1. De la vignette dite clinique 9





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4. Les différents stades de l’objectivité

Par chance au regard de pareille interrogation, Lorraine Daston et Peter Galison ont publié en 2007 un ouvrage remarquable. D’abord par son titre, d’une provocante simplicité – Objectivité11 –, mais plus encore par son ambition : écrire l’histoire de cette notion, non en tant que concept philosophique, mais dans le cadre de l’histoire des sciences et des techniques dont ils sont tous deux des spécialistes reconnus. À quoi s’ajoute le choix de leurs sources d’archives : les Atlas dans lesquels les scientifiques présentent les images des objets qu’ils étudient.

Au départ réservés aux cartes géographiques et autres portulans, ces atlas se sont vite élargis à tous les grands recueils qui, de la botanique à la zoologie en passant par la cristallographie et bien d’autres disciplines, entreprenaient de recenser familles, genres, espèces, variétés en alignant les images qui permettaient à la communauté scientifique de s’accorder sur les éléments ressortissant de son domaine. Le xviiie siècle reste la grande époque de ces réalisations somptueuses dans lesquelles les auteurs pour les textes, les artistes pour les dessins et les éditeurs pour la qualité globale de l’ouvrage ne ménageaient ni leur temps ni leur peine ni leur argent pour créer ces espaces graphiques et discursifs aux ambitions totalisantes. La publication d’une telle somme faisait événement au sens où ces livres de grande valeur s’imposaient pour des décennies dans le secteur qu’ils recensaient, devenant ainsi des autorités peu contestables.

Comment procédaient lesdits atlas ? Ayant rassemblé un certain nombre de spécimens d’une plante donnée par exemple, il était demandé à un artiste ayant déjà fait ses preuves de dessiner avec un maximum de précision une sorte de moyenne des éléments mis à sa disposition, à charge donc pour lui d’éliminer avec discernement les différences jugées non pertinentes d’un individu à l’autre. Sous la surveillance constante du savant, responsable du texte qui accompagnait son travail pictural, il aboutissait ainsi au dessin d’un type épuré des variations accidentelles, lequel servait désormais d’objet d’étude et de comparaison avec tout ce que Dame nature pouvait amener de ressemblant, sans que l’on puisse savoir s’il était possible de rencontrer effectivement un individu présentant avec une parfaite exactitude tous les détails déployés dans l’image de l’atlas. Jusque vers le milieu du xixe siècle, ces ouvrages incarnèrent l’excellence en matière de représentation picturale d’objets scientifiques.

Dans leur souci de bien marquer la rupture qui devait conduire à un autre type d’objectivité – la façon de représenter un « objet » – Daston et Galiston décrivent dans le détail ce qui arriva au physicien anglais Arthur Worthington. Dans les années 1870, ce dernier s’intéressait à la mécanique des fluides, et avait entrepris de décrire dans le détail ce qui advenait lorsqu’on laissait une goutte de liquide choir sur une surface plane. Il organisait donc expérimentalement la chute d’une goutte de lait sur une surface dure (une plaque de marbre), ou d’une goutte de mercure sur une surface liquide (du mercure également). Un flash puissant de quelques millisecondes était asservi au mécanisme de chute de la goutte, de façon à ce que cet éclairage furtif permette à Worthington d’entrapercevoir l’éclaboussure qui se produisait à l’instant t où se produisait l’éclair, chose qu’il se dépêchait alors de reproduire en dessinant ce à quoi il venait d’assister. Ainsi put-il décrire des formes d’éclaboussure d’une parfaite symétrie, lui permettant d’imaginer les lois à même d’expliquer un tel comportement de l’élément liquide à la sortie de son auto-organisation en goutte.

Mais voilà qu’au printemps 1894, après plus de vingt ans de griffonnages d’images d’une parfaite symétrie, Worthington se risqua à utiliser les progrès les plus récents de la photographie qui offraient désormais la possibilité de fixer un état du phénomène de l’ordre de quelques millisecondes, valeur qu’il savait bien inférieure à sa persistance rétinienne (entrer 1/10 et 1/20 de seconde). Il ne fut pas peu surpris du résultat ! Pas une seule photo des milliers qu’il enregistra ne lui offrait l’équivalent de ses beaux dessins. Certes, il avait bien lui-même observé des ruptures de symétrie, mais fidèle à la théorie du « type » des atlas et au mode d’objectivité qu’il commande, il les avait presque systématiquement négligées. Dans son mouvement tardif de repentir, il en venait à dire :

Je dois avouer que lorsque je regarde mes dessins originaux, certains comportent de multiples figures irrégulières ou non symétriques, pourtant au moment d’en faire l’histoire, il était impossible de ne pas les rejeter, ne serait-ce que parce qu’une irrégularité ne se reproduit jamais deux fois12.

On entend bien Aristote à la fin de cette phrase : « Il n’y a de science que de l’universel ». Donc un trait qui n’a pas l’heur de se répéter n’a pas droit de cité, ce qui venait justifier la stratégie des atlas dans leur souci d’épurer l’inconstante nature de ses réalisations défectueuses pour atteindre au type qui, lui, accumulait tous les traits pertinents, et rien qu’eux. Qu’on ne le rencontrât jamais tel quel dans l’observation hic et nunc n’était pas vu comme un obstacle puisque l’« objet de science » gardait d’autres ambitions que l’« objet naturel » (Kant à l’appui, si nécessaire).

Quelle que fut alors l’importance de la photo et des nouvelles opportunités qu’elle offrait aux expérimentateurs, il serait cependant erroné de croire qu’elle a suffi à ruiner la pratique scientifique du « type », déjà séculaire et comblée d’honneurs. Pour comprendre la force du mouvement qui a ainsi bousculé la face de l’objectivité, mieux vaut changer de perspectives et passer de l’histoire des techniques à celle des concepts.

5. Quand sujet et objet changent de place

Ces deux termes ont subi une complète inversion de valeur à travers le temps et l’espace, de sorte que Daston et Galiston ne pouvaient faire l’économie d’en retracer l’histoire, non en général – c’eût été un autre livre – mais dans le chiasme qu’ils ont connu vers le milieu du xixe siècle, décisif dans l’apparition d’un nouveau mode d’objectivité.

Comme « aristotélisme » ou « platonisme », qui n’apparurent sous forme substantive qu’au xixe siècle, subjectivus et objectivus ne se rencontrent que sous formes adjectivales lorsque Duns Scott ou Ockham les ramènent du latin, mais chez eux comme chez tous les auteurs de cette époque, ces deux termes présentent un sens diamétralement opposé à celui que nous leur connaissons. « Subjectif » reste en lien avec le sujet au sens de l’« hypokeimenon » grec, autrement dit la substance, le substrat, cette matière que la forme porte à l’individuation. « Objectif » au contraire prend alors le sens de ce qui est dans l’esprit, une valeur que l’on trouve chez Descartes pour qui l’« idée objective » est la représentation dans l’esprit de ce que les sens peuvent percevoir.

