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Guy Le Gaufey

Du cas en psychanalyse

Table

Introduction

1. De la vignette dite clinique 9

2. D’abord un peu de logique 10

3. Vignette et pédagogie 12

4. Les différents stades de l’objectivité 13

5. Quand objet et sujet changent de place 15

6. L’objectivité mécanique 17

7. Le jugement exercé 18

8. Clinique : un abord sémiotique 23

9. Le défaut constitutif d’une vignette qui se voudrait analytique 24

10. La fermeture du cas 25

11. Le cas fictif 26

12. La question du contrôle 30

13. Que l’analyse n’est pas une initiation 33

14. Qui pense quand je pense ? 36

15 De l’auteurité 41

16. La fixation de la croyance 43

17. Les themata scientifiques 47

18. Valeur axiomatique du fantasme 52

19. Voué à l’incomplétude 57

20. Du sujet en tant que moi 61

21. Le tiers référent 67

22. La croix de l’illettré 69

Conclusion 72

Introduction

Quelle qu’ait pu être l’originalité de la découverte freudienne, elle n’a pu s’étoffer qu’en prenant des appuis massifs sur des concepts et des pratiques élaborés bien avant elle, qui n’ont cessé de lui imposer leurs contraintes, parfois bienvenues et heuristiques, d’autres fois encombrantes, et bien souvent les deux au fil du temps. Ainsi en est-il de la notion de « cas ». La proximité de la tradition médicale, tant dans la formation de Freud que dans une partie décisive de son premier public, y conduisait tout naturellement. Les Études sur l’hystérie en sont remplies, et L’Interprétation des rêves, par la profusion des exemples égrenés au long des pages, n’y fait pas moins appel, sans compter les grands « cas » de Freud rassemblés par les éditeurs français sous le titre « Cinq psychanalyses », et dont le commentaire compose aujourd’hui encore l’essentiel de la formation du psychanalyste dans la plupart des groupes analytiques. On pourrait donc penser que cette forme narrative constitue une marque spécifique du savoir et de la pratique inaugurés par Freud, et que tout freudien se doit de la poursuivre. Ces trente dernières années ont par ailleurs vu une multiplication tous azimuts de brefs récits de cas nommés en la circonstance « vignettes cliniques », qui confirment cette tendance à la casuistique. À première vue, la psychanalyse semble ainsi être depuis ses débuts une terre d’élection pour cette approche narrative de la singularité.

Encore convient-il de ne pas oublier les conditions imposées par Freud à la rencontre analytique et, pour autant qu’on puisse le savoir, respectées par la plupart des groupes analytiques : exclusion de tout tiers, et mise en jeu de la « règle fondamentale » selon laquelle le patient est prié de dire ce qui lui vient à l’esprit sans restriction d’aucune sorte. Sans qu’on n’y prenne trop garde, ces exigences et certaines de leurs conséquences objectent à la fabrication d’un cas à partir de la relation analytique. À tout le moins, elles obligent à elles seules à une interrogation critique sur les forces en présence dans ce type d’élaboration qu’est le cas, si commun par ailleurs qu’on le trouve dans presque tous les savoirs qui entendent prendre appui sur des événements isolés pour les porter à l’exemplarité.

L’entreprise critique est ardue, car le cas jouit d’un a priori favorable : contre les arrogances universalisantes de théories qui pérorent dans le ciel des abstractions, il se présente avec la modestie de l’individu ignorant et obstiné qui tient tête. Il y a dans tout cas comme un lointain reflet du chinois anonyme, avec ses sacs à provisions, face au tank de la place Tian’anmen. Freud lui-même s’était dépêché de rapporter la parole de Charcot face aux oukases de la théorie : « Oui, mais ça n’empêche pas d’exister ». Et en effet : le cas existe. C’est là sa force, jusqu’à ce qu’on se rende compte que c’est d’abord sa prétention.

