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4.3 La co-construction au Venezuela, en Bolivie et en Équateur26


Dans cette partie, nous nous référons particulièrement aux enjeux concernant la co-construction démocratique dans trois pays de la région de l’ALC qui, ces dernières années, ont été dirigés par des gouvernements de gauche se réclamant du « socialisme du 21e siècle ». Nous faisons référence aux gouvernements d’Hugo Chavez et de Nicolás Maduro au Venezuela (1999-2014), d’Evo Morales en Bolivie (2005-2014) et de Rafael Correa en Équateur (2006-2014). La thèse défendue ici est la suivante : la co-construction démocratique est possible et existe dans ces pays; elle a pris forme au moment des assemblées constituantes dans ces pays; mais elle rencontre présentement des difficultés, dans une conjoncture politique marquée par une accentuation des polarisations. Ces polarisations affectent les possibilités de délibération démocratique non seulement entre la droite et la gauche, comme c’est particulièrement le cas au Venezuela27, mais aussi au sein même de la gauche, comme c’est le cas en Bolivie et en Équateur depuis 2010.
Pour décliner notre analyse, nous procédons en quatre étapes. Premièrement, nous nous démarquons d’une gauche radicale et doctrinaire qui considère qu’il n’y a tout simplement pas de gouvernements progressistes au pouvoir dans les trois pays mentionnés. Deuxièmement, nous avançons qu’il y a eu de la co-construction démocratique dans les trois pays au moment des démarches d’assemblée constituante. Troisièmement, nous montrons comment la co-construction est devenue plus rare avec l’aggravation des polarisations au sein de la gauche en Bolivie et en Équateur dans les années 2010-2014. Quatrièmement, nous faisons ressortir que certaines composantes de la gauche anarchiste ne s’intéressent tout simplement pas à la possibilité de co-construire démocratiquement des politiques publiques.

4.3.1 Rompre avec le modèle néolibéral, ce n’est pas rien!


D’entrée de jeu, nous trouvons important d’affirmer que les gouvernements des trois pays observés sont effectivement des gouvernements de gauche. Cela ne veut pas dire qu’ils ne doivent pas être critiqués avec sévérité à plusieurs égards. Toutefois, avec le sociologue brésilien Emir Sader (2013 et 2014), nous considérons important de reconnaître que les gouvernements du Venezuela, de la Bolivie et de l’Équateur sont de gauche dans la mesure où ils ont rompu avec la forme néolibérale du capitalisme. D’où l’utilisation du qualificatif « post-néolibéral », utilisé par Sader pour qualifier les gouvernements de Chavez, et Correa.
Ce faisant, nous nous démarquons du point de vue d’une gauche radicale et maximaliste pour laquelle les gouvernements des trois pays mentionnés ne sont tout simplement pas des gouvernements de gauche, parce que leurs politiques sont anti-néolibérales sans être anti-capitalistes. Ce point de vue, exprimé dans sa variante marxiste orthodoxe, est bien illustré par exemple dans plusieurs textes de James Petras (2006a, 2006b, 2009a, 2009b, 2012) qui se réfèrent particulièrement à ce qui se passe en Bolivie et en Équateur. Dans ces écrits, Petras revient constamment à la charge pour reprocher aux gouvernements de Chavez, Morales et Correa d’avoir omis d’appliquer les prescriptions d’un vrai programme socialiste marxiste, c’est-à-dire de ne pas avoir nationalisé tous les moyens de production stratégiques, notamment dans le domaine des hydrocarbures28. En Bolivie, des positions convergentes avec celles de Petras sont véhiculées par des intellectuels et militants sociopolitiques de gauche comme Oscar Oliveira, bien connu pour son leadership dans les luttes contre la privatisation de l’eau à Cochabamba en 2000; comme Jaime Solares, un dirigeant syndical qui avait appelé au boycott des élections présidentielles de 2005 dans lesquelles Morales se présentait ; comme Raul Prada, ministre démissionnaire du gouvernement de Morales en 2010 qui reproche à ce dernier de se contenter de construire un « capitalisme andin amazonien » (Saint-Upéry, 2011); comme Pablo Mamani Ramírez (2012), un sociologue aymara, qui voit en Morales et García Linera des élus du peuple qui « ont trahi le processus de changement à partir du Palais gouvernemental ».
En Équateur, un point de vue analogue se retrouve dans des écrits comme ceux de l’économiste indigéniste Pablo Dávalos (2011). Ou encore dans ceux de la majorité des auteurs d’un numéro spécial de la revue équatorienne Opcion Socialista consacré à l’évaluation du gouvernement de Correa peu de temps après les élections présidentielles de 2013 (Opción Socialista, 2013)29. Nous faisons référence ici, outre à Dávalos, à des auteurs comme Natalia Sierra, Victor Granda Aguilar, Cecilia Velasque, Edgar Isch L. et Alejandra Santillana. Pour ces auteurs, les politiques du gouvernement de Correa sont souvent appelées progressistes, mais ne le sont pas en réalité, parce qu’elles sont ni anti-capitalistes, ni anti-patriarcales et ni anti-coloniales. Dans l’éditorial qui clôture le numéro spécial, les responsables du numéro martèlent une fois de plus leur chef d’accusation contre le gouvernement de Correa : ce gouvernement « se réclame ouvertement de la modernisation du capitalisme » (Opción Socialista, 2013 : 72).
On retrouve un point de vue analogue dans une variante écologique radicale qui traverse les écrits récents d’une figure de proue de la gauche environnementale en ALC, l’uruguayen Eduardo Gudynas (2011, 2013a, 2013b et 2013c). À partir d’une posture à la fois anti-capitaliste, anti-patriarcale et anti-coloniale, qui s’appuie sur les cosmologies indigénistes et se réclame du respect des droits de la nature et du « non-extractivisme », cette gauche ne semble pas intéressée à entrer en discussion avec d’autres à propos du caractère progressiste de gouvernements comme ceux de Correa en Équateur et de Morales en Bolivie. En fait, elle considère que leur projet de transformation ne dépasse pas la « modernisation du capitalisme » et que, du même coup, il ne vise pas l’éradication immédiate du capitalisme. Une fois lâché, un tel jugement devient sans recours. L’objectif de rompre avec le modèle néolibéral du capitalisme se trouve rapidement banalisé, parce qu’il ne va pas de pair avec celui de rompre avec le capitalisme. Conséquemment, les gouvernements qui prétendent faire une rupture avec le néolibéralisme sans éliminer le capitalisme ne peuvent pas être qualifiés de progressistes selon les tenants de cette position. En fin de course, si un gouvernement n’est pas progressiste, quels avantages y aurait-il à tenter de co-construire avec lui des politiques démocratiques?
Mais pour nous, ces trois gouvernements sont progressistes et il vaut la peine d’examiner si dans ces trois pays il y a de la co-construction démocratique des politiques. Or, cet examen nous amène à affirmer qu’il y a eu de la co-construction démocratique de haute intensité au moment des assemblées constituantes, mais que cette dernière est devenue une denrée rare par la suite.

