L’Empire russe et Moscou Troisième Rome





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Gérard Conio
LA RUSSIE ET SON DOUBLE

Sommaire


  • La Russie et son double

  • La Vision russe du Cosmos

  • L’Empire russe et Moscou Troisième Rome

  • La dialectique du Double chez Dostoïevski.

  • Le dernier dialogue de Bakhtine

  • A la recherche d’Ivan

  • Le MLB ou le problème fondamental dans l’esthétique

  • d’Eisenstein, de « La Walkyrie » à « Ivan le Terrible

- Wat et Milosz, témoins de l’histoire.

- Czeslaw Milosz, de la pensée captive à l’esprit

déshérité.

- De l’utopie au pouvoir au démocratisme totalitaire.

- La fin de l’URSS et la nostalgie de l’histoire.
LA RUSSIE ET SON DOUBLE

La culture russe est marquée par une dualité, une dichotomie fondamentale qui s’exprime sur une multiplicité de registres.

Rappelons d’abord le mot célèbre de Tchaadaïev, en conclusion de son Apologie d’un fou :

«  Il est un fait qui domine souverainement notre marche à travers les siècles qui parcourt notre histoire tout entière, qui comprend en quelque sorte toute sa philosophie, qui se produit à toutes les époques de notre vie sociale et détermine leur caractère, qui est à la fois l’élément essentiel de notre grandeur politique et la véritable cause de notre impuissance intellectuelle : ce fait, c’est le fait géographique. »

Tchaadaïev disait également, dans le même sens, que « la Russie n’était ni d’Orient, ni d’Occident, mais participait également des deux ».

Ce «fait géographique » est certainement à l’origine d’une inquiétude existentielle qui va s’incarner dans le thème du double.

La première manifestation de ce double sera donc une division interne entre la vocation européenne et la vocation asiatique de la Russie. Ce clivage est permanent et fondamental dans l’histoire de la culture russe. La plupart des courants, des écoles de pensées qui se sont succédé en Russie ont eu pour objet la solution de cette dualité. C’est parce qu’elle est double que la Russie a toujours été obsédée par la recherche de l’Unité. On en trouve, par exemple, l’expression dans un courant de pensée, toujours très actuel, qui s’est réclamé de « L’Eurasisme » visant à concilier les deux parties contradictoires de l’identité russe. Mais si le thème du double est si prégnant dans la littérature et l’histoire russe, c’est précisément parce que cette identité n’est pas donnée, mais qu’on doit la construire. Le double est donc paradoxalement l’expression d’une quête d’identité.

Cette dualité elle-même a été, il faut bien le dire, «  mythifiée », elle est étroitement liée à une mythification de l’histoire qui a été une constante de la culture russe. Ainsi, chaque face de l’identité russe est indissociable de son double, de son ombre, de son masque, de son spectre. On commence seulement à rectifier certaines représentations par trop schématiques de ces clivages culturels, idéologiques, philosophiques, religieux. Un exemple d’ambivalence est celui de Tchaadaïev lui-même, l’un des premiers penseurs dissidents de l’histoire russe qui ait préféré, comme il l’a déclaré, «  la vérité à la patrie », Tchaadaïev dont, aujourd’hui encore, se réclament aussi bien les occidentalistes que les slavophiles. Il en va de même des décembristes et surtout du plus radical d’entre eux, Pestel, qui contestait l’ordre autocratique pour lui substituer un système encore plus rigide, plus impitoyable, préfigurant le national-communisme des Bolcheviks.

Les slavophiles étaient profondément imprégnés de culture européenne, L’Européen, tel était le titre de la première revue fondée et dirigée par Kiréevski, avant de dresser contre le modèle occidental. Et il arrivait souvent que les occidentalistes se détournent de l’Occident pour exalter la spécificité russe, l’exception russe. Herzen, déçu par la société occidentale, n’avait-il pas mis sur le tard tous ses espoirs dans la Russie pour réaliser la révolution mondiale en considérant que la Russie, grâce à l’existence de l’ « obchtchina », la commune rurale, était beaucoup plus que les sociétés occidentales prédestinée au socialisme.