Son ambition d’incarner le pôle opposé à la généralité ou l’universalité de la loi – qu’il lui obéisse et ainsi l’illustre, ou s’y oppose en créant alors un conflit heuristique –, touche le point toujours sensible de l’articulation entre l’univers symbolique et langagier dans lequel il s’exprime, et le royaume des existences dans lequel il est dit œuvrer. En ce sens, la problématique du cas est à elle seule un excellent exemple de ces « complexes questions/réponses » débusqués par Robin George Collingwood1, à savoir la façon dont, à des époques différentes, dans des contextes culturels et épistémiques étrangers les uns aux autres, des éléments de savoir sont lus comme des réponses à des questions qui, une fois retrouvées, restaurées, redonnent leur sens aux formulations premières, en générant éventuellement d’autres réponses qu’appellent d’autres cieux épistémiques. Ainsi le cas est-il le lieu d’enjeux fluctuants qui engagent à des considérations archéologiques. En lui, l’affrontement universel/ particulier se rejoue sans même qu’on se rende bien compte de la diversité de ses emplois, tant il est porté à ne s’afficher que comme un élément de nature, un fait, certes façonné par la théorie qui le convoque, mais néanmoins ne lui devant rien de son existence brute. Par-delà les afféteries de sa vêture langagière ou sa simplicité bon enfant, son ancrage dans un donné hors artifice humain le nimbe d’une qualité de présence qui paraît au-delà de toutes les époques, toutes les cultures, et même toutes les constructions symboliques qu’on voudra. Quelque chose en lui aimerait n’être qu’un fragment de nature saisi par d’aiguës pinces mentales, elles-mêmes presque portées à jouir lorsqu’elles réussissent à le phagocyter.

Je dois cependant préciser d’entrée de jeu que je n’ai en rien cherché à étudier une problématique générale du cas, à travers tous les savoirs constitués qui en appellent à lui. Il trône dans le droit sous la forme de la jurisprudence ; il remplit des rayonnages entiers de casuistique morale ; il peuple les monographies ethnologiques ou psychiatriques, historiques ou sociologiques, pour ne rien dire de la médecine, bref : le seul recensement de ses utilisations aurait conduit à un tout autre livre que celui que l’on va lire. Ainsi ai-je laissé de côté toute analyse de ces savoirs dans leurs capacités particulières à user du cas de façon idoine.

De même ne me suis-je point engagé dans une quelconque lecture de cas dans lesquels une partie du référent est d’emblée d’ordre public, permettant une identification sans appel. L’un des meilleurs exemples pourrait en être celui de Marguerite Anzieu, devenue par le travail de Jean Allouch L’Aimée de Lacan. Son acte criminel, son internement, l’identité même de son fils, tout cela était (et reste) disponible pour l’enquête bien au-delà du récit de celui par qui toute l’affaire est venue au jour en tant que cas de paranoïa d’autopunition : Jacques Lacan. De la même manière, lorsque se trouve publiée, sous le titre La guérison infinie, l’étude clinique de Ludwig Binswanger relative à la longue hospitalisation d’Aby Warburg à la clinique Bellevue de Kreuzlingen entre 1921 et 1924, il devient possible d’y ajouter des textes décisifs de Warburg lui-même, et d’avoir accès aux multiples documents qui ont accompagné toutes ces années d’internement2. Dans ces conditions, on est loin d’être réduit au seul témoignage de celui qui entend faire cas puisque l’on dispose d’éléments qui ont échappé à son emprise, ne doivent rien à sa plume, et s’offrent d’eux-mêmes à l’enquête historienne, avec sa critique interne et externe des documents.

Et les grands cas de Freud, dira-t-on ? Ne serais-je pas dans l’obligation d’en tenir compte, eux qui tiennent le haut du pavé freudien depuis toujours ? Ne sont-ils pas l’exemple princeps qu’il convient d’étudier sous toutes les coutures ? Eh bien non ! Le succès de leur auteur les a fait changer de statut au point de les faire échapper à l’enquête qu’ici je propose. Anna O., Dora, l’homme-aux-loups, l’homme-aux-rats, la jeune homosexuelle, pour ne rien dire du petit Hans : nous connaissons tous aujourd’hui leur identité, de sorte qu’il est permis de déclencher à leur endroit la recherche historique classique, qui les place hors l’orbite qu’ici je m’efforce de cerner en restreignant mon propos à des situations sémiotiques dans lesquelles l’accès direct au référent est coupé et où seul le récitant, le casuiste, a droit à la parole.