4.3.2 Les Assemblées constituantes : des temps fort de co-construction


Dans des écrits antérieurs, nous avons déjà démontré que la problématique de la co-construction était présente dans le contenu de la Constitution de l’Équateur et du discours du gouvernement de Correa (Vaillancourt, 2011, 2012, 2013 et 2014). Mais nous avons omis de souligner, comme nous le faisons ici, que la co-construction démocratique n’est pas seulement un thème présent dans la Constitution de 2008 en Équateur, mais qu’elle est aussi une dimension présente dans le processus concret d’assemblée constituante qui a accompagné la préparation de cette constitution. Ce constat vaut aussi pour le Venezuela et la Bolivie. En somme, dans les trois pays, nous pouvons parler de nouvelles constitutions qui ont été co-construites démocratiquement à partir d’assemblées constituantes qui ont misé sur une coopération entre des acteurs provenant de la société politique (impliquant l’exécutif et le législatif) et de la société civile (incluant les acteurs de l’ESS). En effet, ces assemblées constituantes reposaient sur la jonction entre le social et le politique. Pour illustrer cette affirmation, nous allons nous référer rapidement au cas du Venezuela, puis nous attarder davantage sur ceux de la Bolivie et de l’Équateur.


  • Au Venezuela, à la suite de l’élection du président Hugo Chavez, en décembre 1998, le gouvernement s’empressa, dès février 1999, d’adopter un décret concernant la tenue d’un référendum permettant à la population de se prononcer sur la convocation d’une Assemblée constituante. Le référendum a eu lieu le 25 avril 1999, avec une participation de 38,7% et un appui de 81,9% des votants à la position du OUI. Le 25 juillet, il y a eu des élections pour choisir les 131 membres de l’Assemblée constituante. La majorité des constituants était favorable aux positions du gouvernement. Par la suite, de septembre à décembre, les travaux pour rédiger la nouvelle constitution ont été menés intensément et rondement. De telle sorte que, dès le 15 décembre 1999, le fruit du travail de l’Assemblée a été soumis à un référendum populaire. Le taux de participation fut de 44,3% et 71,8% des personnes votantes appuyèrent la « Constitution de la république bolivarienne du Venezuela », la 26e dans l’histoire du pays (Venezuela, 1999; Constitutionnet, 2014).