Au xviie et au début du xviiie siècle, ces deux termes sentent encore la métaphysique scolastique, au point de presque tomber en désuétude. C’est Kant qui les remet à flot, tout en gardant cependant leur valeur classique : sa objektive Gültigkeit, sa « validité objective », répond aux « formes de la sensibilité », soit aux formes a priori de l’expérience qui régissent le sujet transcendantal. Quant au « subjektive », il est chez lui surtout ironique, et d’emploi plutôt rare. « Pour Kant, résument Daston et Galiston, la frontière qui sépare l’objectif du subjectif coïncide généralement avec celle qui sépare l’universel du particulier, et non celle qui oppose le monde et l’esprit13. »

Fichte, Schelling, banalisent la reprise de ces termes en les faisant toutefois basculer dans une opposition qui n’apparaissait pas comme telle chez Kant lui-même. Le virage, peu connu et néanmoins bien marqué par Daston et Galiston, est venu d’ailleurs, d’Angleterre, et qui plus est, d’un poète pas très bon métaphysicien : Samuel Taylor Coleridge. Dans ses Biographia Literaria, en 1817, il écrit :

Nous désignerons ci-après la somme de tout ce qui est seulement objectif sous le nom de nature, en restreignant le mot à son sens passif et matériel, qui comprend tous les phénomènes dont l’existence est connue. À l’inverse, la somme de tout ce qui est subjectif, nous la comprendrons sous le mot de moi ou d’intelligence. Ces deux conceptions se trouvent nécessairement dans un rapport antithétique14.

Presque dans le même temps, dans son Traité des couleurs, Goethe faisait basculer du côté de l’œil le « subjectif », et du côté de la lumière l’« objectif ». En France, on, attribuait alors à la « philosophie de Kant » ce virage lof pour lof. Parlant du mot « objectivité » dans ses Confessions d’un mangeur d’opium, De Quincey écrit : « Depuis 1821, [ce terme] est devenu si courant qu’il n’est plus nécessaire de s’excuser chaque fois qu’on l’emploie. » Dans les années 1850 enfin, le mot est intégré à la doxa et n’appelle plus à aucune interrogation : il désigne un ordre d’où tout sujet est radicalement absent.

En quoi cependant cet accident lexicographique – quelles que pussent en être les causes – intervient-il dans l’évolution de l’objectivité ? En ce que toute évolution de ce concept touche à son comparse avec qui il fait couple. Si la photo mécanique n’a pas suffi à détrôner à elle seule le dessin d’art, c’était aussi parce que de nouvelles exigences intervenaient dans la mise en jeu de la subjectivité scientifique, à travers un nouvel idéal de l’« expérimentateur scientifique ».

6. L’objectivité mécanique

Dans l’élaboration du « type » que présentent les atlas, cette subjectivité était ô combien présente, et saluée comme telle. La probité, l’abnégation devant l’intensité de l’effort pour collecter les « bons » exemples, la rectitude du jugement pour dégager le type de ses irrégularités phénoménales, la modestie devant toute tentative de trop enjoliver la nature, et bien d’autres qualités encore étaient requises pour atteindre la réputation d’excellence que les atlas ambitionnaient toujours plus15. Le savant, l’artiste, l’éditeur, tous y mettaient du leur et se devaient de témoigner de vertus épistémiques énergiques : comme le « souci de soi » pour le sage antique, ce « souci du monde » n’allait pas, chez le savant, sans une face éthique qui impliquait des sujets particuliers, aux prises avec eux-mêmes, et s’imposant rigueur et discipline pour mieux atteindre la « vérité d’après nature », soit le type universel d’un objet de savoir expurgé de ses accidents particuliers et existentiels.

Or c’est cette subjectivité-là qui devient suspecte dès que le nouvel ordre conceptuel sujet/objet s’impose : à la bonne volonté du créateur de l’image d’atlas, se substitue assez rapidement l’idéal du savant dont la volonté est tendue vers un retrait de toute volonté en tant qu’elle participerait, peu ou prou, à la production d’objets scientifiques jamais rencontrés tels quels dans la nature. Daston et Galiston parlent de la « willlessness » recherchée dans l’objectivité mécanique permise par la photo, une « volonté de non-volonté », devenue une vertu épistémique centrale dans l’éthique du savant en cette fin du xixe siècle, et dont Worthington marque le tournant en acte.

Ainsi s’imposent en très peu de temps de nouveaux types d’atlas, qui privilégient des images d’autant plus respectables qu’elles sont considérées, pour employer ici un terme forgé par l’iconoclastie byzantine, comme « achéiropoiètes », « non faites de main d’homme16 ». L’aspect « antithétique » du sujet et de l’objet dont parlait Coleridge devient ici la raison d’un partage qui semble n’admettre aucun moyen terme : une nouvelle époque de l’objectivité s’ouvre dans le champ expérimental et scientifique, en grande partie parce que la subjectivité du savant a basculé vers un retrait délibéré, conçu comme étant seul à même de garantir la véracité de son objet d’étude.

Une opposition aussi franche devait conduire parfois à des affrontements virulents. En 1906, le prix Nobel de physiologie fut attribué conjointement à Santiago Ramon de Cajal et à Camillo Golgi, alors même qu’ils incarnaient sur un même thème (la théorie du neurone) deux théories diamétralement opposées, l’un tenant le neurone pour une entité en soi, l’autre le situant dans un « tissu interstitiel ». Mais la violence de leur opposition ne résidait pas que dans l’affrontement de ces deux théories antithétiques : tandis que Golgi mettait en avant des dessins simplifiés, fier que ses figures fissent montre d’une complication moindre que celle de la nature, Ramon y Cajal ne voyait là que fraude scientifique irrecevable, et affichait de son côté des coupes de tissu nerveux, certes modifiées par coloration différentielle, mais capables à ses yeux de laisser « parler la nature » et rien qu’elle.

La subjectivité, voilà l’ennemi du savoir scientifique et des images qui l’escortent. Sous cet idéal, se rassemblent désormais des savants fort différents, du philosophe logicien Gottlob Frege au biologiste Robert Koch, Max Planck, et tant d’autres. Dès les débuts du xxe siècle, bien avant les succès encore à venir du structuralisme, le mot de « structure » souligne les ambitions de ceux qui veulent une objectivité du savoir qui fasse litière des préjugés des savants quant à l’ordre du monde qu’ils prétendent décrire et formaliser. Cette nouvelle doxa, aussi puissante que conquérante durant quelques décennies, produisit à son tour quantité de nouveaux « atlas », peuplés d’innombrables photos qui toutes témoignaient de la luxuriance de la nature dans les phénomènes observables, de son étonnante irrégularité dans la réitération d’événements qu’il fallait pourtant voir comme identiques. Une telle profusion devait donc générer tant et tant de difficultés qu’un troisième ordre d’objectivité ne tarda pas trop à voir le jour.

