La france libre et la resistance





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ACTES
du

colloque académique

organisé par l’Inspection pédagogique régionale d’histoire – géographie
LA FRANCE LIBRE ET LA RESISTANCE

histoire et mémoires
28 janvier 2009
Auditorium du Centre départemental de documentation pédagogique des Hauts – de- Seine - Boulogne-Billancourt
*
9H – 12H30


  • Dire et faire comprendre la France libre et la Résistance

Marc Vigié IA-IPR
Moments et acteurs  - modérateur : Marc Vigié – IA-IPR


  • La France Libre (1940 – 1943)

Pierre Milza – IEP – Paris

  • Réseaux et mouvements

Guillaume Piketti - IEP – Paris

  • Jean Moulin et le CNR

Christine Lévisse-Touzé - Mémorial Leclerc/ Musée Jean Moulin – Paris

  • Les résistantes

Claire Andrieu – IEP-Paris
14H – 17H30
Mémoires et lieux de mémoire – modératrice : Anick Mellina IA-IPR


  • Histoire et mémoires de la Résistance

Laurent Douzou – Université Lyon-II

  • Le Général dans la mémoire des communes

Philippe Oulmont – Fondation Charles de Gaulle

  • Le mémorial du maréchal Leclerc de Hautecloque et de la libération de Paris

Joëlle Boyer-Ben Kemoun – Mémorial Leclerc

  • Le Concours national de la Résistance

Pierre Jautée – Fondation pour la mémoire de la déportation


  • Conclusion : Danièle Cotinat IA-IPR

DIRE ET FAIRE COMPRENDRE LA FRANCE LIBRE ET LA RESISTANCE
Marc Vigié

Inspecteur d’académie – Inspecteur pédagogique régional

Le thème qui fournit sa matière à cette nouvelle journée d’étude est fort bien inscrit dans les programmes des séries générales et technologiques du lycée. Il suffit pour le vérifier de recourir aux textes officiels :

« Analyse du rôle des composantes de l’action de la Résistance intérieure et de la France libre. » (1ère L, ES, S) ;

« Mémoires de la Seconde Guerre mondiale au sein de la société française. » (Terminale L, ES) 

« Le choix entre acceptation, collaboration et résistance met en jeu les valeurs qui fondent la démocratie. » (1ère STG) 