  • En Bolivie, aux élections présidentielles de décembre 2005, Evo Morales du Movimiento al Socialismo (MAS) est élu président avec une majorité de 54 %. Le gouvernement de Morales exerce le pouvoir à partir de janvier 2006 et l’Assemblée constituante, promise en campagne électorale, représente une priorité. Le 6 mars 2006, il adopte une Loi spéciale de convocation de l’Assemblée Constituante (LECAC), une loi qui a été négociée avec les partis d’opposition par le Vice-président Alvaro Garcia Linera. Dans cette loi, il est spécifié qu’une majorité des deux tiers est requise pour que l’Assemblée constituante puisse adopter un amendement constitutionnel. Cela veut dire un minimum de 170 votes sur 255 membres votant de l’Assemblée constituante. Le 6 juillet 2006, un plébiscite est tenu en même temps qu’a lieu l’élection des 250 membres de l’Assemblée constituante30. Le MAS fait élire 134 « constituants » sur 255, ce qui représente une majorité, mais pas une majorité des deux tiers. En conséquence, l’opposition détenait un véritable droit de véto. D’où l’aspect laborieux des délibérations et les impasses vécues à divers moments du processus. Le 7 décembre 2007, l’Assemblée constituante a terminé ses travaux et appuie un projet de constitution qui est transmis au Congrès pour approbation. Au cours des mois qui suivent, les résistances de l’opposition au Congrès mettent à nouveau en péril l’adoption du projet de constitution. Pour dénouer l’impasse, le gouvernement du MAS annonce la tenue d’un référendum révocatoire devant être tenu le 10 août 2008. Dans ce référendum, la tête de Morales est mise en jeu, de même que celle du Vice-président García Linera. Le référendum est gagné par le gouvernement du Morales avec une nette majorité de 67.5%. Cette victoire éclatante crée une pression politique sur le Congrès national afin qu’il appuie la nouvelle constitution. Le 21 octobre 2008, le Congrès adopte une version légèrement modifiée. Cette version est soumise à un référendum national, le 25 janvier 2009, et obtient l’approbation populaire avec une majorité de 60% (Stefanoni et Do Alto, 2006; Stefanoni, 2009; Mayorga, 2014; Bolivie, 2009).




  • En Équateur, l’Assemblée constituante a eu lieu en 2007 et 2008, sous le gouvernement de Rafael Correa. Ce dernier s’était lancé à la présidence, à l’automne 2006, sans présenter en même temps des candidats de sa tendance politique à faire élire au Congrès31. Au contraire, pendant la campagne électorale, Correa avait utilisé le thème de la « partidocratie » pour se faire du capital politique. Ce qui l’avait amené à discréditer le rôle des députés des formations politiques de ses opposants et à délégitimer le Congrès. Ainsi, une fois élu président, en janvier 2006, Correa détenait le pouvoir exécutif, mais sans avoir le pouvoir législatif, puisqu’il était arrivé à la présidence sans députés. Cette situation ne pouvait pas durer, si Correa voulait faire adopter des lois et des politiques pour mettre en œuvre ses engagements électoraux. D’où sa détermination, au lendemain de l’élection, à mettre en route une démarche d’assemblée constituante. Une fois élu, il ne pouvait plus gouverner sans Congrès32. Avec son projet d’Assemblée constituante, il pouvait s’occuper du législatif, sans pour autant abandonner le thème de la « partidocratie » à la manière d’un levier pour délégitimer les autres partis politiques et assurer une légitimité à Alianza País, en faisant ressortir qu’il s’agissait d’un mouvement plutôt que d’un parti politique. Ainsi, dès avril 2007, le gouvernement de Correa a tenu un référendum pour obtenir un mandat populaire l’autorisant à faire une convocation officielle pour une démarche d’Assemblée constituante. Ce référendum a été gagné avec une majorité de 82% des électeurs. Puis, des élections ont été tenues en septembre 2007 pour choisir les membres de l’Assemblée constituante, lesquels allaient devenir du même coup les membres de la prochaine Assemblée législative. Lors de cette élection, 80 des 130 membres de l’Assemblée constituante provenaient d’Alianza País. Puis, l’Assemblée nationale constituante a siégé de décembre 2007 à juillet 2008, sous la présidence de l’économiste et écologiste Alberto Acosta, un ancien ministre des mines lié aux mouvements sociaux, notamment au mouvement écologique et aux réseaux de l’ESS. Après 8 mois de délibération publique intense, une proposition de constitution a émergé. Cette Constitution a fait l’objet d’un nouveau référendum en octobre et a été ratifiée par 64% des électeurs (León Trujillo , 2009; El Desconcierto, 2013 :68-71; De La Torre, 2013; Gaudichaud, 2008, 2012 et 2013).



