Université du Maine, Faculté des lettres et sciences humaines





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II- L’épreuve du feu.
Ce qui importe surtout à travers les actes militaires de l’officier Sevin, c’est de pénétrer sa personnalité d’un point de vue militaire et aussi intellectuel.
a. 1916.
En avril, André Sevin est volontaire avec trois autres camarades pour Verdun68 : l’offensive allemande a débuté sur la ville le 21 février 1916 et l’offensive franco‑anglaise sur la Somme, visant à éviter l’encerclement de Verdun, est en préparation. Pourquoi être volontaire ? L’ennui et l’inaction dans la caserne motivent l’acte d’André Sevin : « je l’avais désiré, ce moment où je participerai enfin à la construction de l’Histoire, où je cesserais de vivoter dans la banalité d’une "période" (j’avais lu Péguy) pour entrer et vivre – intensément, dangereusement (j’avais lu Gide aussi) dans une "époque" »69. La guerre ne détruit pas son goût pour la lecture, il semble même qu’elle l’encourage. Pendant ce mois d’avril 1916, il a lu l’Immolé d’Emile Baumann, professeur au Mans depuis 1911, à qui il écrit sa joie d’une telle lecture70. L’Immolé a pour thème le combat, du moins le difficile choix entre le corps et l’âme à l’âge de l’adolescence...
Parce que lire ne fait pas gagner la guerre, André Sevin connaît successivement la Voie sacrée, sa première blessure (le 21 mai 1916, sans avoir même combattu puisqu’il est atteint part une grenade lors d’une inspection de poste) et son premier champ de bataille en juillet 1916. Il combat pendant dix jours à Fleury‑devant‑Douaumont, du 2 au 12 juillet, participant ainsi à l’offensive franco‑anglaise sur la Somme, débutée un jour plus tôt.

Lors de cette attaque meurt son camarade, Roger Thézé, rencontré en même temps qu’un prêtre-brancardier béarnais, l’abbé Discomps, au début de 191671. Une amitié sincère et profonde entre Roger Thézé et André Sevin semble naître, et surtout une fascination d’André Sevin pour celui qui lui paraît être ni plus ni moins un saint. « Roger était un garçon magnifique dont la valeur morale m’imposait, me stimulait par un sentiment d’admiration, presque d’envie jalouse, un garçon assez secret, un peu triste peut-être [...] mais si loyal, si net, si sûr, si généreux (il voulait être missionnaire) »72. La mort de ce camarade, selon André Sevin lui-même, participe pour l’essentiel dans la confirmation de sa vocation sacerdotale : « une idée venait de s’emparer de ma pensée [alors qu’on enterrait le corps de Thézé] et j’y réfléchissais. Dans ce silence de moi, je disais à Dieu : je le remplacerai. Cela signifiait, puisque j’avais déjà décidé d’être prêtre et commencé de m’engager dans cette voie : je serais prêtre pour deux »73.

b. 1917.
Cette année apporte à l’aspirant Sevin sa première citation à l’Ordre de la division, pour acte de bravoure lors d’une bataille en Champagne, au mois d’avril74.

Entre autres champs de batailles, il passe à nouveau à Verdun, durant dix-sept jours, en octobre. Il connaît ce qu’il est convenu d’appeler l’enfer de Verdun, « cette transgression des limites de la condition humaine », ce « voyage au bout de la condition humaine, [...] en deçà de toute civilisation »75 : les bombardements, le froid, la pluie, la neige et surtout « la boue. La boue dans laquelle on était englué jusqu’au ventre. Dix-sept jours de suite [...] On marchait dans la boue, on était lourd d’une carapace de boue, transi de froid, on mangeait de la boue avec le pain qui traînait lui-même dans la boue et que souillaient de surcroît les mains boueuses qui le prenaient, on dormait dans la boue »76. De ce séjour, il garde les séquelles physiques courantes pour ces soldats que sont les « rhumatismes aigus dans les pieds »77.

