, p.132).
L’histoire de la pensée économique montre clairement cette modification progressive de la théorie économique qui se soumet aux exigences de son outil. Ainsi, à chaque fois que l’économie mathématique formalise une théorie économique classique, elle l’a dénature. 1) Les débats entre néokeynésiens et postkeynésiens en sont une première illustration. Les débats entre l’école néoclassique et l’école autrichienne d’économie en sont un autre exemple. 2) La mathématisation de la théorie des cycles par les nouveaux classiques sacrifie l’effet Cantillon aux exigences de l’exactitude mathématique (Zijp et Visser 1995, p. 189, 1994). 3) La théorie de l’information part de l’hypothèse que l’information est un bien constant, invariable et exogène (Streit et Wegner 1991, p.12) afin d’utiliser l’outil classique de la maximisation sous contrainte. Elle fait de l’information une ressource, alors que tout le message de l’article de Friedrich von Hayek (1937) était de rappeler que le problème de la coordination économique n’était pas d’affecter des ressources rares et connues mais de découvrir le montant des ressources disponibles. Faire de l’information une ressource c’est en faire un moyen, alors qu’il s’agit d’une fin de l’action humaine. L’ensemble de la coordination marchande est au service de la résolution du problème de la dispersion de la connaissance et de l’ignorance individuelle. 4) L’usage de la notion de risque probabilisable et non d’incertitude modifie considérablement la manière dont les économistes peuvent comprendre la coordination économique. 5) Les institutions peuvent être traitées comme des déterminants des préférences ou comme des contraintes. Le modèle de maximisation inévitablement traite l’institution comme une contrainte parce que faire des institutions l’origine des préférences n’est pas formalisable (Boettke 1996, p.27).
L’incapacité de l’économie mathématique à atteindre le réel de l’action humaine est, en outre, considérablement renforcée par la substitution du temps de la mesure au temps de la conscience. Pour les mathématiciens « le temps apparaît plus comme une succession d’instants mathématiques que comme une durée continue, réelle et orientée » (Piettre 1994, p.48). Ainsi, de « Galilée à Einstein, la science moderne offre le spectacle d’un ordre immuable et intemporel (...) où la distinction entre le passé, le présent et le futur n’est qu’une illusion, malgré sa persistance (Einstein) » (Piettre 1994, p.35). Le temps de la mécanique est un temps mis à plat dans l’espace3, un temps mathématisé, nombré, géométrisé, réversible et prédictible (Piettre 1994, p.28). Le monde de l’économie (la physique) newtonienne est alors logiquement un monde 1) où tout événement est réversible4, 2) où tout est nécessaire et rien n’est contingent, 3) où tout est prévisible puisque tout événement à sa cause. « Tout comme le pendule parfait oscille autour de sa position d’équilibre, le monde régi par les lois5 de la dynamique se réduit à une affirmation immuable de sa propre identité » (Prigogine et Stengers 1992, p.22). Tout comme le pendule le marché oscille immuablement autour des prix d’équilibre et coordonne des individus parfaitement informés et satisfaits.
Cette description du monde économique n’est, pourtant, pas satisfaisante. Elle appelle, tout d’abord, des explications sur le caractère toujours réversible et nécessaire des actions individuelles qui exigent une discussion approfondie sur la possibilité de connaître le futur. Le futur est incertain et logiquement inconcevable (Mises 1977, p.98). Contrairement à ce que suppose l’économie mathématique il n’existe pour cette raison aucune constante, il n’y a que des variables (Mises 1977, p.99). Elle suscite, ensuite, une réflexion sur la compatibilité du principe d’équilibre avec le temps réel (Facchini 1999). Il permet, enfin, de mettre en concurrence deux types de savoir. Le savoir des sciences qui repose sur une utilisation des mathématiques et leur application à l’expérience, une expérience pensée pour être mathématisée (Piettre 1994, p.32) et le savoir des philosophes qui repose sur l’observation, l’introspection et la logique.
Cette alternative méthodologique à l’analogie physique ouvre la voie à un savoir qui se veut non objectif au sens de la physique mais objectif au sens de la réalité des hommes. Elle développe un savoir économique qui juge les schémas de raisonnement et les outils mathématiques de la physique contemporaine incapable d’expliquer la nouveauté qui est à l’origine du changement et de l’évolution (Facchini 1999). Il est, en effet, impossible de penser le temps réel de la décision à partir d’un temps mathématique6. Le temps réel est le temps de la conscience. La mémoire et l’attente permettent à la conscience de mettre en présence le passé et le futur. Le présent est donc « gros d’un futur proche et d’un passé récent » (Bergson 1970, p.153). Il possède la cohérence de la conscience. Le temps mathématique est le temps de l’horloge. Il est une juxtaposition d’instant mesurable et représenté par des points. Il n’est pas forcément irréversible (réversibilité du sens des aiguilles d’une montre). Il est susceptible de rupture (arrêt momentané de l’horloge) et il est soit mécanique, soit stochastique. Le temps de la mécanique est réversible et certain. Le temps stochastique est irréversible et incertain. Il ouvre par conséquent des perspectives fécondes pour se rapprocher du temps réel. Ils possèdent l’un et l’autre la cohérence de la mesure. Ni l’un ni l’autre ne permettent cependant de comprendre l’importance de la mémoire et de l’attente dans la formation des routines et des anticipations qui sont les origines subjectives de la nouveauté. L’impossibilité dans laquelle se trouve les mathématiques à penser le temps de la conscience l’oblige à penser une économie statique voir séquentielle mais aucunement une économie des processus dynamiques ou la nouveauté prend la place qui lui revient naturellement dans l’explication de l’évolution des marchés et des organisations humaines. Cet argument est décisif, car il répond à une question. L’aspect quantifiable des sciences de l’homme est-il le plus important? La réponse est non. L’important n’est pas ce qui se passe à l’équilibre quand tout est donné, mais dans le processus, dans l’évolution des grandeurs.
1   2   3   4