4.3.3 La polarisation au sein de la gauche freine la co-construction


En nous concentrant sur ce qui se passe en Bolivie et en Équateur, au chapitre de la co-construction démocratique, nous avançons qu’il y en a eu davantage au cours des années 2007 à 2009, au moment de l’élaboration des nouvelles constitutions, et beaucoup moins au cours des années 2010-2014. La raison en est que depuis 2010, en Bolivie et en Équateur, à la différence de ce qui se passe au Venezuela, l’intensification de la polarisation sociale ne touche pas seulement les rapports entre la droite et la gauche. Elle se manifeste aussi au sein même de la gauche. En conséquence, des divisions et tensions plus vives traversent les relations entre les gauches gouvernementales et une portion significative des gauches actives dans la société civile et les mouvements sociaux. Plus particulièrement, les rapports entre l’État et les mouvements paysan, indigène et écologique, sont devenus plus conflictuels en rapport avec certains projets de développement, de transformation et de transport des ressources naturelles —extractivisme33— dans les pays des régions andines et amazoniennes34. Cela affecte les conditions de la participation citoyenne dans les délibérations publiques liées à des décisions en matière de politiques publiques. Pour illustrer notre propos, prenons deux exemples. L’un concerne la Bolivie et l’autre l’Équateur.
Le cas de TIPNIS en Bolivie. Nous faisons référence à la résistance des communautés indigènes de TIPNIS (Territoire Indigène du Parc National Isiboro Sécure) en Bolivie à un projet d’autoroute lancé en 2011 par le gouvernement de Morales. Sur ce territoire situé en pleine forêt tropicale amazonienne, se trouve une population de 15 000 personnes provenant de trois nations indigènes. Ces dernières font partie des 36 nations qui ont été reconnues dans la Constitution de 2009, en même temps que leurs droits à l’autonomie, à l’auto-gouvernement et à leur participation à un « État plurinational ». Voilà qu’en 2011, le gouvernement de Morales, sans avoir consulté la population concernée, a mis de l’avant le projet de construire une autoroute de 300 kilomètres à travers le territoire de TIPNIS. Le projet se présente comme une réponse aux pressions brésiliennes pour relier l’Atlantique au Pacifique et favoriser les liens économiques avec la Chine.
L’annonce du projet d’autoroute a rapidement suscité la résistance des communautés paysannes et indigènes du territoire et des organisations qui les représentent dont la CIDOB (Central Indigena de Pueblos del Oriente Boliviano). Le 15 août 2011, la XIIIe Marche a été lancée pour parcourir une distance de 512 kilomètres entre San Ignacio de Moxos et La Paz. Le 25 septembre, les marcheurs, incluant des femmes, des enfants et des personnes âgées, ont fait l’objet d’une répression brutale à Yucumo de la part de 600 militaires envoyés par le gouvernement. Par la suite, le gouvernement a lancé des représailles judiciaires contre 26 personnes dont 24 des participants à la Marche. En avril 2012, une nouvelle marche —la IXe Marche— s’est déployée et dénouée deux mois plus tard avec l’entrée à La Paz de 20 000 personnes. Le « Manifeste final de la IXe Marche » accuse « Evo d’approfondir le modèle extractiviste en Bolivie » et dénonce « les militaires, fonctionnaires et politiciens du MAS qui veulent sucer à tout prix le sang de notre Mère Terre ». La résistance a rapidement bénéficié d’une panoplie d’appuis en provenance de divers mouvements sociaux et politiques dans l’ensemble du pays et du continent, voire d’ailleurs dans le monde. Les critiques ont fait mal paraitre le gouvernement de Morales en faisant ressortir les contradictions entre le projet et les principes écologiques bien ancrés dans la Constitution de 2009 et le discours du président Morales35. L’enjeu pour les populations touchées, c’est la contamination de la terre, de l’eau et de l’air. C’est le risque de détérioration de la qualité de vie des populations locales concernées. Le mouvement de résistance a pris par surprise le gouvernement du MAS et attisé des divisions au sein de la société et de divers mouvements sociaux, notamment dans le mouvement indigène et paysan36. Morales, sans abandonner le projet, a dû suspendre sa réalisation. Il a reconnu que son gouvernement avait fait des erreurs et demandé pardon pour la brutalité policière. Il a promis de consulter la population et de négocier avec elle (Valdés, 2012; Smink, 2014; Mayorga, 2014; Olivera, 2012; Mamani Ramírez, 2012; La Fuente, 2013).
Le cas de l’Initiative Yasuni-ITT en Équateur. Le parc Yasuni est situé dans une région amazonienne, dotée d’une riche biodiversité et habitée par des populations aborigènes attachées à leurs traditions ancestrales. Ce parc est doté d’une réserve pétrolière évaluée à 920 millions de barils et dont la valeur est estimée à 7 milliards $. Toutefois, l’exploitation de cette réserve comporte des risques énormes pour l’environnement et la qualité de vie des communautés indigènes. Pendant la campagne électorale de 2006, l’équipe de Correa avait pris un engagement qu’on a appelé par la suite « l’Initiative Yasuni-ITT37 ». Cet engagement avait bel et bien été co-construit, avec la participation citoyenne d’acteurs sociopolitiques bien enracinés dans les mouvements indigènes et écologiques. L’Initiative Yasuni-ITT consistait, pour le gouvernement de Correa, à promettre de renoncer à extraire le pétrole lourd du sol du parc Yasuni, en retour