Entre mémoire et histoire L’Afrique du Sud réconciliée Par Abdourahman A. Waberi





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Monde Diplomatique - novembre 2005 - Page 34

Entre mémoire et histoire

L’Afrique du Sud réconciliée




Par Abdourahman A. Waberi



Né en 1939 à Bonnievale, dans la province du Cap, Breyten Breytenbach est issu d’une famille afrikaner d’origine modeste. Banni de son pays pour avoir épousé une Française d’origine vietnamienne, il s’installe à Paris en 1959 pour étudier la peinture et fuir la ségrégation. Rentré clandestinement en Afrique du Sud en 1975, il est arrêté et condamné à sept ans de prison.

Il n’est pas étonnant que l’œuvre poétique, réflexive et picturale de Breytenbach soit si profondément associée au combat contre l’apartheid. Des années de lutte, Breytenbach a gardé la bougeotte. Il vit aujourd’hui entre Dakar, Paris et New York, où il enseigne.

Le Cœur-chien est la chronique de la réconciliation, l’âge venant, d’un homme avec son pays, son peuple, sa langue. Une plongée dans les eaux jamais au repos des origines : « Les familles là-bas sont différentes. Souvent les enfants sont prêtés, confiés. Il arrive que l’autre, le frère, soit un métis. » L’histoire familiale et l’histoire collective se suivent et s’entremêlent pour former des réseaux sinueux dans lesquels le lecteur se perd avec délice. L’adulte parle avec la voix de l’enfant et vice versa. La plume du poète fourmille de souvenirs merveilleux, d’impressions sensibles et de réflexions douloureuses : « La distance est chronologie et la mémoire imagination. C’est un territoire donné et constant, un espace de respiration, un poumon de temps qui chante notre avancée vers la mort et qui, peut-être, la rend possible. » Il s’agit toujours d’« élargir la conscience de ce qui nous entoure. Le seul péché, c’est l’ignorance ». Et Breytenbach de sortir des sentiers battus, de rendre caduques les oppositions factices, en rappelant la part africaine de l’afrikaans et son commerce vieux de plusieurs siècles avec les langues africaines alentour. Pour autant, ses propos ne sont pas destinés à convaincre ses interlocuteurs, des membres de sa famille le plus souvent.

Le Cœur-chien est aussi un livre au présent. Quarante ans d’absence ont fait leur œuvre. Les repères n’existent plus, la réalité est fuyante et les lieux sont transformés. Reste l’absence. Les ombres. Les morts qui font « un raffut incroyable » puisque « nous entendons les pas comme les battements d’un cœur ». Reste la conscience éveillée du poète : « Comment peut-on vivre à côté de sa propre absence ? » Frappe, aussi, l’évidence de la violence dans l’Afrique du Sud d’hier et d’aujourd’hui. Les journaux sont remplis de faits divers plus macabres les uns que les autres. Tout au long du livre, on sent poindre tour à tour l’impatience, la lassitude, voire le désenchantement à l’endroit de la « nation arc-en-ciel ».

Enfin, Breyten Breytenbach est un homme libre, un créateur sphinx qui n’entend pas se laisser enfermer dans le seul rôle que l’histoire lui demande de jouer : « A jamais, je devrais rester le Sud-Africain boer, courageux ou stupide, peu importe, mais toujours enfermé », concluait-il dans un entretien. Le Cœur-chien est le cahier d’un retour au pays natal intime, poétique et tendre à la fois.
LE CŒUR-CHIEN, de Breyten Breytenbach, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Jean Guiloineau, Actes Sud, Paris, 326 pages, 22 euros.

http://www.monde-diplomatique.fr/2005/11/WABERI/12923 - novembre 2005


NOUVEL OBS

Rencontre avec Breyten Breytenbach

Prisonnier à vie



Poète, romancier, peintre, l’auteur du «Coeur-Chien» a été détenu en Afrique du Sud entre 1975 et 1982 pour cause d’apartheid. Un cauchemar qui le hante toujours

Difficile de suivre Breyten Breytenbach : il est tantôt en Afrique, tantôt aux Etats-Unis, tantôt en Europe.Trois continents pour trois passions – l’engagement politique, l’écriture et la peinture. Près de Dakar, il dirige l’Institut Gorée, consacré à la culture et à la défense des sociétés africaines. A New York, il enseigne dans un atelier d’écriture de l’Université. Mais à Amsterdam, il expose ses tableaux et, à Paris, publie un récit, qui devait d’abord s’intituler «le Pays du cœur». «Au souvenir de Nietzsche, qui appelait sa douleur "chien"», Breytenbach a préféré l’appeler «le Cœur-Chien».