Mon intérêt pour le linguistic turn en philosophie, une préoccupation accentuée pour l’étude des performatifs à la Austin, la remarquable étude d’Irène Rosier-Catach,3 et bien d’autres lectures, attiraient depuis longtemps mon attention vers ces régions énonciatives jusqu’à ce qu’un article de Jaakko Hintikka, qu’on retrouvera ici en plein centre de mon argumentation, précipite ce qui restait encore en suspension. Avec lui en effet, l’accès au tiers se trouvait problématisé au plus haut niveau de la tradition occidentale, chez Descartes lui-même.

Concernant cette situation énonciative où le tiers/référent ne va pas de soi, la pratique analytique s’avérait, elle, exemplaire en relevant presque de ce qu’il conviendrait d’appeler en mathématiques une « condition aux limites », soit les contraintes que l’on impose parfois aux valeurs que doit parcourir une fonction. Il y a en effet une bizarrerie dans l’usage de la parole en jeu dans la cure, qui semble ne tenir au départ qu’à un petit détail technique : Freud n’hésite pas à dire à ses patients qu’ils doivent écarter toute pensée critique qui les porterait à mettre de côté telle ou telle autre pensée qui leur serait venue à l’esprit. On reconnaît dans cette disposition une sorte de conséquence directe de l’hypnose, de la prise du pouvoir par le thérapeute sur la volonté de son patient. Mais ce n’est là que le petit bout de la lorgnette. Pour bien comprendre de quoi il retourne, il convient de garder en tête une précision donnée par le même Freud concernant l’analyse d’un rêve : tout jugement sur le rêve émis par le rêveur doit être considéré comme faisant partie du texte du rêve, et analysé en conséquence. Il s’ensuit que se trouve proscrite toute position « méta », dans l’analyse du rêve comme dans le cours même de la séance. Or c’est à ce titre aussi qu’entre en jeu une autre conséquence qu’il serait mal venu de négliger : aucune finalité du traitement ne sera positionnée en surplomb de la relation analyste/patient. Ce fut là le point de départ de Freud lui-même lorsque, insatisfait de sa théorie première sur l’étiologie traumatique de l’hystérie, il sut abandonner ses ambitions thérapeutiques pour mieux laisser se déployer la parole du patient, ne plus la contraindre au nom d’un but supposé être partagé et, de ce fait, hors analyse. À partir de là, le transfert pouvait apparaître, non plus seulement comme un obstacle au traitement, mais comme le tissu même d’une relation de parole, et la condition centrale d’un dévoilement des processus inconscients.

L’éviction du tiers ne tient donc pas seulement au fait qu’une tierce personne n’est en aucune manière invitée au banquet analytique. Elle est poussée jusqu’au refus de ce tiers indubitable que constituerait un but poursuivi en commun, et auquel chacun pourrait se référer par-delà le procès analytique lui-même, instaurant ainsi un élément qui échapperait par principe à l’analyse.

Il y a là, en toute rigueur, quelque chose d’intenable. On peut en avoir l’indice dès le début, lorsque Freud énonce une nouvelle fois, dans le langage qui est alors le sien, ce qu’il enjoint au patient au titre de sa « règle fondamentale » : qu’il s’abstienne d’entretenir des « représentations-buts », des « Zielvorstellungen ». Mais sur le champ, il « retien[t] solidement le présupposé [que le patient] ne peut pas laisser filer les représentations-buts à atteindre qui sont celles du traitement4 » (défense anticipée, face au echte Liebe, l’« amour authentique » du transfert à venir) ; et deuxièmement, dit-il, ce patient ne manquera pas de développer une autre représentation-but « dont il n’a pas idée », celle de « ma propre personne », die meiner Person, autrement dit le transfert sur l’analyste. On restera ici sensible au fait que, même dans ces ultimes précisions de Freud relatives au fonctionnement de la cure, chacun entretiendra sa propre représentation-but sans qu’il y en ait une quelconque en commun. Telle serait l’assise du très curieux « dialogue » analytique. Sauf qu’il faut bien en convenir avec ces deux restrictions : mettez le tiers à la porte, et le voilà qui frappe au carreau, voire entre sans plus de façon par la fenêtre.