7. Le jugement exercé

Dans leur souci d’exemplarité qui donne sa force de conviction à leur ouvrage, Daston et Galiston font cas du problème soulevé par Rudolf Grashey lorsqu’il entreprit de publier son atlas de radiologie du crâne humain dans les années 1930 : « Comment distinguer entre les variations qui se cantonnaient dans les frontières du "normal" et celles qui transgressaient la normalité pour investir le territoire du pathologique17 ? » Grashey choisit alors de mettre à l’honneur les photos qui s’écartaient le plus du modèle normal, en appelant tout lecteur de son atlas à effectuer un jugement exercé lorsqu’il aurait à lire de nouveaux clichés. Comme le soulignent alors Daston et Galiston, « le règne de l’objectivité mécanique était en crise. »

Ce qui s’avérait indispensable pour la lecture des radiographies ne l’était pas moins lorsqu’il s’agissait pour un physicien de lire des tracés de chambre à bulles ou pour un neurologue de déchiffrer des électroencéphalogrammes. Tous devaient faire face, dans leur pratique quotidienne de savant ou de praticien, à une telle diversité de données qu’ils ne pouvaient les lire sans les distinguer, donc sans les comparer, ne serait-ce que mentalement, avec d’autres images proches d’une certaine normalité, donc de quelque chose assez voisin du « type » favorisé par la première forme d’objectivité des atlas du xviiie siècle. Retour à la case départ ? Que nenni !

Pour comprendre ce qui se passe alors du côté de l’objectivité, il vaut mieux suivre les aléas de la subjectivité en jeu depuis le départ. Dans les atlas première manière, elle est située entre l’artiste et le savant qui partagent le même souci : ramener la diversité apparente à une forme idéale, ce qui – on l’a vu avec Worthington – suppose une intervention qui se croit discrète et indispensable eu égard à la conception alors régnante de la scientificité : l’universel prend d’emblée le pas sur le particulier. Le renversement est massif avec l’objectivité mécanique puisque, sous le règne de cette dernière, l’idéal du savant tendait alors à « ne compter pour rien » dans le rendu visible du phénomène. La subjectivité était congédiée, voire répudiée, non seulement chez le savant, mais aussi au niveau de l’objet d’étude : Frege se moquait de Helmoltz dans sa tentative de déduire les lois de la logique de la psychologie, et faisait valoir que l’ordre logique et arithmétique se passe de tout sujet et doit être étudié en tant que phénomène de la nature comme tant d’autres. La « psychologisation », voilà l’ennemi qu’il fallait alors combattre pour autant qu’il cherche à remettre du subjectif dans l’objectif.

Mais la profusion des données enregistrées menaçant cet idéal de l’« objectivité mécanique », on assista à un retour explicite de la subjectivité du savant, au titre de ce que l’on pourrait appeler ici son « sens clinique ». En pratique, il lui fallait en effet faire le partage entre les formes multiples et parfois aberrantes qu’il récoltait dans ses images « où parlait la nature », et les formes correctes sur lesquelles fonder des lois ou, à tout le moins, un savoir fiable et transmissible. Pour donner ici aussi un exemple – une vignette ? –, j’abandonnerai Daston et Galiston pour reprendre une histoire édifiante rapportée par leur maître commun en histoire des sciences (ils lui dédient leur ouvrage), Gerald Holton.

Dans les années 1900, alors que l’hypothèse d’un fondement atomistique de la nature suscitait encore de vives batailles entre physiciens18, la charge électrique de l’électron était devenue une question décisive. Deux individus s’y attellent en toute indépendance, l’un à Vienne, professeur reconnu, ami des plus grands physiciens de l’époque, dans son laboratoire bien équipé : Felix Ehrenhaft ; l’autre, à Chicago, alors professeur de physique n’ayant rien publié de bien décisif, qui va utiliser un matériel expérimental plus élémentaire : Robert Andrew Millikan. En possession des carnets sur lesquels Millikan a colligé ses résultats, et des notes conservées à Vienne, Holton retrace une histoire surprenante.

Que la nature s’avère en ses fondements ultimes discrète ou continue, cette question, qui touche à ce que Holton nomme les « themata19 » du savant, avait alors trouvé un champ expérimental : la mesure de la charge électrique minimale, qui pouvait valoir comme preuve de l’existence de l’électron. Dans les premières années du xxe siècle, Millikan, jeune professeur de physique inconnu à Chicago, et Ehrenhaft, ami d’Einstein et physicien reconnu, doté d’un excellent laboratoire à Vienne, s’y attellent chacun de son côté, en organisant des expérimentations fort proches les unes des autres : pulvériser de minuscules gouttes électrisées entre deux électrodes horizontales hautement chargées, pour mesurer ensuite la déviation de leur chute avec une lunette de visée et un chronomètre, puis noter les résultats20. À Vienne, Ehrenhaft et son équipe arrivent à une telle dispersion des données qu’ils concluent négativement : pas de charge électrique unique décelable, et donc maintien de l’hypothèse qu’en deçà de l’électron existent des éléments « subélectroniques ». La répétition scrupuleuse des expériences ne fait qu’accroître leur conviction. Les carnets de Millikan, eux, disent tout autre chose. Comme Ehrenhaft, il sait à peu près autour de quelle valeur se situe ce qu’il cherche (en rapport avec le nombre d’Avogadro) ; mais là où à Vienne on ne voit qu’une distribution stochastique de l’ensemble des valeurs obtenues, ce qui oblige à ne pas conclure, Millikan, honnête jusque dans ses partis pris, ne manque pas de noter, à côté des résultats trop à l’écart de la valeur attendue : « trop bas. Quelque chose a raté », ou « le champ n’était pas vraiment uniforme », ou « le thermomètre n’a pas bien fonctionné », bref : en réduisant de sa propre autorité l’éparpillement des événements pertinents, il observe que, à peu de chose près, les chiffres retenus par lui sont tous des multiples entiers de e = 1,592×10−19 C. Il publie ses résultats dès 1910, et la communauté physicienne trouvant le chiffre recevable dans ses expérimentations, il se voit décerner le Nobel en 1923. Sidéré par la publication de Millikan de 1910, Ehrenhaft publie lui aussi, mais c’est pour dénoncer l’Américain, puisque ses propres expériences le contredisent clairement. Les voilà devenus, dans ces années 1910-1920, les deux hérauts du combat pour et contre l’atome en physique. En 1925, au moment de prononcer un hommage posthume à Mach, éminent anti atomiste, et alors que la dispute a été définitivement réglée par le Nobel, Ehrenhaft enfonce encore le clou :

D’un côté, d’intrépides chercheurs se lancent impétueusement dans le domaine de l’atome, sans tenir compte de penseurs aussi puissants que Mach ; de l’autre côté, on doit admettre que le grand homme que nous célébrons aujourd’hui finira peut-être par gagner. Qui osera trancher dans cette bataille entre deux mondes21 ?