En perpétuel exilé, il y raconte son dernier voyage en Afrique du Sud, son pays tant aimé qui est celui de la haine et du scandale de l’apartheid. Breytenbach l’avait quitté dans la révolte en 1959 pour venir à Paris étudier la peinture. Parce qu’il avait épousé une non-Blanche – une Française d’origine vietnamienne –, il y fut ensuite interdit de séjour. Il revint pourtant en 1975, militant clandestin, avec un faux passeport. Arrêté, condamné à neuf ans de prison, il en fit sept, dont deux de détention solitaire à Pretoria dans une cellule du couloir des condamnés à mort. Cinq ans encore avec les prisonniers noirs de droit commun à Pollsmoor.

Qui est-il vraiment, Breyten Breytenbach ? Et pourquoi ce double prénom qui sonne comme un écho ? Il se tient très droit, les épaules larges ouvertes comme pour faire face à l’horizon devant lui – comme s’il allait partir, gravir les montagnes bleues de son pays. Marcher loin, pieds nus. «Comment distingue-t-on les Afrikaners des Anglais?», demande sa fille. «Les Afrikaners marchent pieds nus, les Anglais mettent des chaussures», répond-il. Ce livre, cahier d’un retour au pays natal, devient une tentative pour «trouver le moyen de me glisser dans ma peau», pour retrouver l’enfant qu’il fut, celui dont le grand-père était un «boom-Boer» qui restait dans un arbre pour guetter à la fois les inondations et les serpents. En arrière-fond de cette troublante quête de l’identité se retrace l’épopée des ancêtres et les secrets du passé: «Les familles là-bas sont différentes. Souvent les enfants sont prêtés, confiés. Il arrive que l’autre, le frère, soit un métis.» Obstinément revient ainsi, à travers son œuvre, le thème du double, du miroir «non pas fixe, mais lieu de métamorphoses».

«La mémoire, dit-il, c’est Kaggen, le dieu filou.» Elle joue des tours. La réalité fuit, les lieux sont transformés. Règnent l’absence, les ombres. Il y a les morts qui font «un raffut incroyable», ceux dont «nous entendons les pas comme les battements d’un cœur». Et lui-même, on le confond parfois avec son frère, héros du régime politique qui le condamna: «Un frère qui m’aime et que j’aime plus que tout. C’est lui qui m’a initié à la musique – mais souvent je me suis demandé, m’aurait-il fait tuer s’il avait fallu? Et moi-même qu’aurais-je fait?»

Un seul élément demeure dans cette Afrique du Sud postapartheid: la violence. Breytenbach note des faits divers, cette femme écrivant sur la route avec son sang le nom de celui qui l’a violée et poignardée, cet adolescent qui vend son petit frère dont le corps sera dépecé pour le muti, la médecine magique… La violence paraît la seule loi, répondant à l’extravagante splendeur des paysages, à cette lumière si particulière que Breytenbach décrit magnifiquement en poète et en peintre. La couleur? Il en a été privé si longtemps! Sa cellule à Pretoria donnait sur un couloir: «Il n’y avait que du gris, du brun, du noir. Après, à Pollsmoor, j’apercevais des bribes de ciel bleu sur le trajet qui menait à la cour. Seule la poussière était rouge.» Le rouge de la terre qu’apportait le vent. Le rouge du collier africain que Breytenbach porte aujourd’hui autour du cou.

Peindre, écrire des poèmes ou des narrations, des essais? Aucune séparation pour lui, ni avec l’engagement politique: il s’agit toujours d’«élargir la conscience de ce qui nous entoure. Le seul péché, c’est l’ignorance». Pour lui, la conscience se nourrit de ruptures, de cassures. «Dans les églises éthiopiennes, explique-t-il, les vieillards posent leur menton sur un bâton en forme de fourche. S’ils s’endorment, leur tête glisse et ils se réveillent.» Il sourit. Un sourire qui fuit, si rapide. «On essaie toujours de me maintenir en prison. A jamais, je devrais rester le Sud-Africain boer, courageux ou stupide, peu importe, mais toujours enfermé.» Alors il écrit actuellement un livre où il se forge un autre passé: «Je raconte que je ne suis jamais allé en prison. C’était une énorme fumisterie, un enfermement que j’ai inventé pour en tirer des histoires, et vous êtes tombés dedans!»
Né en 1939 à Bonnievale, province du Cap, Breyten Breytenbach a passé son enfance à Wellington. Il s’installe à Paris en 1959, est emprisonné durant sept ans en Afrique du Sud. Il est notamment l’auteur de «Feu froid» (1976), « Mouroir » (1983) et d’«Une saison au paradis» (1986).

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