Cette exigence intenable crée, de fait, une situation heuristique : sans ne serait-ce que l’ombre d’un tel tiers, la possibilité même de « faire cas » semble s’effondrer. Voilà du moins ce qu’il s’agit d’investiguer. Dès que Freud, par exemple, tente de se justifier de pareilles publications, il se sent obligé d’invoquer un idéal de scientificité qui le contraindrait à ne pas garder pour lui de tels trésors. Et tel éditeur presse son auteur trop « théorisant » d’aligner un certain nombre de « vignettes cliniques » pour offrir à son lecteur quelques haltes supposées roboratives. De façon pour l’essentiel inapparente, le cas fait mine d’aménager un tiers qui ne transparaît comme tel que lorsqu’il vient comme un cheveu sur la soupe, extérieur à la dynamique qu’il s’agit de mettre en scène. Pour bien percevoir cette étrange boiterie, il fallait la sensibilité poétique d’un Rainer Maria Rilke :

Étais-je un imitateur ou un fou d’avoir eu besoin d’un tiers pour raconter le sort de deux hommes qui se rendaient la vie dure ? Avec quelle facilité je suis tombé dans le piège ! Et j’aurais cependant dû savoir que ce tiers qui traverse toutes les vies et les littératures, ce fantôme d’un tiers qui n’a jamais existé, n’a pas de sens et qu’on doit le nier. Il est un des prétextes de la nature qui s’efforce toujours de détourner l’attention des hommes de ses mystères les plus profonds. Il est le paravent derrière lequel se déroule un drame. Il est le vain bruit à l’entrée du silence d’un vrai conflit. On dirait en vérité que tous jusqu’ici ont trouvé trop difficile de parler de ces deux dont seulement il s’agit. Le tiers qui, précisément parce qu’il est si peu réel, reste la partie facile du problème, tous ont su le camper ; dès le commencement de leur drame, on sent l’impatience d’en arriver à lui ; à peine peuvent-ils l’attendre. Dès qu’il est là tout va bien. Mais quel ennui lorsqu’il se met en retard ! Rien ne peut arriver sans lui, tout s’arrête, se ralentit, attend. Oui, mais qu’arriverait-il si l’on voulait prolonger cette pause5 ?

J’ai tenté de donner suite à cette ultime interrogation de Rilke en choisissant un parcours tout en zigzags, pistant de-ci de-là les esquisses, les ébauches, les germes de ce tiers qui offre au cas sa vitesse de croisière, mais dont l’absence fait obstacle à sa chute – puisque le cas reste, étymologiquement, ce qui tombe, ce qui choit. De par ses contraintes internes, la pratique analytique porte à son acmé les tensions inhérentes à la fabrique de cas ; d’un côté, par la situation de parole sans égale qu’elle génère, par la singularité subjective dont elle assure le déploiement, elle se présente comme un terrain privilégié pour cette forme de narration ; mais en raison de sa proscription de toute position « méta », qui réduit toute prétention d’un tiers à venir s‘interposer, et ce jusqu’à cette forme minimale d’un but commun, cette même pratique analytique rend la production de ce genre de récit presque caduque à l’avance, à tout le moins impertinente, si pas grossière. La chose n’a rien d’évident au premier abord, puisqu’un certain « tiers » a conquis depuis longtemps ses lettres de noblesse dans la panoplie des « triangulations symboliques » plus ou moins œdipiennes chères à beaucoup d’analystes, sans rien dire de la
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