« Combattre pour la République : Jean Moulin ». « La figure de Jean Moulin a valeur exemplaire. Elle permet de comprendre les motivations de ceux qui défendent la République menacée de l’intérieur et de l’extérieur et la valeur de leur combat. » (1ère STSS)
Dans le cas des programmes des séries de l’enseignement général, l’énoncé est à chaque fois des plus précis et même quelque peu lapidaire. Ceux de première peuvent donner le sentiment d’une simple répétition de ce qui a déjà été vu et fait actuellement en classe de troisième pour laquelle il est précisé que, lors de l’étude particulière de l’histoire de la France durant la Seconde Guerre mondiale, une analyse «  du rôle de la France libre et de la Résistance » doit être proposée aux élèves. Mais cette similitude des enjeux n’est qu’une apparence trompeuse. D’abord parce qu’en troisième, la situation de la France n’est approchée qu’en regard du cours consacrée à l’Europe sous l’occupation nazie et que le récit se veut d’abord analytique et descriptif. On devine qu’il n’est pas question de renouveler au lycée un scénario hérité du collège.
Il s’agit désormais de poser plus vigoureusement la question du sens et de l’interprétation des phénomènes étudiés au moyen d’un récit délibérément démonstratif et problématisé. C’est la raison pour laquelle les documents d’accompagnement du programme de la classe de première sont plus diserts que le texte du programme lui-même puisqu’ils distinguent dans leur refus commun des choix du régime de Vichy « la résistance intérieure, minoritaire et divisée, et le général de Gaulle, avec la France libre, qui, d’abord isolé, rallie une partie de l’empire et impose l’image d’une France de la Libération rassemblée autour de lui et figurant dans le camp des vainqueurs. ». Ce commentaire ne propose pas de définition de la Résistance et de la France libre – il revient au cours de le faire – mais il suggère nettement les approches qui doivent déterminer le récit magistral : à savoir une analyse historique classique mais plus étoffée qu’au collège car saisissant la France libre et la Résistance comme des « moments » et aussi des « phénomènes historiques » que l’on ne peut comprendre sans l’aide d’un inventaire minutieux des facteurs idéologiques – Vichy nie les principes républicains et se met volontairement au services des exactions de l’occupant- et psychologiques mais aussi sociologiques – comme l’indique, par exemple, l’analyse du rôle des composantes de la Résistance intérieure et de la France libre.
On peut encore observer qu’aucune hiérarchie n’est établie entre ceux qui défendent la République occupée et bafouée ; il ne s’agit pas de comparer des mérites et moins encore d’établir des rapports de compensation mais bien de reconnaître sans préjugés les apports respectifs à la cause de la Libération et ce qu’elle signifie, hier comme aujourd’hui.
Dans les séries technologiques, le thème des valeurs, donc la dimension idéologique, est plus explicitement privilégié. Autrement dit, le cours s’inscrit plus nettement dans le cade d’une éducation au politique. Ainsi, les documents d’accompagnement de la première STG donnent une définition de la Résistance, présentée comme un « enchevêtrement complexe de destinées, de réseaux et de motivations diverses, mobilisé autour de grandes valeurs fondatrices.» 
Que retenir de cette relecture rapide des textes officiels et leurs annexes ? Tout d’abord que l’histoire enseignée au lycée est une histoire d’historiens, délivrée des schématismes réducteurs, voire des approximations abusives et des images d’Epinal, des mythes et des légendes plus ou moins dorées, mais aussi enrichie de nouvelles perspectives sociologiques, culturelles, civiques et mémorielles, voire patrimoniales. Une histoire qui entend faire comprendre aux élèves comment l’historien administre la preuve et sait faire siens les apports d’autres disciplines (ainsi l’anthropologie historique, par exemple), comment il sait encore user de démarches comparatives. Cette évolution a d’ailleurs gagné le collègue puisque le nouveau programme destiné à la classe de troisième (qui sera mis en œuvre en 2012) énonce précisément : « En liaison avec la France libre, la Résistance intérieure lutte contre l’occupant et porte les valeurs de la République », avant d’ajouter dans la partie « Démarches » : « La Résistance est abordée à travers l’exemple d’un réseau, d’un mouvement ou d’un maquis. Une mise en perspective permet d’expliquer la place de la France libre, ses liens avec la Résistance intérieure et le rôle qu’elle a joué dans son unification. » Et la partie « Capacités » de présenter le général de Gaulle (et l’appel du 18 juin 1940) et Jean Moulin (et la fondation du CNR en 1943) comme faisant partie des connaissances et des repères que l’élève doit absolument connaître et relater.