c. 1918.
« Le 19 Avril 1918, chargé avec sa section de la défense d’un poste avancé, a fait preuve d’un grand sang-froid et d’une grande énergie en se précipitant, le revolver au poing, sur un groupe ennemi qui essayait d’enlever le poste par surprise, abattant deux allemands, mettant les autres en fuite et faisant un officier prisonnier »78. Le poste est le cimetière d’Hangard-en-Santerre, dans la Somme. André Sevin justifie ce dynamisme face à l’ennemi par la peur d’être fait prisonnier. « Il me semblait que, coupé de la France, retenu (pour combien de temps ? Cette guerre finirait-elle jamais ?) dans un camp ennemi, j’étoufferais littéralement, que mon "moral" ne tiendrait pas »79. Le soldat Sevin ne renie pas son patriotisme, même après deux années passées au front.

Invité à déjeuner par un collègue lieutenant, André Sevin doit sortir de sa tranchée pour se rendre au repas. Il relève le défi, fier, sûr de vivre, heureux de tenir tête aux fusils allemands et à la mort. Ainsi, il n’hésite pas à croire qu’« il y avait une certaine élégance à la française à [s’]exposer à la mort, à marcher debout, à découvert. »80 Le soldat Sevin a lu et admiré Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand : « C’est bien plus beau lorsque c’est inutile » se souvient-il entre autres vers. André Sevin puise dans ces valeurs à la fois intellectuelles et patriotiques le courage de tenir. Il a d’ailleurs écrit à Rostand, comme à Baumann, pour lui dire son admiration. On doit à la mémoire d’André Sevin les quelques vers de sa lettre :
« Nous avions – pauvres fous ! – tout un espoir musardé

Dans les vers du poète et bu l’ivresse douce

Des mots charmeurs, à l’heure bleue où sur la mousse

glisse un rêve sans fin dans la nuit attardée... »81
Jusqu'à cette année 1918, mise à part la blessure sans grande gravité de 1917, la guerre a épargné l’aspirant Sevin. Il se montre dynamique et entraînant. Il serait faux cependant de dire que la peur est absente. André Sevin la ressent comme beaucoup. Il connaît ainsi le fatalisme, la résignation, la lassitude, la peur puis l’horreur de la guerre82. Comme beaucoup de chrétiens aussi, une certain fatalisme par rapport aux événements lui fait accepter la possibilité de mourir ; c’est sa foi qu’il oppose à la peur :
« A chaque instant, le bruit sifflant et croissant, comme d’un express qui va entrer en gare et se rapprocher de plus en plus, de l’obus qui se précipite sur le sol où il éclatera en le percutant, donne à chacun l’impression qu’il vient juste sur lui. Et c’est une impression horrible, inexprimable. Tout de suite après l’explosion, de la terre, des pierres nous recouvrent à moitié comme si, après avoir voulu nous tuer, l’on se hâtait de nous enterrer. Nous reprenons souffle un instant, mais sans illusion, dans l’attente trop certaine de l’arrivée d’un nouvel obus, étonnés d’être encore vivants, n’osant pas espérer que la même chance va continuer de nous être accordée. Je sens la sueur qui coule sur mon corps des pieds à la tête. Pourtant, je suis calme, extrêmement, prodigieusement lucide. Je me concentre dans la prière, dans la pensée de Dieu. Je lui promets de le mieux servir s’il me laisse la vie, je lui demande pardon [...] de l’avoir jusque-là si mal servi, si mal aimé, tant offensé. Ma prière est [...] le cri d’une confiance éperdue, totale, d’une intense foi : je reconnais que tout dépend de Dieu, que je suis absolument entre ses mains, que Lui seul a le droit de décider si ma vie doit s’arrêter, si doit cesser le rythme du sang qui bat à mes tempes en coups précipités et violents... »83
L’aspirant Sevin tire de cette foi confiante et de cet abandon en Dieu non seulement un palliatif pour sa peur, mais aussi un « optimisme volontaire »84. Lorsqu’il faut sortir des tranchées, croire lui permet d’avancer plus délibérément. André Sevin se confesse dès qu’il le peut à un aumônier ou même à un simple prêtre soldat. Hormis les durs instants de la chute d’un obus, son attitude générale est la confiance en la vie : André Sevin décrit lui-même ces sensations très subtiles, et que les mots formulent difficilement.
« Je n’avais pas – du moins me semble-t-il aujourd’hui – cette contrition profonde et vraie. Je pensais bien que je pouvais dans l’heure ou dans les suivantes paraître devant Celui qui me jugerait d’un jugement sans appel, mais il y avait en moi [...] cette quasi‑certitude de garder la vie, des années de vie [...] Je m’étonne aujourd’hui d’une telle certitude, d’une telle tranquillité, de cette sorte d’insouciance, en un tel moment, dans un tel cadre, cette insouciance invraisemblable et pourtant vraie »85.
La foi aide André Sevin à tenir.