Pour limiter le désordre provoqué par l’avalanche de données « objectives » due aux progrès techniques des expérimentations, la subjectivité est désormais à nouveau requise, non pour produire un « type » qui subsumerait à lui seul la diversité des apparences, mais pour délimiter le champ dans lequel l’« objectivité mécanique » restera pertinente. Une indispensable « aire des fluctuations » – dont le bornage demande un talent certain – vient marier les deux étapes antérieures de l’objectivité en associant et une réduction de l’éparpillement et le respect des différences individuelles présentes dans le corpus, association qui nécessite ce « jugement exercé » que Daston et Galiston situent comme troisième temps de l’histoire de l’objectivité scientifique.

Aussi alignés historiquement soient-ils, aucun de ces temps n’a causé la disparition du précédent, loin de là. Bien plus se chevauchent-ils constamment, chacun ayant à l’évidence ses mérites et ses démérites, ses détracteurs et ses partisans. La linéarité de l’exposition ne doit pas conduire à la vision d’une pure juxtaposition temporelle ; elle permet cependant d’apprécier le surgissement de nouvelles exigences qu’il devient difficile de laisser de côté dans la délicate conquête de cette « objectivité » dont les scientifiques entendent faire leur ordinaire, et dont quiconque doit se soucier lorsqu’il s’agit de « faire cas ».

8. Clinique : un abord sémiotique

J’appellerai désormais « clinique » cet art du discernement que Daston et Galiston isolent comme troisième temps de l’objectivité scientifique. Là non plus, la diachronie n’est pas de mise : la clinique, au sens premier et médical du terme, acquiert ses lettres de noblesse bien avant ce « jugement exercé », et commence même à prévaloir en médecine au moment où les atlas d’après nature entament leur brillante carrière.

L’« observation » est en effet un terme clef de la « République des savants » qui se constitue dès le xviie siècle, et le mot lui-même triomphe un peu partout au cours du xviiie siècle, comme le montrent fort bien les divers auteurs de Histories of Scientific Observation22. À partir de 1750, qui plus est, le pouvoir politique central s’intéresse à la santé de ses sujets, conscient du fait que la puissance militaire et économique en dépend. Ainsi voit-on fleurir dans la plupart des capitales, et bientôt dans les grandes villes, des hôpitaux généraux et des collèges de chirurgie dans lesquels l’enseignement pratique et l’observation des malades forment la base de la transmission de l’art médical23.

On n’aura donc pas attendu Laennec pour privilégier la médecine clinique en tant que lieu d’un combat permanent entre deux types de discours : la langue naturelle dans laquelle le malade exprime ses sensations que le médecin s’emploie à recueillir, et la langue savante dans laquelle ce dernier communique avec ses confrères. En témoigne le fait que le mot technique « tuberculose » aura mis un demi-siècle pour s’imposer dans la littérature médicale face au mot alors populaire (aujourd’hui savant !) de « phtisie ».

C’est dans ce mouvement d’« observation » déjà en partie élaboré que Michel Foucault a situé son Naissance de la clinique, en dégageant comme personne n’avait su le faire avant lui un « regard clinique » qui circule dans une sorte de tripode sémiotique :

– premier point, le lieu où les signes qu’il va s’agir de lire correctement s’offrent d’eux-mêmes en la personne du malade, face au regard neutre de l’observateur. Ce lieu s’est démultiplié avec l’importance nouvelle des hôpitaux ; on n’est plus au chevet d’un malade, mais d’une collection de malades, bien plus à même de discerner le pertinent de l’impertinent à travers une multiplicité changeante de signes à la fois proches et différents.

– deuxième point : face à ces signes, secondés ou non par la parole du malade, se tient le clinicien, celui (il faudra attendre longtemps pour voir une femme à cet endroit) qui, certes, connaît les théories en cours, mais sait s’abstenir souverainement de les convoquer au moment de procéder à la sacro-sainte désormais « observation ».

– troisième point : l’élève, celui qui, lui aussi, n’est pas entièrement ignorant, a lu et appris pas mal de choses déjà, mais chez qui il s’agit d’éduquer le « sens clinique » en lui enseignant maintenant une suspension du savoir qui laisse le champ libre à cette innocence de l’observation tant prônée par l’expérimentation scientifique, devenue modèle de rationalité.

« L’expérience médicale, conclut Foucault, […] est faite solidairement par celui qui dévoile et ceux devant qui on dévoile24. » Ce regard soude en effet une confrérie hiérarchisée autour de la diversité de signes produits par la nature (même lorsque s’interposent des appareils toujours plus sophistiqués, du stéthoscope jusqu’à l’actuelle « imagerie médicale »).

La suspension du savoir n’est rendue possible que du fait de l’existence de ces signes que la libre attention de l’observateur impartial (le clinicien) lui permet de voir, là où le médecin imbu de théories ne pourrait que les ignorer du fait de ses préjugés savants. Le regard clinique crée alors cette sorte d’appareillage entre la production naturelle du signe pathologique et le presque mythe d’un observateur lui-même ramené dans un premier temps au stade d’une nature ignorante, doté d’un regard qui serait comme dépouillé de toute culture. Ou plutôt : le clinicien devient dans ce montage sémiotique le lieu même où savoir et non-savoir coexistent sans s’interpénétrer dans l’espace et le temps de l’observation, et ce problématique partage n’est soutenable que du fait de ces signes supposés non marqués par un savoir conceptuel et universalisant25, et tenus pour aussi innocents en leur naturelle nudité qu'Adam et Ève avant la Chute.

Dans ce couple singulier, l’objet (les signes supposés pathologiques) est censé n’apparaître que comme un phénomène, afin que puisse entrer en scène un sujet pur percevant (le clinicien), réduit dans le temps de l’observation à un regard tout à la fois un, immédiat et clairvoyant, à même de venir s’offrir dans un instant au savoir qui attend, silencieux jusque-là, à ses côtés. Cet objet, tenu pour un produit direct de la nature, et ce sujet qui, lui, résulte d’une ascèse d’allure scientifique, ces deux-là font la paire et constituent une version forte de la nouvelle opposition sujet/objet qu’a accueillie le xixe siècle.