C’est aussi une histoire soucieuse du rôle des acteurs, individuels (de Gaulle, Jean Moulin et tous ceux qu’il n’est pas interdit de convoquer, même si le texte des programmes ne les cite pas nommément : Pierre Brossolette, d’Estienne d’Orves et tant d’autres encore) ou collectifs (« ceux qui défendent la République », les réseaux et les mouvements, les maquis), les connus de tous ( Lucie Aubrac, Guy Möcquet) et les anonymes (que beaucoup de documents montrent dans la plupart des manuels). Ce faisant, elle invite à interroger la relation entre l’individu et l’évènement et, sans doute plus encore, à comprendre les raisons de l’engagement qui, en l’occurrence, appelait le consentement au sacrifice de soi. Car ce qui est fondamentalement en jeu ici est bien l’origine profonde du refus de s’incliner et de subir, de renoncer à ses idéaux. L’auteur de ces lignes entend encore Lucie Aubrac répondre à une élève de troisième qui l’interrogeait sur cette question : « ma petite, c’est simple, un beau jour tu te dis NON ! Cela, on ne me le fera pas faire! Cela je ne le veux pas ! Résister, c’est dire NON ! » Dès lors, on voit bien pourquoi le récit du professeur d’histoire ne saurait faire l’économie d’une réflexion sur l’éthique de l’engagement.
D’ailleurs, cette histoire – mais n’est-ce pas toujours le cas ? – est aussi une histoire de la complexité.  Beaucoup parmi les français libres et les résistants se trouvaient par leur engagement au croisement de deux cultures. Et d’abord de Gaulle lui-même qui n’hésita pas à dire : « J’ai cessé d’être soldat le 18 juin 1940.» Et que dire des résistantes que leur condition et même leur statut social ne prédestinaient pas à devenir les pures héroïnes qu’elles furent ? Que dire de Jean Moulin ? Est-ce vraiment le discours sublime d’André Malraux qui peut parvenir à nous faire comprendre une personnalité aussi riche et complexe ? Ces hommes et ces femmes furent souvent habités de passions contradictoires. On ne saurait le dissimuler aux élèves. La façon dont les textes du lycée et du (futur) collège suggèrent encore de démontrer comment certains personnages historiques accèdent au panthéon nationale et même deviennent des mythes fédérateurs mérite une attention particulière.
Cette histoire enseignée porte dans les classes les acquis du formidable renouvellement historiographique qui, depuis plus de vingt-cinq ans, ne cesse de poser la question des consciences, des volontés individuelles et collectives, et d’enrichir le champ de ses investigations. Pour se convaincre de la réalité de ce compagnonnage étroit entre les deux récits, le scolaire et le savant, il suffit de revenir sur cette question des définitions des objets d’étude que l’on ne trouve pas précisément dans les programmes. On verra alors que les énoncés fournis par les universitaires et les spécialistes reconnus comme tels déterminent étroitement l’écriture et les approches des textes du lycée. Relisons par exemple la définition de la Résistance en Europe donnée par François Bédarida, alors à la tête de l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP), en 1986 : « action clandestine menée au nom de la liberté, de la nation et de la dignité de la personne humaine par des volontaires s’engageant pour lutter contre la domination (et le plus souvent l’occupation) de leur pays par un régime nazi et/ou fasciste ou satellite ou allié » et encore, pour la France libre, celle proposée dix ans plus tard par Jean-Louis Crémieux-Brilhac : « communauté de Français qui, à partir de juin 1940, se groupèrent hors de France autour du général de Gaulle. » On note au passage que la sobriété de l’énoncé indique clairement l’ambition, plus remarquable encore sous une plume aussi autorisée, de dépasser définitivement l’objet de légende coulé dans l’airain par les Mémoires de guerre du général de Gaulle. D’autant que cette « communauté », en août 1940, ne dépassait pas quelques milliers de personnes.
La France libre et la Résistance sont des thèmes historiographiques majeurs. Entre 1945 et 2005, ils ont inspiré quelque 6000 publications, tous genres confondus : mémoires, témoignages, enquêtes, thèses, actes de colloques, études et articles. La période 1939-1945, quant à elle, a suscité depuis 1965 plus de 12000 publications ! Il n’est pas opportun de rapporter ici dans son détail l’évolution d’un genre aussi foisonnant. Il est revanche nécessaire, pour achever d’établir l’ascendance savante de l’histoire enseignée, de revenir sur une rupture fondatrice.