Chaque face du double engendre son contraire et s’en nourrit. L’histoire russe est une suite de ces renversements. C’est pourquoi la Russie, par sa géographie, par son histoire, par sa quête perpétuelle d’une identité improbable, était prédestinée à accueillir la dialectique du maître et de l’esclave conçue par Hegel dans sa Phénoménologie de l’esprit et à lui donner une confirmation prophétique et apocalyptique. Si certains écrivains russes, de tendance slavophile, comme Soljénitsyne, ont considéré que la Russie avait été le laboratoire du marxisme, une idéologie née en Occident, que la Russie avait donc été la victime de révolutionnaires professionnels venus d’ailleurs, de «  l’étranger », et étrangers à la Russie, c’est parce que, effectivement, au début du XIX e siècle, la plupart des intellectuels russes, aussi bien les slavophiles que les occidentalistes, ont été fascinés par la pensée de Hegel et façonnés par elle.

Le dernier philosophe hégélien, Strakhov, était en même temps l’un des idéologues de « l’enracinement », de l’attachement au sol natal, originel. Il n’est donc pas abusif d’estimer que l’introduction et la réception de Hegel en Russie est à l’origine de tous les bouleversements qui ont conduit à la révolution d'Octobre et au-delà.

On assiste à une convergence entre le thème littéraire romantique du double que les écrivains russes empruntent à Hoffman et à E.Poe et l’introduction de la dialectique hégélienne dans la pensée philosophique russe. Le croisement entre ces deux sources va non seulement déterminer le cours de la culture russe tout au long du XIX siècle jusqu’à la rupture moderniste, mais va engendrer toute une série de mutations historiques qui à travers les convulsions politiques et sociales, entraîneront à long terme l’effondrement de l’Empire et peut-être de la Nation elle-même.

La première mention littéraire du double apparaît en 1928, dans l’oeuvre d’un écrivain nommé Pogorelski qui publie à cette date un roman intitulé Le Double ou mes soirées en Petite Russie, le Double russe, «  Dvoïnik », étant la traduction du «  Doppelgänger » allemand.

Cela n’a rien d’étonnant puisqu’on sait que toute la culture russe s’est constituée à partir des modèles occidentaux. Mais on sait aussi qu’elle assimile instantanément ses sources, qu’elle les transforme, les défigure, les transfigure pour créer d’autres valeurs, pour influer sur le cours de l’histoire. On peut dire que toute la littérature russe, depuis Pouchkine, est orientée vers l’inversion des rapports entre la littérature et la vie, entre le virtuel et le réel, qui inspirera les mots d’ordre de l’avant-garde de « l’art comme construction de la vie ». On peut dire que ce qui a été perçu comme l’expression d’une rupture avec le passé n’était que la confirmation d’une tendance profonde de la littérature russe à changer la vie, à substituer à une réalité décevante une autre réalité.

Dans cette perspective la littérature n’est pas le double de la vie, sa reproduction, elle est au contraire la matrice des changements futurs, elle est constamment en avant sur l’histoire, elle la devance, elle la devine, elle la préfigure.

Il est vrai que cette dualité porte la marque d’une ambivalence qui est le symptôme de la quête perpétuelle d’une unité inaccessible, car la réalisation de cette unité signifierait un choix, une restriction, une limitation contraire à l’expansionnisme fondamental d’une création verbale restée fidèle à ses origines sacrées et qui, au lieu de reproduire le réel, cherche constamment à le construire, à le créer. Observons, la polysémie du mot qui en russe, précisément, désigne « le mot », « slovo », et signifie à la fois le mot, le langage et le verbe au sens biblique.

Même Pouchkine n’échappe pas à cette ambivalence, à ce refus de choisir entre des principes contradictoires. Ainsi, dans Le Cavalier d’airain, tout en plaignant le sort du pauvre Eugène, poursuivi par la statue de Pierre le Grand, le petit homme écrasé par l’ Empire, Pouchkine se garde bien de condamner le symbole d’une culture monumentale à laquelle il a conscience d’appartenir, qui fonde son identité. Mais à ces deux principes, celui de l’Etat, de l’Empire, celui du « byt », de la vie courante, la vie ordinaire des simples gens, Pouchkine en ajoute un troisième symbolisé par l’inondation, le débordement de la Néva, c’est celui de l’irruption des forces élémentaires, un démonisme panique dans lequel on ne peut pas ne pas voir une métaphore de la Révolution qui, prenant la place de la Synthèse hégélienne, pourrait résoudre l’antinomie des deux premiers.