d’une compensation financière de l’ordre de 3,6 milliards $ —représentant la moitié de la valeur du gisement pétrolier— qui serait versée par des pays du Nord sur une période de 10 ans. En juillet 2007, le gouvernement Correa a réaffirmé solennellement cet engagement. Au cours des années 2007 à 2010, la reconnaissance et la promotion du projet ont progressé sur la scène internationale, notamment en Europe où plusieurs pays dont l’Allemagne et la Belgique ont montré de l’intérêt. Dans l’intervalle, l’Initiative Yasuni-ITT était devenue un puissant symbole dans les réseaux internationaux préoccupés de la qualité de vie environnementale, notamment dans les institutions de l’ONU. Le gouvernement de l’Équateur apparaissait comme un exemple à suivre dans la lutte mondiale contre le changement climatique. Mais à partir de 2011, même si le gouvernement de Correa maintenait toujours officiellement le cap sur le projet, il était devenu évident que celui-ci avait du plomb dans l’aile. Depuis la crise financière de 2008, les pays européens qui s’étaient montrés auparavant intéressés à fournir une participation à la compensation financière étaient devenus plus circonspects. La mise en œuvre du projet devenait douteuse. Ce n’était plus un secret, le gouvernement Correa songeait à abandonner le projet. Le 15 août 2013, Correa a annoncé officiellement, « avec une profonde tristesse » et parce que « le monde a failli », disait-il, la fin de l’Initiative Yasuni-ITT (El Universo, 15 août 2013).
Le virage gouvernemental est appuyé par une partie des communautés locales et des mouvements indigènes. En retour, il est mal reçu par la gauche écologiste et indigéniste radicale qui, depuis 2011, a organisé plusieurs activités de résistance dont la marche de 600 kilomètres entre Zamora et Quito « en défense de l’eau et de la terre », tenue en mars 2012. L’opposition de cette gauche s’est manifestée sous une forme plus clairement politique lors de la campagne précédant les élections de février 2013, lorsqu’elle a appuyé la candidature d’Alberto Acosta38. Cette gauche s’est montrée intraitable dans le débat public sur le dossier Yasuni. Pour elle, qu’il y ait ou qu’il n’y ait pas d’indemnisation financière de 3,6 milliards $ versée par les pays du Nord, l’Initiative Yasuni-ITT devrait être maintenue. À tout le moins, un référendum devrait être tenu pour voir ce que le peuple en pense. Depuis l’annonce du virage de la politique gouvernementale, la polarisation s’est intensifiée entre le gouvernement et une partie significative des communautés locales concernées et des mouvements indigène et écologique. Au cœur des forces d’opposition, on retrouve une partie importante de la CONAIE (Confederación Nacional de Indígenas del Ecuador) et de PACHAKUTIK, un parti politique proche de la CONAIE39. La fermeture en décembre 2013 de la Fondation Pachamama, une ONG internationale et nationale qui représentait un fer de lance dans la lutte pour le non-extractivisme, a illustré, une fois de plus, la propension des gouvernements, de gauche comme de droite, à réprimer la « protesta » et à discréditer les ONG internationales. Dans le débat qui fait rage au sein de la gauche sur l’Initiative Yasuni-ITT, non seulement en Équateur mais dans l’ensemble de la région de l’ALC, l’opposition à Correa lui reproche à répétition d’être « extractiviste » et « néoextractiviste », à l’encontre des droits de la nature et le la Mère Terre, affirmés dans la Constitution (SENPLADES, 2009; Ramirez, 2012; Lang et Mokrani, 2011; Gudynas, 2013b et 2013c; Acosta et Machado, 2012; Acosta, 2013; De La Torre, 2013; Harnecker, 2011; Ospina Peralta, 2011, 2012 et 2013; Houtart, 2014).
Plusieurs autres exemples pourraient être ajoutés aux deux que nous avons présentés.40 Cela permettrait de mieux mesurer l’intensité de la polarisation au sein de la gauche et de saisir qu’elle se manifeste dans d’autres domaines de politiques publiques que celui du développement des ressources naturelles41. Mais cela ne modifierait pas la ligne de notre argumentation concernant les difficultés vécues présentement en Bolivie et en Équateur au chapitre de la co-construction démocratique des politiques publiques. Notre préoccupation est de faire ressortir que les polarisations au sein de la gauche, illustrées par des affrontements autour de l’exploitation des ressources naturelles, freinent la co-construction démocratique et empêchent les délibérations publiques d’être aussi démocratiques et productives qu’elles pourraient l’être.
Comment expliquer et dénouer cette polarisation? Comment départager les responsabilités entre les protagonistes concernés? Nous ne voulons pas vider ces questions ici42. Toutefois, nous pouvons quand même dire que nous sommes réticents vis-à-vis les explications et propositions qui attribueraient les principales responsabilités à la gauche gouvernementale ou à la gauche non gouvernementale. Dans un sens comme dans l’autre, nous passerions à côté de la possibilité de réunir les conditions permettant de restaurer le minimum de confiance et de dialogue nécessaire pour que la co-construction s’enclenche. Ceci étant dit, il faut quand même entendre certaines critiques et répliques qui circulent en provenance des deux camps, quitte à s’efforcer par la suite de faire la part des choses. Faisons-le en nous en tenant pour le moment au cas de la polarisation en Équateur.
Quelles sont les critiques formulées le plus souvent par la gauche non gouvernementale en Équateur?