Le « tournant historiographique » qui commande à nos programmes date du 9 juin 1983.lorsque Jean-Pierre Azema convainquit Daniel Cordier de venir dans l’enceinte de la Sorbonne afin d’y présenter ses premiers travaux sur Jean Moulin devant deux communautés : celle des acteurs de la résistance et de la France libre ; celle des universitaires et des chercheurs spécialisés. Une rupture épistémologique fut alors consommée qui posait en des termes radicalement nouveaux la question de l’écriture de cette histoire que le temps nouveau confiait désormais aux historiens de métier ou bien à ceux qui, quoique acteurs ou porteurs de la mémoire des acteurs, étaient maintenant résolus à recourir aux méthodes et aux ressources de l’enquête historique pour produire des travaux dont la valeur scientifique serait dès lors incontestable. Jean-Pierre Douzou a longuement et finement analysé dans son bel ouvrage La Résistance française : une histoire périlleuse (Editions du Seuil, 2005) les formes et les conséquences de cette transition, brutale mais prometteuse, dont les deux histoires, la savante et la scolaire, sont aujourd’hui encore les héritières. Pour la première, il était maintenant impérieusement nécessaire d’avoir une vision globale de la Résistance et de la France libre, c’est-à-dire de multiplier et diversifier les thèmes d’études, par exemple en inventoriant le rôle et l’action des femmes, des Juifs, des étrangers, des réseaux ; en inscrivant l’analyse dans de nouvelles échelles et de nouveaux horizons comme les provinces ou les départements. Ces approches, notamment sociologiques, poussèrent encore à s’intéresser aux comportements collectifs, à la résistance des humbles. L’histoire culturelle naissante élargit la vision à la résistance intellectuelle, au rapport entre la résistance et les imaginaires, etc. Les nouvelles générations de chercheurs engagés dans ces nouveaux déchiffrements, n’avaient plus pour vocation de témoigner – ils n’étaient ni acteurs ni témoins – mais, comme Marc Bloch le revendiquait déjà, de comprendre et faire comprendre.
Pour autant, cette nouvelle histoire de la France libre et de la Résistance est-elle apaisée ? Il est impossible de répondre d’une façon trop tranchée à cette question. Plus de soixante ans ont passé depuis la Libération et l’on sait bien que les enjeux, les débats et les querelles n’ont pas, lorsqu’ils sont fortement associés à un contexte précis, une si grande longévité, du moins pour la plupart, et que les générations sont toutes condamnées par l’extinction biologique. Il reste pourtant que les conditions d’une pleine sérénité ne sont pas toutes réunies. Il faudrait pour cela lutter avec plus d’efficacité contre les différentes formes d’érosion de la mémoire sociale. Quel Français de moins de soixante ans est capable de dire qui était de Jacques Bingen, une des figures exceptionnelles de la France libre ? Combien parmi nos élèves, parvenus au terme de leurs études secondaires, sont en mesure de proposer une courte mais exacte biographie de Pierre Brossolette ? Par ailleurs, bien des porteurs de mémoire se disputent encore des héritages qu’ils refusent d’abandonner au domaine public. Nombreuses sont les fondations – Fondation Charles de Gaulle, Fondation de la France libre, Fondation pour la mémoire de la Déportation, Fondation de la Résistance, notamment – les fédérations et amicales d’ « anciens » et « d’amis d’anciens », les associations et les cercles d’études les plus divers dont les comités et conseils scientifiques peuvent accueillir des universitaires réputés sans chercher pour autant à dissimuler de vieilles rivalités et des jalousies toujours vives.
Surtout, il faut se résoudre à noter combien il est difficile, aujourd’hui encore, de rendre pleinement intelligible une réalité historique qui défie volontiers l’analyse parce qu’elle ne se laisse pas aisément ordonner. Comme l’observe avec beaucoup de finesse Laurent Douzou, que nous suivons ici pas à pas, le thème continue de fasciner, quand il n’irrite pas autant qu’il intrigue, car il reste toujours porteur d’une forte charge émotionnelle. D’autant que l’historiographie, très longtemps traversée de débats, de passions et de polémiques, demeure au carrefour de deux exigences difficiles à concilier : d’une part la nécessité de respecter une histoire ou l’éthique a joué le premier rôle, d’autre part mettre à distance et en perspective les événements.
La recomposition didactique ne peut évidemment pas ignorer les réalités d’un environnement scientifique sur lequel tant de contraintes pèsent. Comment, par exemple, rendre compte de si fortes singularités sans tomber dans la grandiloquence ? Comment, lorsque l’on choisit d’inviter dans sa classe sinon un témoin – il en reste désormais fort peu – du moins un porteur de mémoire, intégrer la spécificité de sa parole dans le récit ordonné, méthodique, problématisé et, par nature, fortement synthétique qui l’encadre? Et ce ne sont pas là les seuls problèmes à résoudre pour le professeur d’histoire. Il reste cependant qu’il est absolument nécessaire d’incarner cette histoire et qu’il faut pour cela reprendre les continuités biographiques, partir des textes, des sources, des témoignages, associer au mieux diverses formes de récit, la mise à distance critique, la confrontation ordonnée des documents. Bref, qu’il faut montrer en même temps que les principes qui guident le raisonnement de l’historien la façon dont l’histoire transforme les hommes qui la font.