Ce sujet est d’autant plus recevable dans la doxa scientifique et parascientifique (médicale) qu’il a quelque chose de l’observateur galiléen. On nomme ainsi le point de concours arbitrairement choisi des coordonnées d’un système physique dans lequel est vérifié le principe d'inertie. Une « transformation de Galilée » peut alors faire passer d’un référentiel donné à n’importe quel autre (pourvu du moins que ce dernier soit en mouvement rectiligne uniforme par rapport au premier). Une certaine idée de l’interchangeabilité de l’observateur dans l’expérimentation scientifique est venue de cet état de choses, et l’on est allé jusqu’à faire de cette substitution de l’observateur un principe, et même la condition de la scientificité de l’expérience26. Le clinicien ne se réduit certes pas à un observateur galiléen, mais dans le temps de son innocence, de son non-savoir, il n’est pas sans lui emprunter sa vêture d’être non marqué, point origine d’un espace et cependant dépourvu de toute qualité ontologique.

À quoi il convient d’ajouter sur-le-champ que ce clinicien sait aussi beaucoup de choses vers lesquelles il est temps maintenant pour lui de basculer. Non seulement des théories relatives à son art, mais aussi des informations hétérogènes sur le milieu du malade, ses habitudes, son tempérament, les diverses données révélées par l’anamnèse, etc. Le voilà devenu un vrai puits de science. Tout ce qu’il a su retenir durant l’observation, vierge de tout savoir, est maintenant à sa portée, lui permettant le « jugement exercé » qu’attendent de lui, tant le malade pour la suite des événements, que l’élève qui ambitionne de prendre un jour sa place en ayant acquis le savoir-faire qui donne sa pertinence au savoir, en ayant appris la voie qui mène du particulier au général, voire du singulier à l’universel – et retour.

9. Le défaut constitutif d’une clinique qui se voudrait analytique

Ces développements, relatifs au « jugement exercé » de Daston et Galiston, permettent de préciser en quoi toute « clinique analytique » fait défaut sur ce point crucial de l’innocence du signe : le tripode sémiotique, que j’ai cherché à décrire à propos de la clinique médicale grâce à Foucault, s’effondre dans la mesure où aucun signe ne viendra de la situation analytique pour se présenter de lui-même, sauf à ignorer délibérément ladite situation, celle dont Freud pouvait dire, en introduction à La question de l’analyse profane, qu’« elle ne souffre aucun tiers27 ». Aucun verre teinté ne viendra en effet mettre en place un pur observateur qui assisterait, silencieux et masqué, à tout ou partie d’une séance d’analyse, offrant ainsi forme et lieu à des signes « hors savoir », qu’aucune théorie préalable n’aurait déjà découpés. Et cela non pour des raisons « éthiques », comme on aime à le dire à tout bout de champ de nos jours, mais pour les raisons les plus techniques qui soient.

La banalisation de la psychanalyse a souvent conduit nombre de ses praticiens à oublier la règle fondamentale qui ordonne ladite « situation » : dire ce qui vient à l’esprit, sans plus se soucier des obligations sociales qui rythment les échanges langagiers usuels. Le divan sert à rompre, ou à rendre moins impérieux, ces usages civils. Si, dans un premier temps, le contact s’établit bien souvent entre les deux individus en présence sur la base d’un échange assez classique d’informations permettant au praticien de conclure sur la pertinence ou non d’entreprendre une analyse (tant pour le futur patient que pour lui-même), le « passage au divan » garde cette valeur d’un changement notable du mode de parole à l’œuvre dans les séances à venir (du moins est-il permis de le croire).

Certains ironisent sur le fait qu’une telle règle fait rarement loi, celle ou celui qui l’a acceptée préférant s’accrocher aux « problèmes » qui l’ont amené là, ressassés dans l’urgence de leur résolution. L’important tient pourtant moins au respect de cet accord initial qu’à la distribution de parole qu’il implique : l’un – le patient, l’analysant – parlera en premier, tandis que l’autre – l’analyste – n’interviendra qu’en second et, pour peu qu’il soit lui-même soucieux de cette règle qu’il vient d’énoncer, tiendra pour parfaitement recevables les propos qui lui seront de ce fait adressés, sans chercher à les orienter au préalable d’une façon ou d’une autre vers un supposé « cœur du problème ».

Ce mode opératoire suffit à forclore la possibilité d’un regard naïf sur quoi que ce soit qui a lieu dans cet espace de parole ainsi créé28. On n’en saura jamais rien que par l’entremise de l’un des deux qui entreprendra, pour une raison ou pour une autre, d’en rendre public tel ou tel fragment. Cette condition drastique doit être prise en considération dans toute approche de ce que l’on voudrait constituer au titre de « clinique analytique ». Pour mieux faire entendre la difficulté présente, je partirais volontiers du propos sarcastique tenu par le psychanalyste américain David Shakow relativement aux comptes rendus cliniques : « Aimez, chérissez et respectez l’analyste, mais, pour l’amour du ciel, ne vous fiez pas à lui29 ! »

Non qu’il y ait à douter de sa sincérité ou de son honnêteté, car l’obstacle est, encore une fois, moins éthique que technique : lorsque l’analyste se déplace énonciativement pour se faire le narrateur de ce qu’il a vécu comme protagoniste, il se trouve dans une nouvelle position narcissique, chargé d’enjeux dont rien n‘assure qu’ils étaient présents dans le transfert avec le patient ou la patiente. Pour ne rien dire des vignettes où l’analyste choisit de s’absenter pour ne présenter que le patient dans un cadre et un style médico-psychiatrique, un « cas ». La nouvelle adresse – le public de la vignette – vient alors imposer sa marque d’une façon d’autant plus fourbe… qu’elle ne l’est pas toujours.

La diversité des vignettes cliniques est à cet égard trompeuse : elles se distribuent en effet sur une sorte d’éventail qui va du vocabulaire le plus technique et jargonneux à la langue la plus naturelle, quand elle n'est pas délibérément naïve ; de la présence parfois crue de l’analyste à son retrait pur et simple. Dans certaines, la psychopathologie règne sans partages, dans d’autres elle est proscrite avec dédain, bien souvent encore, on a droit à toutes sortes de mélanges. Mais quelle que soit la teneur théorique, écrasante, erratique ou absente, quelle que soit l’intimité recherchée ou la froideur faussement scientifique, l’effet groupal de ce genre de production narrative est imparable : il s’agit avant tout de constituer un « nous, les cliniciens ». Pour silencieux que soit pareil résultat, il est suffisamment constant pour qu’on tente ici de s’en approcher car il est gros d’une grande part du succès du « cas en psychanalyse ».