  • Plusieurs critiques mettent l’accent sur certains traits de caractère du président. On se réfère à son tempérament abrasif, tranchant, enclin à la provocation et cassant. On lui reproche d’intervenir souvent dans les débats avec un style arrogant et provocateur. Ce trait de caractère se manifeste non seulement dans ses rapports avec des adversaires politiques, mais aussi dans ses interactions avec ses propres collaborateurs. Cette tendance à prendre toute la place a pour effet d’exclure des processus de prise de décision d’autres personnes qui peuvent être dans son conseil des ministres, dans l’institution présidentielle, dans l’Assemblée législative, dans son caucus politique, dans une assemblée publique et, évidemment, dans les mouvements sociaux, les partis d’opposition et la société civile en général. Cette façon d’agir a pour effet de « rendre invisibles » ou de « satelliser » ses propres collaborateurs, comme Correa l’a d’ailleurs lui-même reconnu dans un rare moment d’auto-critique, au lendemain des élections municipales de février 2014 (León Trujillo, 2014).




  • Il est souvent fait mention de l’hyper-présidentialisme. De La Torre (2013), à la suite de plusieurs analystes, affirme que l’Équateur « va de l’avant en empruntant un parcours de plus en plus autoritaire » et que Correa cherche à concentrer le pouvoir autour de sa personne et de la présidence avec un style souvent qualifié d’« hyperpersonnaliste, compétitif et autoritaire »., En fait, le problème avec l’hyperprésidentialisme, un phénomène qui était déjà favorisé par le partage des pouvoirs entre l’exécutif et le législatif aménagé dans la Constitution de 2008 et qui a été accentué au fil des ans par les initiatives prises par le président pour s’accaparer une plus grande concentration des pouvoirs (León Trujillo, 2009; La Tendencia, 2011). Si bien, que le « véritable législateur semble être le Président de la République » et non pas l’Assemblée nationale, pour reprendre une critique Paco Moncayo, ancien député et ancien maire de Quito (ANDES, 2010; La Hora, 2010).