Il se bat aussi pour un idéal – La France. Son patriotisme ne semble pas diminuer, il est même romanesque. Cyrano de Bergerac est toujours son modèle, avoue‑t‑il. Mourir à la française... Emile Bauman le surnomme dès la fin de la guerre le « joyeux immolé » ! Le soldat Sevin croit à l’utilité du sacrifice patriotique ; il attend, un peu naïvement, des résultats concrets suite à la victoire.
« "Sur nos tombeaux

Les blés refleuriront plus beaux."

Je le pensais vraiment aux derniers jours de mai 18. Je croyais ferme qu'un monde nouveau allait naître de nos sacrifices, que la France serait plus heureuse et plus belle »86
André Sevin faillit avoir ce tombeau en cette fin de guerre. En effet, le 30 mai 1918, il sent concrètement la mort, croit mourir : voulant s’assurer des positions de sa section, il s’aventure, sans prévenir, dans le no man’s land. De retour, ce sont les balles de ses camarades qui l’atteignent sérieusement. « Je pensai que j’allais mourir là, tout seul, entre les deux lignes [...] Je me recommandai à Dieu, Le suppliai d’avoir pitié de moi, [...] je remis "mon esprit entre ses mains". Des minutes passèrent. J’étais toujours vivant. Alors je me dis que je devais essayer d’exploiter ma chance (mes chances) »87. La stupeur rapidement passée, le soldat Sevin réalise donc que vivre dépend encore beaucoup de lui, de sa volonté et des moyens qu’il se donne pour être secouru.

Ce 30 mai à Vierzy est son dernier jour au front : touché notamment dans la région lombaire, il est évacué88. Sa blessure lui vaut une 4e citation le 20 juin 191889, mais aussi un séjour de cinq mois à l’hôpital de Brest. Le même mois voit mourir Edmond Rostand ; toute une époque qui s’en va...

IV- De l’armée au séminaire.
a. Un triste 11 novembre 1918.
Les mois passés à l’hôpital, l’inactivité laissent André Sevin désabusé, insatisfait. Que ressent-il le 11 novembre 1918, sur la place de l’hôtel‑de‑ville de Rennes (où il est désormais rattaché) ? Contrairement à la foule euphorique, exultante et en liesse, André Sevin est triste, même inquiet. « Le temps de l’action était passé, le temps de l’aventure héroïque, la griserie du risque [...]. La vie allait redevenir banale »90. Il est conscient du bien de l’arrêt des massacres, de la fin des douleurs familiales. Cependant, cela ne comble pas son incertitude, son angoisse « de continuer à vivre, de survivre », qui est d’ailleurs plus sentie que raisonnée91. Jacques Fontana explique que les civils ont laissé déborder leur joie tandis que les soldats n’ont pas été aussi expansifs. Cette contenance est due à une volonté de décence et de respect pour les camarades tués (ils auraient pu être ceux-là) et à une incertitude face à l’avenir, face à la nécessité de se réadapter à la vie civile quotidienne92.