Réseaux et mouvements
Guillaume PIKETTY

Professeur des universités – IEP - Paris.


A la croisée de la France libre et de la Résistance intérieure, la problématique « réseaux / mouvements » est à la fois juste et réductrice. Juste, en ce qu’elle renvoie à deux types d’entité qui ont effectivement agi au long des années noires en France. Les mouvements furent de vastes organisations aux contours flous « visant à sensibiliser et à organiser la population de la manière la plus large possible » (Claude Bourdet). Ils mirent en place un maillage assez poreux par lequel ils tentèrent d’encadrer l’opinion et la population. Sous la présidence de Jean Moulin et avec l’appoint de six partis politiques et deux syndicats, les huit principaux mouvements donnèrent naissance au Conseil national de la résistance (CNR) au printemps 1943. Par ailleurs, nés spontanément en France occupée ou soumise au régime de Vichy, créés par la France Libre ou par les Britanniques, ou encore apparus à la suite du travail de réorganisation des mouvements en 1942 et 1943, les réseaux furent concentrés autour d’une activité « pratique » (évasion, renseignement, sabotage, action paramilitaire), militairement hiérarchisés et, last but not least, précisément homologués après la guerre.
Mais la problématique « réseaux / mouvements » est néanmoins réductrice car elle ne rend que très partiellement compte de ce que furent le combat résistant et, plus largement, la vie en résistance. Pour la compléter, il convient tout d’abord de se pencher sur la naissance de la Résistance, id est sur le passage progressif, mais non systématique du fait de la répression, d’individus isolés à des organisations (réseaux et mouvements), en passant par des noyaux puis des groupes.
Par ailleurs, l’historien doit s’interroger sur les motivations de l’engagement en résistance. Celles-ci peuvent être réparties en sept grands ensembles : refus de la défaite et de l’armistice, volonté de lutter pour l’honneur, patriotisme ; refus du nouvel ordre politique né de la défaite et de la « révolution nationale » ; volonté de lutter contre l’occupation et la mise en coupe réglée du pays, contre toute idée de collaboration ; motivations d'ordre politique, historique ou géopolitique ; opposition au fascisme, au nazisme et à l’ordre hitlérien en Europe ; ressorts de solidarité fondés sur l’humanisme, la conscience et l’éthique, l’impératif moral ; enfin, motivations liées à une certaine idée de ce que l'on ne peut pas faire, et à la volonté de tenter quelque chose pour ne pas couler tout à fait. Cela posé, chacune et chacun réagit en fonction de motivations qui lui étaient propres, en s’adossant à sa « statue intérieure » (François Jacob). Il arriva que l’engagement soit tout d’intention ; mais l’entrée en résistance put également découler d’un processus plus « fonctionnel ». En tout état de cause, les résistants prouvèrent leur « disponibilité » en accomplissant un certain nombre de douloureuses transgressions pour s’engager.
En troisième lieu, qui s’intéresse à la Résistance au long cours découvre que l’armée des ombres fut un véritable creuset politique, culturel, social, une société au sein de laquelle s’établirent de très fortes solidarités mais aussi de strictes hiérarchies, un monde d’improvisation aux temporalités bien spécifiques. Quatrième champ d’étude et de recherches : la violence subie et infligée par les résistants. En raison même de son statut (combattant mais civil, éventuellement clandestin), le résistant se trouva le plus souvent dans un « entre deux » susceptible de justifier tous les types de répression. En d’autres termes, risque, tension, peur, souffrance et mort furent les corollaires immédiats et permanents du combat résistant. Soulignons également que la résistance ne s’arrêta ni aux portes des prisons ni à celles des camps de concentration. Enfin, cinquième problématique à prendre en compte : la sortie de résistance. A l’instar de toute « sortie de guerre », elle pose une série de questions : comment quitter l’état de résistant ? Comment, le cas échéant, émerger de la clandestinité ? Comment reprendre une vie « normale » (affective, familiale, amoureuse, professionnelle) ? Quel « retour à l’intime » est possible au sortir d’une expérience en résistance ? Comment organiser le deuil (individuel et collectif) ? Quelle « démobilisation culturelle » (John Horne) est envisageable après avoir été résistant ? Y a-t-il une porosité entre résistance et paix : le phénomène résistant entraine-t-il une certaine « brutalisation » (George Mosse) ? Enfin, de quelle reconnaissance les résistants ont-ils (ou non) bénéficié ?