  • Pablo Ospina Peralta (2011 et 2012) offre un éclairage politique original sur la contradiction qui s’instaure entre le gouvernement de Correa et la société civile, en attirant l’attention sur le fait que ce gouvernement progressiste lance constamment des « politiques disciplinaires » pour encadrer, discipliner et contrôler diverses composantes particulières de la société civile (fonctionnaires, enseignants, médecins, journalistes etc.) et même de la société politique (ses ministres, les membres de sa formation politique). Tout cela au nom de l’efficacité technocratique, sous prétexte de rendre les travailleurs et les citoyens plus productifs en suivant les règles de la Nouvelle gestion publique (NGP). Comment réconcilier une telle politique disciplinaire avec la confiance à établir dans les relations entre l’État et les citoyens, entre un gouvernement progressiste et les mouvements sociaux, dans une société où le Président et son gouvernement parlent quotidiennement des avancées de la « révolution citoyenne » et de la « planification participative » ?




  • Toutefois, comme nous l’avons vu plus haut, le principal grief adressé par la gauche non gouvernementale à la gauche gouvernementale, sur le plan des ressources naturelles, demeure celui de promouvoir une politique extractiviste et néoextractiviste.


Quelles sont les répliques de la gauche gouvernementale à ces critiques de la gauche non gouvernementale?


  • Correa répond souvent à ses critiques, par exemple dans les médias, en les qualifiant de « menteurs ». Il lui arrive souvent d’associer à la « gauche opportuniste », d’anciens ministre et compagnons de route politiques passés dans l’opposition, tels Gustavo Larrea et Alberto Acosta. Il reproche à des dirigeants de la CONAIE (comme Humberto Cholango et Cléver Jiménez) et de PACHAKUTIK d’avoir été de mèche avec l’oligarchie du pays au moment du coup d’État manqué du 30 septembre 2010 (Lemoyne, 2014).




  • Concernant l’accusation de continuer à promouvoir des politiques extractivistes, Correa réplique en disant que ces critiques font preuve « de gauchisme et d’écologisme infantiles », ou encore d’un « radicalisme écologique » qui confinent l’Équateur à l’impossibilité de développer ses ressources naturelles, un pays qui, pourtant, reconnait les droits de la nature dans sa constitution, la plus verte de l’humanité (Correa, 2010). Ou encore il réplique avec une question : Est-ce qu’une politique non-extractiviste signifie qu’il faille arriver à « la suspension immédiate de l’exploitation pétrolière et à l’abolition de toute minière »? À cette question, Lalander et Ospina (2012) répondent que ce n’est pas ce que demande la majorité des organisations indigènes.



  • Dans l’entrevue accordée à Julian Assange, Correa reprend une formule colorée qu’il affectionne: « Nous ne pouvons pas être des mendiants assis sur un sac d’or ». Puis, il ajoute : « Il y a certains groupes […] qui […] viennent nous dire à nous : ‘N’exploitez pas, n’extrayez pas, ne produisez pas’. Et de quoi allons-nous vivre alors?» (Correa, 2012). C’est un fait que l’extraction des ressources naturelles finance les politiques de redistribution de Correa depuis 2007.




  • García Linera, intellectuel de gauche et Vice-président de la Bolivie, s’exprime dans le même sens que Correa. Pour répondre aux écologistes radicaux pour qui les gouvernements de l’Équateur et de la Bolivie sont « néo-extractivistes », Garcia Linera (2013) argumente qu’il est en faveur de l’écologie responsable et se démarque du non-extractivisme radical. Au moment d’un passage en Équateur en novembre 2013, il manifeste sa solidarité avec le gouvernement Correa et se démarque de ce qu’il appelle le « faux débat qui se développe sur l’extractivisme ». Dans ce contexte, il préconise l’idée de « politiques extractivistes positives pour la société », soit des politiques qui favorisent la canalisation des ressources naturelles en faveur des citoyens » (El Comercio.com, 23 novembre 2013; Natanson, 2007).


Terminons cette sous-section, en reprenant à notre compte un précieux filon de réflexion formulé à quelques reprises par le sociologue Jorge León (2013). En réfléchissant à l’héritage politique de Mandela et en pensant sans doute aux défis politiques qui tenaillent les gouvernements de gauche dans la région andine comme ceux de Morales et de Correa, León formule l’interrogation suivante : quand une personne mène et gagne une bataille politique, dans l’opposition comme au pouvoir, ne devrait-elle pas, à l’encontre de ce que l’on a souvent pensé et mis en application dans certains courants de gauche, tenter de composer avec l’autre (ou l’adversaire) et ses idées, au lieu de s’employer à les éliminer ou à ne pas en tenir compte? Cela ne veut pas dire que, dans les délibérations démocratiques impliquant la participation d’une diversité d’acteurs sociaux et politiques, il ne soit pas nécessaire, souvent, de faire face à des tensions et à des conflits. Mais cela signifie qu’en tirant des enseignements de la trajectoire de Mandela, la sagesse politique, à gauche, invite à se départir d’une certaine conception du « droit du gagnant »43.