similaire:

Communication pour le colloque «Modèles formels et théorie économique : histoire, analyse épistémologie», organisé par l’Association Charles Gide pour l’Etude iconAdresse personnelle
«Quelle réponse éthique à la crise économique et sociétale : Modèle mutualiste et coopératif et/ou modèle actionnarial», colloque...

Communication pour le colloque «Modèles formels et théorie économique : histoire, analyse épistémologie», organisé par l’Association Charles Gide pour l’Etude iconL’économie de la vie privée : les données personnelles au cœur des...
«[l]a théorie économique considère les données personnelles (DP) comme des biens particuliers, des ressources immatérielles dont...

Communication pour le colloque «Modèles formels et théorie économique : histoire, analyse épistémologie», organisé par l’Association Charles Gide pour l’Etude iconCommunication co-écrite avec Olivier Hassid, pour le Colloque internationale...

Communication pour le colloque «Modèles formels et théorie économique : histoire, analyse épistémologie», organisé par l’Association Charles Gide pour l’Etude iconDu côté de la géographie scolaire. Matériaux pour une épistémologie...

Communication pour le colloque «Modèles formels et théorie économique : histoire, analyse épistémologie», organisé par l’Association Charles Gide pour l’Etude iconRésumé L’application de modèles macro-économiques à l’analyse et...

Communication pour le colloque «Modèles formels et théorie économique : histoire, analyse épistémologie», organisé par l’Association Charles Gide pour l’Etude iconParcours anglais
«grand», c’est avant tout parce qu’il est ainsi «magnifié» par le narrateurtémoin, Nick Carraway. Pour mieux apprécier le modernisme...

Communication pour le colloque «Modèles formels et théorie économique : histoire, analyse épistémologie», organisé par l’Association Charles Gide pour l’Etude iconRèglement intérieur de l’association enfants vacances
«enfants vacances» confie à la famille vacances volontaires, un ou plusieurs enfants (3 maximum), pour la durée des séjours que l’association...

Communication pour le colloque «Modèles formels et théorie économique : histoire, analyse épistémologie», organisé par l’Association Charles Gide pour l’Etude iconHistoire et épistémologie de la psychologie moderne

Communication pour le colloque «Modèles formels et théorie économique : histoire, analyse épistémologie», organisé par l’Association Charles Gide pour l’Etude iconRapport financier semestriel
«information dont la diffusion n’est pas obligatoire pour l’entreprise» pour essayer de manipuler le destinataire de l’information,...

Communication pour le colloque «Modèles formels et théorie économique : histoire, analyse épistémologie», organisé par l’Association Charles Gide pour l’Etude iconLe Samedi 15 Janvier 2011 à partir de 16 h
«forum civile pour la démocratie», organisé par le C. C. F. D. Elles ont également soutenu une initiative, malheureusement en panne,...






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
d.20-bal.com