10. La fermeture du cas

On a pu voir grâce à Foucault que, face aux signes produits par le malade, il y avait, rendus solidaires par la tâche clinique qui les réunit, « celui qui dévoile et ceux devant qui on dévoile ». Avec la vignette-témoin-d’un-moment-d’analyse, l’absence de signes patents renforce cette solidarité : seuls auront accès à ce type de récit celles et ceux qui participent de ce petit univers « clinique » – y compris les curieux qui forment la base des futurs patients. C’est parfois d’une évidence presque obscène. Lors d’un récent congrès où les vignettes cliniques constituaient une quasi-obligation pour chacun des exposants, les rares qui n’en avaient pas utilisé se sont vus propulsés le jour d’après sur Youtube, les autres mis en attente de publications plus… confidentielles. Le secret, vous dis-je ! L’excellente raison, l’incontournable raison du secret professionnel venait, dans une évidence aveuglante, opérer le bouclage corporatiste.

Ainsi la vignette effectue-t-elle en sourdine l’essentiel de son travail. Non tant livrer un accès particulier à une vérité plus générale (si pas universelle), non tant témoigner d’un moment d’analyse, mais convaincre son public qu’il fait partie des happy few inscrits dans le cercle professionnel autorisé par la loi30 à partager un secret. C’est ici qu’il faut se souvenir que, à ce jour, le métier de psychanalyste n’est toujours pas une profession, et qu’il n’y a là nul accident historique, nul oubli.

Une profession, c’est d’abord ce que l’on professe : une religion, des convictions, des opinions, des sentiments, voire des intentions que l’on rend ainsi publiques. C’est aussi l’activité habituelle d’une personne qui constitue la source de ses moyens d’existence, activité cadastrée par l’organisation sociale qui régit la liste des professions reconnues par l’État. Le mot peut aussi désigner l’ensemble des personnes qui exercent le même métier : la profession du bâtiment, de la magistrature, etc. Ainsi chaque profession est-elle nommée, définie et bien souvent réglementée. Or il est notoire qu’en dépit de débats houleux et réguliers, s’il existe bel et bien un titre de psychothérapeute (et donc une profession), il n’existe toujours pas de titre officiel de psychanalyste.

Les tentatives pour pallier ce « vide juridique », comme veulent l’appeler certains qui s’acharnent à ne pas voir le problème, ressurgissent sans fin. À la fin des années quatre-vingt, Serge Leclaire, alerté des difficultés (fiscales entre autres) que rencontraient des analystes qui ne pouvaient s’abriter derrière un diplôme de médecin ou de psychologue, voulut créer un « ordre des psychanalystes » sur le modèle français de l’ordre des médecins, des avocats ou des architectes. Il présentait la chose comme la création d’une « interface » entre l’État et la « profession ». Aussi bien intentionnée que fut sa proposition, elle n’avait guère de chances de voir le jour, vu que lui ferait défaut l’indispensable second terme : la « profession ». Cela aurait été convenable si un diplôme d’État avait permis de savoir qui était psychanalyste et qui ne l’était pas, comme c’est encore le cas patent pour les médecins, les architectes et les avocats. Car on n’attend pas de leurs ordres respectifs qu’ils décernent les titres ; seul un diplôme d’État le fait, qu’il qualifie un expert ou un incapable. Or, sans jamais se concerter sur ce point, les différents groupes analytiques, si prêts à s’ignorer ou à se faire la guerre, ont toujours été secrètement d’accord : pas de reconnaissance par l’État.

On peut imaginer qu’ils se montraient ainsi sensibles aux considérations de Freud, toujours dans La question de l’analyse profane puisqu’au terme de sa discussion avec ce grand commis de l’État qu’est l’« interlocuteur impartial » qu’il s’est donné depuis le début de ce texte, il en vient à conclure que seuls les instituts de Psychanalyse comme, alors, le tout jeune institut de Berlin, étaient à même de former et de reconnaître les analystes. Vu d’aujourd’hui, c’est moins sûr, mais quoi qu’il en soit, ladite « profession » n’existant pas par défaut de titre public, ce projet d’ordre des psychanalystes était voué à l’échec. En dépit de l’association qui s’est construite pour donner suite à ce projet (l’APUI : Association Pour Une Instance), l’affaire s’est perdue dans les sables comme il fallait s’y attendre et, pour la xième fois, les analystes qui veulent bien ne pas se confondre en tout point avec les psychothérapeutes31 restent sans statut officiel. À ce qu’on sache, ils ne s’en plaignent pas.

C’est aussi ici que la vignette qu’ils affectionnent trouve son efficace : loin des débats juridiques, elle vient convaincre « celui qui dévoile et celles et ceux devant qui on dévoile » qu’ils forment un ensemble clos dans lequel n’entre pas qui veut. La « profession » que la loi n’a pas pu établir, la vignette la bricole. Et même s’il existe des flopées de vignettes « publiques », répandues sans vergogne dans des livres offerts à quiconque, elles n’acquièrent ce statut qu’à prétendre avoir effacé avec succès tout signe qui permettrait de reconnaître l’individu ainsi vignettisé. Sémiotiquement parlant, la voie du référent est alors coupée une nouvelle fois, si bien qu’aussi véridique soit présenté le « cas », aussi référencé qu’il se présente en dépit de son défaut d’identité, il n’en a pas moins le statut d’une œuvre d’imagination.

Cela ne le disqualifie pas nécessairement, mais oblige à prêter attention à son mode de fonctionnement, à défaut de quoi se trouverait mise en œuvre une sorte de « philosophie spontanée de l’analyste », comme aurait pu le dire Althusser, qui va de fait à l’encontre de sa pratique puisque l’analyste prétend décrire des faits, pas seulement ses états d’âme. Pour prendre la mesure de cette situation énonciative bâtarde où l’on serait invité à tenir pour réel le genre de témoignage direct sur lequel David Shakow ironisait à bon escient, je propose de faire cas du travail d’une analyste qui, fort consciente du problème, a décidé de publier six cas totalement inventés.

11. Le cas fictif

C’est le choix fait par Susie Orbach dans son livre The Impossibility of Sex32. Dès son introduction, elle annonce qu’après avoir publié, comme d’autres, des livres sur des questions théoriques et pratiques touchant à l’analyse, elle entend dans cet ouvrage rendre compte de ce qui se passe, émotionnellement entre autres, du côté de l’analyste. Mais pour ce faire, elle confesse ne pas voir d’autres biais que d’inventer totalement des histoires de cas. Certes, elles viendront, d’une façon ou d’une autre, de sa pratique analytique, puisque c’est elle qu’il s’agit de mettre en avant, mais plutôt que de rassembler des traits épars venus de divers patients et patientes, elle dit préférer inventer tout, et s’en explique ainsi :

Les histoires que j’ai entendues en séance au fil des années sont si extraordinaires, si imprévisibles et souvent si invraisemblables que si on devait les lire dans un roman, on les tiendrait pour trop fantaisistes ou trop horribles. Les histoires que j’ai inventées sont, au contraire, beaucoup moins surprenantes, et dans l’ensemble plus ordinaires. Je pressentais que si je leur avais donné l’espèce de complexité et de drame dont nos vies sont faites, elles auraient frappé le lecteur comme des histoires incroyables, et n’auraient pas rencontré son assentiment.