JEAN MOULIN

(1899-1943)

et le Conseil national de la Résistance
Christine Levisse-Touzé

Directrice du Mémorial du Maréchal Leclerc de Hautecloque et de la Libération de Paris et du Musée Jean Moulin

Directeur de recherche associé à Montpelier III

L’action de Jean Moulin, délégué du général de Gaulle, s’est située à l’interface de la Résistance intérieure et de la France libre. Artisan de l’unité de la Résistance, il l’a imposée avec autorité car c’était pour lui, le seul moyen de l’union d’une France au combat pour l’unité de la Nation.
Ce haut fonctionnaire entré sans vocation dans l’administration préfectorale, s’est révélé un administrateur hors pair (sous-préfet en 1925 et préfet en 1937 le plus jeune de France) ayant un sens élevé du service de l’Etat républicain. Provençal, issu d’une famille républicaine, homme de gauche, il n’a pas pour autant adhéré au parti radical sans doute par respect de ses devoirs de réserve inhérents à sa charge. De 1936 à 1938, il a fait ses classes au cabinet de Pierre Cot alors ministre de l’Air, des événements nationaux et internationaux notamment lors de la guerre civile espagnole dont il a tiré les conséquences de l’échec des républicains : désunion et manque d’aide.
Préfet d’Eure-et-Loir (février 1939), il conçoit son devoir en restant à son poste conformément aux ordres de Georges Mandel, ministre de l’Intérieur. Il adresse une lettre prémonitoire le 15 juin 1940 à sa mère et à sa sœur « si les Allemands, -ils sont capables de tout-, me faisaient dire des choses contraires à l’honneur, vous savez déjà que ce n’est pas vrai ». Son premier rendez-vous avec l’ennemi a lieu le 17 juin 1940 lorsqu’il refuse de signer sous les coups, un document accusant à tort, les troupes sénégalaises de l’armée française de massacres de civils et tente de se suicider. Il est en cela un pionnier de la Résistance. Il reprend ses fonctions dès le 24 juin pour montrer aux Allemands que la France n’a pas abdiqué et qu’il existe une armature sociale et administrative.
De sa révocation (2 novembre 1940) à son entrevue à Londres avec de Gaulle le 25 octobre 1941, son action illustre le chemin parcouru par un préfet en rupture de ban. Homme d’honneur, il témoigne en faveur de Pierre Cot à la cour de Riom le 5 mai 1941. Il pense et agit en haut fonctionnaire et en rebelle. La résistance a alors quitté la sphère de la réaction purement individuelle pour devenir une petite communauté de gens qui luttent. Après une enquête minutieuse, le préfet se mue en messager des mouvements de zone sud dont il a rencontré quelques uns des responsables. Ayant quitté la France en « clandestin légal », il décide de se mettre au service du général de Gaulle qui est pour lui celui qui depuis le 18 juin incarne le refus de la défaite.
Il découvre en de Gaulle, un républicain et un homme d’Etat, ferme dans ses convictions. Les deux hommes qui se sont compris, ont en commun le rejet de l’occupant et de Vichy et le souci d’apporter un soutien à l’action résistante en France. C’est donc en administrateur que Moulin négocie l’obtention de moyens (radio et argent) pour les mouvements de zone sud. Outre son ralliement individuel qui n’est pas rien, c’est le premier préfet rejoignant la France libre ; il place son action à l’interface de la Résistance intérieure et de la Résistance extérieure. Son séjour prolongé à Londres fixe les termes des missions que lui confie de Gaulle : être son délégué, unir les mouvements et séparer l’action militaire de l’action politique. Jusqu’à sa mort, il est l’artisan orthodoxe du soutien absolu au Général.
C’est en homme de terrain et non en penseur politique ni en intellectuel qu’il mène sa tâche à bien. Il devient le haut serviteur de cet « état clandestin provisoire ». Il respecte les directives et demande des instructions. Parachuté le 2 janvier 1942, Jean Moulin, pseudonyme Rex réussit sa mission (non sans difficultés car les chefs de mouvements veulent rester autonomes), en obtenant qu’ils fassent allégeance à de Gaulle, en créant le comité de coordination des mouvements de zone sud fin octobre 1942. Le général Delestraint, à 63 ans, accepte courageusement de mettre sur pied l’Armée secrète.