Cette issue catastrophique à la fois souhaitée et redoutée reste toujours une potentialité latente dans l’histoire russe, jusqu’au jour où elle s’incarne vraiment dans un cataclysme social. Il n’en reste pas moins que si le thème du double en Russie procède tout d’abord d’une opposition que l’on peut dire horizontale, car elle provient du «  fait géographique » dont parlait Tchaadaïev, il s’articule sur une autre dualité, verticale, entre l’Etat et le Peuple, le pouvoir et la vie, même si, entre les deux, s’intercale une autre composante, « l’intelligentsia », qui doit se définir par rapport aux deux autres. Ces paramètres sont indissociables et l’histoire russe, aujourd’hui plus que jamais, est composée de leurs combinaisons multiples.

Alors que dans la période soviétique où le repliement sur soi, le principe identitaire, une souveraineté arrogante, entraînaient une véritable schizophrénie, aujourd’hui la réalité russe est comme entièrement aspirée par le dehors, par l’extériorité, par l’altérité et même par la haine de soi. Mais cette ouverture sur le monde s’accompagne de l’aboutissement extrême de la coupure entre un pouvoir, devenu une coquille vide, et la réalité de la vie qui se passe dans une sphère indépendante, ignorant désormais radicalement tous les signes de sa représentation, non par volonté de contestation, mais par la force des choses, par la simple nécessité de la survie.

Mais il serait factice de se fier à l’opposition par trop schématique entre cet avant, et cet après, entre la défunte Union Soviétique et ce que l’on appelle la Nouvelle Russie, d’y voir l’expression d’une dualité qui s’exprimerait par l’alternance entre des pôles antinomiques. Si les forces qui poussent aujourd’hui la Nouvelle Russie vers le dehors et vers la dislocation étaient bien présentes, souterrainement actives, au sein des structures mêmes de la Russie soviétique, celle-ci est loin d’avoir disparue et elle hante de son spectre la réalité actuelle, au sens où Derrida dans un livre fort pertinent, évoquait ce qu’il appelait Le Spectre de Marx.

Ce spectre il est vrai a plusieurs dimensions et plusieurs fonctions et on l’a vu il y a quelques années servir fort utilement à l’instauration d’un soi-disant « nouveau » pouvoir politique qui se dissimulait sous cette image pour poursuivre l’oeuvre de destruction des structures nationales entreprise par son prédécesseur. Mais si ce spectre du passé a une image, il a aussi une réalité dans la conscience collective et on pourrait affirmer dans ce sens que jamais le communisme n’a été aussi prégnant, aussi puissant qu’aujourd’hui, en passant du réel au virtuel.

Le double se caractérise donc par une éminente capacité d’interversion. Pour comprendre cet état des lieux il faut sans doute se tourner vers le passé, vers une histoire qui s’achève. Et si j’ai essayé de définir la spécificité de la littérature russe par cette faculté « prophétique » d’édifier l’avenir, de vouloir construire la vie, c’est parce que la différence entre la culture russe et les cultures occidentales réside dans son inachèvement permanent, dans sa volonté de rester à l’état de projet, de projection vers un ailleurs indéfini. Et on trouve, certes, dans cette vocation apophatique, l’expression de cette instabilité fondamentale dont j’ai déjà parlé qui vacille constamment entre des pôles opposés sans pouvoir se fixer, sans s’identifier à une forme fixe, définitive.