Écrit, ce livre l’est, et bien. Sa langue est belle, sans afféterie, précise et efficace comme savent l’être ceux qui écrivent des nouvelles et le font bien. Cependant, en lisant les six cas qui composent le livre, je me persuadai qu’elle n’avait pas dû inventer grand-chose, tant paraissaient véraces ses récits, autant du point de vue symptomatique côté patient, que du point de vue de la « réponse émotionnelle » (comme elle l’appelle, tradition anglaise oblige) de l’analyste. Or, arrivé au terme de l’ouvrage, je changeai d’avis : oui, elle avait bien dû tout inventer, car la vraisemblance de chaque cas, en s’additionnant au précédent, conduisait à l’effet inverse : tant de vraisemblance devenait, en effet, invraisemblable.

Susie Orbach est fort suggestive. Dès le premier cas, surnommé sans détour « Casanova le Vampire » — histoire d’un séducteur dont l’hystérie masculine finit par rendre problématique une vie amoureuse un peu trop surchargée — Orbach attaque d’entrée la question de l’amour de transfert avec une audace certaine, lisible dès les premiers mots du récit :

Je sentis des titillements dans mon vagin, d’agréables contractions. C’était un dimanche matin de printemps, deux ans après que j’eusse arrêté de voir Adam. J’étais en train de couper du fenouil quand il entra moins dans mon esprit qu’il ne fit irruption dans mon corps, comme il l’avait fait si souvent au long de ces cinq années de thérapie33.

Après un rapide récit tout à la fois biographique et transférentiel, Orbach en vient à ce qui constitue de toute évidence le centre de ce « cas », sa raison d’être, ce pourquoi il est construit : l’amour de transfert. Pour une fois, il s’agit d’un homme à l’adresse d’une femme. Et sous la plume d’Orbach, Adam n’y va pas par quatre chemins :

« Il faut que je vous fasse l’amour », dit-il. « J’ai besoin de vous bien plus que je n’aie besoin de thérapie. Ça me tue de venir ici séance après séance en rêvant de vous, en pensant à vous, en sentant votre odeur — votre douce odeur corporelle et votre parfum ». Il se mit alors à carrément s’emballer (He was really revving up now). « Je m’imagine vous caressant. Mes mains entre vos jambes soyeuses, mon corps douloureusement tendu vers vous. Je sais que vous le sentez. Je sais que vous me désirez. Je sais que vous êtes en train de vous retenir seulement parce que vous êtes mon médecin. Je sais que vous l’êtes. (p. 14)

Tirade encore plus directe, d’une certaine manière, de la part d’Adam :

« Hey, doc, faites gaffe ! Ne vous planquez pas derrière votre baratin freudien. J’étais en train de vous dire que vous êtes réellement en train de m’aider. Notre amour me rend meilleur. Hey, » dit-il en risquant une approche plus directement physique, « jolies bottes ! Vous avez de l’allure aujourd’hui ! » (p. 20)

À la suite de quoi, l’analyste (pour cesser un peu de tout mettre sur le dos de Susie Orbach — il est temps de distinguer ici l’auteur et le narrateur ou la narratrice) finit par rêvasser qu’après tout… pourquoi pas… un peu de courage… Il est pas si mal… Qu’est-ce que c’est que tous ces préjugés théoriques et autres… etc. Après un week-end où elle ressasse toutes ces idées, elle se décide à passer le cap. Et voilà qu’à la séance suivante, le dénommé Adam change de registre, sans qu’elle ait dit le moindre mot, émis le moindre signe, parfait exemple de cette surprise qui, plus d’une fois, saisit le praticien quand il observe un changement d’importance dans le discours du patient, en écho direct au changement de ses propres dispositions intérieures, alors même qu’il peut croire n’en avoir rien manifesté. C’est de là que sont parties les idées de « communication d’inconscient à inconscient », et d’autres du même tonneau. Orbach évite tout développement sur ce thème, et se contente de filer son histoire avec cette nouvelle donne : maintenant que la narratrice est quasi prête, lui se met à lui parler d’autre chose. Et ça dure, jusqu’au renversement : dès qu’elle n’y est plus, il revient à la charge, et la presse de ses assiduités.

La morale freudienne de « Remémorer, répéter, perlaborer » sera sauve une nouvelle fois. Non que ces aléas transférentiels ouvrent grand la voie d’une remémoration entravée par la résistance et les refoulements, comme Freud aurait pu le souhaiter ; désormais, c’est l’élaboration du lien transférentiel lui-même qui prime et a valeur thérapeutique, plus lourdement que chez Freud d’ailleurs, dans la mesure où, bien plus que la levée des refoulements, une certaine paix sociale semble prendre le dessus. En une phrase caractéristique, elle écrit :

Slowly, slowly, connection rather than seduction could occur between us and between him and others.

Lentement, lentement, entre nous comme entre lui et les autres, le lien prenait plus de place que la séduction.

Ce genre de happy end est très caractéristique du récit clinique : prudent et modéré, à égale distance de toute furor sanandi et d’un échec complet, respirant un sage bon sens, il est ce par quoi se concluent tant et tant de vignettes cliniques. Adam finit par établir une liaison pas très facile avec une femme un peu plus jeune que lui, ça ne marche pas terrible terrible, mais ça tient, etc. Pour finir, l’habile narratrice en revient très classiquement au début : ce fenouil qu’elle coupait quand Adam s’est rappelé à elle par de drôles de sensations dans son vagin… Mais cette liberté narrative a son revers, qui pèse lourd dans le fonctionnement du cas lui-même. Susie Orbach raconte en effet, en post-scriptum à son ouvrage34, que lorsque son livre fut discuté dans certains cercles analytiques, on en vint vite à considérer tel ou telle de ses « patients-on-the-page » comme un patient effectif, et de faire là-dessus moult considérations cliniques : l’analyste avait-il été bien inspiré de faire telle et telle intervention, la patiente était-elle à ce moment-là dans une position de deuil ? Après tout, le Baron de Charlus ou Julien Sorel peuvent passer pour être aussi dignes de l’attention du clinicien que Sergeï Pankejeff ou Bertha Pappenheim ! Or si le patient d’Orbach est bien un « patient-on-the-page-only », l’analyste qui dit « je » dans le texte ne l’est pas moins, et il ne sert à rien de se retourner vers l’auteur pour la questionner cliniquement sur ce qu’elle fait dire et faire (ou pas) à son « analyst-on-the-page ». Sa réponse sera celle d'un écrivain de nouvelles, pas celle d'un analyste pris dans un transfert. Le cas entièrement fictif trouve là ses limites, mais celles-ci ont ici l’avantage d’éclairer crûment les discussions cliniques oiseuses et bien souvent nauséabondes qui suivent les présentations publiques de vignettes, où l’on commet la même erreur sémiotique que les collègues d’Orbach : postuler l’existence d’un référent, là où il n’y a que des paquets de significations.