4.3.4 La gauche anarchiste s’intéresse peu à la co-construction


Nous prenons distance ici avec le point de vue d’une certaine gauche de tendance anarchiste qui met sa confiance uniquement dans la démocratie participative et n’attend rien de la démocratie représentative. Ce point de vue est bien ramassé dans le slogan « Qu’ils s’en aillent tous!» (Que se vallan todos!), rendu populaire lors de la crise argentine de décembre 2001. À partir d’une telle position, on le devine, la co-construction démocratique devient ni souhaitable ni possible. La transformation profonde de la société ne peut venir que de la société civile et de la démocratie directe. Une telle position est incompatible avec l’option en faveur de la co-construction démocratique qui présuppose un apport de la démocratie représentative et une coopération entre les acteurs des deux démocraties. La posture de la gauche anarchiste exerce présentement un attrait dans les pays du Sud comme du Nord. Elle est particulièrement attractive dans des pays comme le Mexique44 où la politique représentative s’est considérablement discrétisée elle-même en pactisant avec le mépris des droits de la personne, l’abandon de l’État de droit, l’usage de la répression, le soutien au narcotrafic, etc. Elle est véhiculée présentement en ALC par certains intellectuels et militants de gauche, dont Raul Zibechi, qui s’est démarqué du gouvernement Morales dès le début de son premier mandat (Zibechi, 2006). Ce journaliste uruguayen qui écrit régulièrement dans La Jornada valorise tellement la participation des acteurs de la société civile dans diverses formes de résistance, qu’il finit même par afficher un doute méthodique vis-à-vis la possible contribution des élus de la société politique à l’impulsion d’un processus de transformation révolutionnaire de la société. À partir d’une telle vision, Zibechi critique ce qu’il appelle le « pli de la gauche traditionnelle » pour « le socialisme étatique ». Pour contrer ce pli, il adopte une position proche de celle des zapatistes mexicains qui investissent dans les luttes de résistance dans la société civile et préconisent l’abstention vis-à-vis l’action politique électorale (Zibechi, 2014b)45. En critiquant « l’estado-centrismo », Zibechi fait l’apologie des «  nouveaux nouveaux (sic) mouvements sociaux », distincts des « anciens mouvements sociaux ». Les mouvements sociaux « nouveaux nouveaux », pour lui, « ne se réfèrent pas à l’État en cherchant à établir avec lui des dialogues et des négociations » (Zibechi, 2014a et 2013). Enfin, Zibechi reproche aux gouvernements « dits progressistes » comme ceux de l’Équateur, de la Bolivie et du Brésil de ne pas faire de réformes structurelles, voire de ne pas s’inspirer des « vraies révolutions » (Zibechi, 2010 et 2011a).
Un point de vue proche de celui de Zibechi est présent dans plusieurs articles (dont ceux de Frank Gaudichaud46 et Ricardo Penafiel) d’un dossier consacré à l’Amérique latine dans la revue québécoise Relations (2012). Il est partagé aussi par Boris Marañón qui plaide souvent en faveur de la démocratie directe et contre la démocratie représentative dans le réseau RIPESS LAC (Marañón, 2013; Marañón et López, 2010). Il est partagé aussi par plusieurs intellectuels et militants de gauche de l’ALC qui s’intéressent à l’écologie et aux courants de pensée indigénistes. Ces auteurs, dans le domaine des politiques de développement des ressources naturelles (hydrocarbures et mines), adoptent des positions politiques radicalement non-extractivistes, que nous pouvons qualifier de maximalistes et de fondamentalistes. Ces positions amènent leurs porte-paroles à reprocher notamment aux gouvernements de Morales et de Correa de ne pas adopter dès maintenant une politique totalement non-extractiviste. En plus de Gudynas (2011, 2013a, 2013b et 2013c), on retrouve dans ce courant Miriam Lang de la Fondation Rosa-Luxembourg dans la région andine (Lang et Modrani, 2011), Arturo Escobar (2012), Oscar Olivera (2012) et plusieurs autres. Il nous semble qu’Alberto Acosta (2012), à partir de 2011, s’est identifié de plus en plus à cette mouvance, ce qui est apparu clair dans le discours public qu’il a tenu au cours de la campagne présidentielle liée aux élections de février 201347 (Acosta, 2013; Acosta et Machado, 2012; Acosta et al, 2013).
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