Et si, d’une part, cette fidélité à l’esprit d’utopie explique les liens incestueux entre la littérature et la révolution, l’effondrement de celle-ci explique non moins la disparition de celle-là. Lors d’un récent séjour à Moscou, j’ai vu à la télévision l’un des coryphées de la littérature russe actuelle, Victor Eroféïev, brandir pour preuve de son existence littéraire le million d’exemplaires vendus de l’un de ses livres, traduit en quelques dizaines de langues. Le parallèle serait trop facile entre le triomphe de ces pseudo-écrivains à la mode qui représentent la nouvelle idéologie et la carrière des apparatchiks de l’Union des Ecrivains qui prétendaient hier également incarner la continuité de la grande littérature russe. Mais hier, cette fausse littérature officielle n’était que le décor dissimulant la vraie littérature qui s’écrivait dans les coulisses, dans la clandestinité, au Goulag. Aujourd’hui, il n’y a certes plus de Goulag, mais il n’y a plus de littérature, sauf, si on accepte de désigner sous ce nom des produits de consommation courante fabriqués sur le modèle des feuilletons américains ou l’expression primitive du retour d’un refoulé de tous les interdits de l’époque soviétique.

André Biely, l’un des grands poètes symbolistes russes, refusait l’étiquette de «  décadent » et déclarait que l’on attribuait ainsi les causes du mal à ceux qui se donnaient pour tâche de l’annoncer pour le dénoncer, pour essayer de le prévenir. Nous sommes, disait-il, des météorologistes, nous prévoyons le temps qu’il fera demain. Si la littérature est le double de la vie, ce n’est donc pas dans une fonction mimétique, mais dans cet écart, cette distance qui suppose l’action de l’imaginaire sur le réel.

Telle semble bien avoir été la mission de la littérature russe : contribuer au devenir de l’histoire. Et il était naturel qu’au moment où l’histoire se ferme, au moment où ce mouvement de projection et de construction de soi semble arriver à son terme et boucher l’avenir, la littérature elle-même s’effondre, disparaisse.

Peut-être a-t-on trop longtemps parlé du sens de l’histoire, l’a-t-on trop sollicité, exploité, galvaudé, jusqu’à reconnaître que l’histoire peut-être n’a pas de sens. Cette disparition semble liée à l’effacement d’autres catégories du double. Ainsi, aux deux séries d’antinomies déjà mentionnées, horizontale, entre l’Ouest et l’Est, verticale entre l’Etat et le Peuple, se greffent d’autres oppositions pertinentes, celle entre le « dehors » et le «  dedans », celle entre « Eux » et «  Nous ».

Cette dernière opposition est un lieu commun d’une civilisation paysanne fortement marquée par la territorialité, ce qui engendrera, entre autres, un paradoxe qui a été fort peu remarqué. En effet, si le stalinisme a, d’une part, réalisé avec la brutalité que l’on sait, par la « dékoulakisation », une conversion que la société russe attendait depuis plus d’un siècle, et a donc procédé à l’éradication des campagnes au profit de l’urbanisation et de l’industrialisation, il n’en a pas moins dans son idéologie emprunté à cette même mentalité paysanne, une xénophobie, la phobie de l’autre, de l’étranger, qui a été l’un des ressorts les plus puissants de son système de domination.

Cette dualité est fondée sur une imbrication entre des éléments contradictoires qui n’a pas disparu, puisqu’on a pu la voir réapparaître, comme je l’ai déjà indiqué, avec l’arrivée au pouvoir de M. Poutine, lequel, en engageant la deuxième guerre de Tchétchénie, a pu imposer la poursuite d’une politique que l’on dirait, dans notre jargon européen, de « modernisation », interprétée souvent, non sans raison comme un laminage de l’Etat, comme une destruction de l’entité russe, au nom même d’une restauration des valeurs nationales. On se trouve là devant un «produit dérivé » de la figure du «  double », la figure du « provocateur » qui, depuis la fin du XIX e siècle, est la figure emblématique de l’époque moderne.

Cette ligne de démarcation entre «  nous » et «  les autres » est indissociable d’une autre structure binaire qui repose sur l’opposition entre «  le dedans » et le «  dehors », absolument fondamentale dans la mentalité russe et qui a engendré un thème obsédant de la littérature russe. Le «  dedans » correspond évidemment à un « nous » rassembleur, identitaire et le «  dehors » aux « autres », représentant un monde extérieur, étranger, ressenti a priori comme hostile.

L’un des thèmes récurrents de la littérature russe est la perturbation apportée par un personnage venu de l’extérieur dans un milieu clos provincial. Cette situation met en scène la relation entre le centre et la périphérie, entre la province et la capitale, entre la campagne et la ville.

On en trouve un exemple flagrant dans
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