Tout s’accélère avec le débarquement anglo-américain au Maroc et en Algérie le 8 novembre 1942. Jamais la France combattante (France libre et résistance depuis le 14 juillet 1942) et son chef, n’ont été autant marginalisés car une autre France au combat apparaît avec le général Giraud, poulain des Américains. Jean Moulin juge cette attitude criminelle pour n’avoir pas rallié de Gaulle immédiatement et mesure les conséquences catastrophiques pour l’unité résistante et l’avenir du pays. Quelques mois plus tard. Moulin lors de son second voyage à Londres (14 février-20 mars 1943) encourage de Gaulle à ne pas baisser les bras face à Giraud. Entre temps (27 janvier 1943), il a accéléré l’union des mouvements de zone sud par la création des MUR (mouvements unis de la Résistance)
La création d’un organisme rassemblant les syndicats et les partis politiques voit le jour sous la pression du contexte international. Le 12 décembre, le BCRA (service de renseignements de la France libre) transmet les instructions de De Gaulle à Rex d’étendre la lutte à l’ensemble du territoire. L’appui des syndicats pour enraciner la France libre dans l’opinion, tout comme le soutien des partis politiques (comité d’action socialiste et PCF), est une nécessité car ils ont été actifs dans la Résistance. Le colonel Rémy séduit par le courage des militants du PCF, favorise l’arrivée de Fernand Grenier à Londres en janvier 1943. Les partis deviennent une instance de légitimation vis-à-vis des Anglo-Américains.
Jean Moulin a, comme d’autres résistants, fustigé les démissions de la classe politique mais il a évolué lorsqu’il a vu qu’elle pourrait servir les objectifs de la France Combattante. Il n’a pas la paternité de la création du Conseil de la Résistance qui revient aux socialistes.  André Boyer et Gaston Defferre, Boris Fourcaud, alias Froment, ont imaginé la coexistence dans un même  Conseil, des centrales syndicales, des formations partisanes et des mouvements chargés
d’unifier les forces de résistance. Moulin rejette cette première tentative à Toulouse en juin 1942 car la situation ne lui paraît pas mûre. Il crée cependant le comité des experts pour réfléchir aux problèmes d’après guerre. En décembre, Daniel Mayer (fondateur du CAS-Sud) avec les socialistes conteste la création du comité de coordination des mouvements qui leur donne la prééminence sur les partis. De Gaulle fait part à Blum de sa volonté de créer «un organisme concret groupant sous le signe unique de la lutte pour la patrie et pour la démocratie les représentations de partis, du moment que ces partis sont, en tant que tels, en action de combat ».
Moulin prend conseil auprès d’André Manuel, second de Passy chef du BCRA, chargé de la mission Pallas du 22 novembre 1942 au 27 janvier 1943. Enfin, il préconise le 14 décembre, la mise en place organisme fédérateur :  le Conseil politique de la Résistance. La mission Arquebuse-Brumaire (pseudonymes de Passy et Brossolette) du 26 janvier 1943, est en contradiction avec « les nouvelles instructions » du 13 février de De Gaulle à Moulin d’où des divergences avec Pierre Brossolette. Elles tiennent à des approches différentes accentuées avec des missions du BCRA de Londres agissant parfois avec méconnaissance de la situation en France. Les difficultés du temps et la complexité des enjeux sont autant d’éléments d’explication des différends.
Le 8 mai, Rex annonce la constitution du Conseil de la Résistance, récusant le terme national pour éviter toute confusion avec le Conseil national de Vichy. Le 27 mai, au 48 rue du Four, Paris (6ème), Moulin réunit pour la première fois en séance plénière les 8 mouvements (Combat, Franc-Tireur, Libération-sud, Front national, Ceux de la Libération, Ceux de la Résistance, Organisation civile et militaire, Libération-nord, les 6 tendances politiques (communistes, socialistes, radicaux, démocrates-chrétiens, Alliance démocratique, Fédération républicaine) et 2 syndicats (CGT et CFTC). Est alors adoptée une motion de soutien au général de Gaulle, le général Giraud devant lui être subordonné pour le commandement de l’Armée Française. Le Conseil de la Résistance est un exemple unique dans les pays d’Europe occupés par le 3ème Reich.
*
Le Conseil de la Résistance est devenu une sorte de monstre sacré de la geste héroïque de la France des années sombres. C’est une entreprise minutieusement préparée avec l’émergence d’une sorte d’Etat clandestin unificateur. Mais gardons-nous de verser dans l’anachronisme : le Conseil de la Résistance a fort peu à voir avec le Conseil national de la Résistance à la fin du printemps 1944.
Sa mise sur pied n’en demeure pas moins remarquable à un moment où il a pleinement rempli son rôle de soutien au Chef de la France libre.

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