André Sevin est démobilisé en septembre 191993. Il reste militaire pendant presque une année encore après l’armistice, affecté au bureau démobilisateur de Rennes jusqu’en juin 1919, puis du Mans jusqu'à sa démobilisation.

b. Une calme vie rennaise.
Outre sa paisible activité militaire – en fait administrative –, André Sevin suit des cours de philosophie à la Faculté des lettres de Rennes94. Il étudie notamment le Discours de métaphysique de Leibniz, lors du cours du professeur Barbon, qu’il apprécie beaucoup. L’autre professeur, Bourdon, s’attache à appréhender la psychologie humaine avec des tubes à essai : André Sevin regrette un peu ce manque d’ouverture à la métaphysique...

Ces quelques mois se passent donc, avec une certaine désinvolture entre des réunions intellectuelles avec des amis (du Grand Séminaire rennais), des séances de cinéma et les cours de philosophie. Le sacerdoce n’est pas à l’ordre du jour. André Sevin ne loge même pas au Grand Séminaire de Rennes mais dans une chambre en ville. « Si je ne songeais plus beaucoup, voire pas du tout, à revenir au Séminaire, je songeais par contre beaucoup au professorat »95.

Ce n’est que la perspective de plus en plus concrète de la démobilisation qui ramène la question de l’engagement sacerdotal.

c. Le retour au Grand Séminaire du Mans : une décision difficile.
A partir de juillet 1919, André Sevin se trouve quasiment pour la première fois en face de son destin. Rentrer ou non au séminaire, là est la question.

Depuis toujours, André se sent fait pour la prêtrise, mais il ne l’a jamais clairement réalisé. Le oui enthousiaste que demande ce choix n’a jamais été dit, et en 1919 il ne réussit toujours pas à le dire. Surtout, André Sevin a vingt trois ans : les tentations du monde profane sont écrit-il, bien réelles et pèsent contre le retour au séminaire. Il hésite aussi à « renoncer à [lui]-même » et à « la perte de [son] indépendance »96. Le professorat qui ne lui semblait possible que par la prêtrise lorsqu’il était adolescent, peut – il le sait désormais – être laïc. André Sevin ne suit-il pas les cours de deux professeurs d’université ? Il connaît aussi Emile Baumann, fervent catholique et professeur dans un lycée manceau.

Cependant, le jeune homme ne parvient pas non plus à dire non. Il sent un appel pressant de Dieu, qu’il n’explique pas. Il est alors durant quelques semaines dans un état d’angoisse profonde, existentielle. Il ne sait pas dans quel sens orienter sa vie ; des sentiments contradictoires le torturent. C’est effectivement la première fois de sa vie qu’il doit choisir, en conscience et seul, sa vocation sacerdotale.
Cette aboulie prend fin avec le souvenir du serment posthume fait devant le corps de Roger Thézé, son camarade de guerre, en juillet 1916. « Cette promesse [...] se représentait à ma conscience avec une extraordinaire intensité, une force énorme de persuasion, et comme de coercition, une continuité quasi obsessionnelle. Il m’apparaissait que de ne pas rentrer au séminaire serait me parjurer, à quoi je me refusais de consentir »97. André Sevin confie cela très tôt ; en 1929, il le dit à des scouts qu’il conduit à l’endroit où est mort Roger Thézé : « cette promesse faite sur un mort a été le facteur décisif de mon entrée dans les ordres après la guerre. Roger Thézé, je n’ai pu m’empêcher de rappeler cela tout à l’heure aux enfants que je t’ai amenés. Tu te souviens de notre impatience de la relève certains soirs ? »98. Le père Sevin doit en quelque sorte à la guerre le sens de son existence. C’est la première conséquence – fondamentale – de la guerre de 1914-1918 sur sa vie. Peut-on écrire qu’il devient prêtre parce qu’il a été soldat et fidèle à un soldat ? Le raccourci, pour être rapide, n’est pas faux.


Le 23 septembre 1919, André Sevin est démobilisé après plus de quatre années intenses, après une expérience inoubliable. Dans la sérénité et le calme retrouvés, s’effectue alors « le passage de la vie militaire à la vie cléricale »99.

Chapitre III
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