Dans cet écart, il en va de l’existence même du psychanalyste. N’est-il rien qu’un raconteur d’histoires qui prétend lire dans les pensées des autres et en faire cas, comme Fliess le lança à Freud au plus fort de leur dispute, ou peut-il soutenir l’existence effective d’une telle spécificité de son acte qu’elle l’assure en retour d’une identité publiquement recevable ?

12. La question du contrôle

Le succès des vignettes cliniques ne serait en effet pas ce qu’il est aujourd’hui au sein de groupes analytiques si nombreux et si différents par ailleurs, si elles n’en étaient venues à cautionner une pratique qui, aussi justifiée qu’elle puisse paraître, s’avère être le ciment des institutions analytiques de tout bord : le contrôle, qui lui aussi prend en charge la question délicate entre toutes de l’existence du psychanalyste comme tel.

Il est admis dans la plupart des « institutions analytiques » que si, au terme ou au cours d’une analyse que l’on dira de ce fait bien souvent « didactique », un(e) analysant(e) décide de passer au fauteuil et de recevoir un, puis plusieurs patients, il ou elle se doit, dans ce même temps, de rencontrer un analyste expérimenté à qui il sera rendu compte du travail entrepris, et qui est supposé guider, certes à sa façon, les premiers pas de l’apprenti-analyste. Ainsi présentée, l’affaire semble de simple bon sens et rappelle le meilleur des « compagnonnages » d’antan. Mais le revers de la médaille est sournois en ce que se trouve, de ce fait, créée dans l’espace institutionnel une espèce nouvelle dans le genre analyste : le didacticien, seul habilité à former des analystes, non seulement au cours d’analyses qui, du fait de sa qualité désormais « professionnelle », seront dites « didactiques », mais qui est aussi en charge d’accompagner l’impétrant dans ses premiers pas de praticien en le prenant en « contrôle » ou en « supervision ». On a vu qu’en conclusion de L’Analyse profane, Freud prônait cette solution du « didacticien », de l’analyste « confirmé par ses pairs », en l’absence d’une irrecevable garantie d’État.

Dès sa Situation de la psychanalyse en 1956, Lacan s’était gaussé de ce personnage voué à pérenniser les transferts, et l’un des mérites de l’École Freudienne de Paris qu’il a fondée en 1964 fut de faire le maximum pour ne pas reconduire, au moins dans ses statuts, cet élément clef d’une hiérarchie professionnelle qui, sous couvert d’aider à l’apprentissage, impose la figure d’un analyste doté d’une identité bien établie.

Où donc est le problème, puisque jusque-là on pourrait en dire autant de presque toutes les « professions » et de la formation qu’elles proposent, voire exigent ? Il tient à la consistance même de l’analyse, et de ce que l’on appelle bien souvent la « deuxième » règle fondamentale, à savoir que la seule épreuve qualifiante pour exercer la psychanalyse et sur laquelle tous sont d’accord, ce ne sont pas des études et autres doctorats délivrés par l’université (adieu la « profession » !), mais l’effectuation d’une analyse, soit : une analyse menée à son terme.

C’est ici qu’il faut commencer à s’arracher les cheveux, sans pour autant perdre son sang-froid. Un siècle a passé, d’innombrables cures ont eu lieu sur cette planète, et l’on ne sait toujours pas ce que c’est qu’une « analyse menée à son terme ». Non que les opinons manquent à ce sujet ! Il n’y en a même que trop puisque presque tout le monde sait se faire une idée d’une analyse qui ne serait pas menée à son terme. On voit ça tous les jours, surtout chez les voisins, ou chez soi quand on n’est pas d’accord avec tel ou tel, et que l’on n’hésite pas à penser, souvent à voix haute, qu’il ferait bien de poursuivre son analyse, voire d’en faire une qui en soit une, enfin et pour de bon.

Même l’International Psychoanalytic Association, qui a instauré depuis ses tout débuts comme règle d’or l’« accession aux contrôles », délivrée par une commission ad hoc formée de didacticiens qui délivrent (ou pas) à l’impétrant en cours d’analyse « personnelle » le droit d’aller solliciter un « contrôleur », même cette association a conclu, au terme d’une longue enquête menée à travers ses nombreux instituts, qu’elle ne pouvait faire cas d’aucun critère permettant d’établir si, oui ou non, une analyse didactique a bien été « menée à son terme ». Dont acte.

À la place de cet élément conclusif introuvable, on a le plus souvent inventé des procédures discrètes et secrètes au terme desquelles les pouvoirs en poste dans chaque institution délivrent des titres et autorisent à des fonctions qui toutes, d’une façon ou d’une autre, reconduisent la figure du « didacticien », de celle ou celui qui aurait bel et bien conclu son analyse sans que l‘on sache en quoi cela consiste. Ces cooptations secrètes peuvent être bonhommes et sympathiques, ou hiérarchiquement infectes (parfois, à ce qu’on dit, les deux !), elles n’en présentent pas moins la même facture, qu’on résumera ici en parodiant la fin du Tractatus de Wittgenstein : ce qu’on ne peut pas dire, il faut le faire. Soit donc le contraire exact de la méthode freudienne qui appelle ça un « Agieren ».

Ainsi l’analyste « confirmé » a-t-il les plus grandes difficultés à « montrer ses papiers », à convaincre quiconque de son identité d’analyste au titre d’avoir accompli une analyse jusqu’à son terme puisque, s’il se mettait en tête de démontrer à tout le monde à quel point il a bien fini son analyse, il ne finirait que par semer le doute à ce sujet. Qui trop embrasse… Mais c’est ici, dans ce défaut de la cuirasse que les diverses institutions s’emploient à méconnaître, que la vignette clinique règne sans partage.

Elle n’a pu conquérir tant d’espace dans la plupart des sociétés analytiques que du seul fait d’intervenir à cette frontière où l’on passerait du divan au fauteuil, dans ce sas où le(s) signe(s) de conclusion de l’analyse faisant défaut, rien ne vient assurer que l’impétrant s’est bien acquitté de la tâche exigée de lui : qu’il ait accompli une analyse. Qu’il montre donc le praticien qu’il est devenu ! On ne saura guère par où et comment cela s’est fait, mais le but étant atteint, qui lésinera sur les moyens, fera la fine bouche sur les étapes intermédiaires ?

Il y a là un point paradoxal car, en dépit de son impossibilité pratique, il n’est guère d’auteur de quelque ampleur dans le champ analytique qui n’ait donné sa version d’une telle conclusion de la cure, à commencer par Freud qui, en posant le problème avec son titre Analyse avec fin et analyse sans fin, a su rester ambigu en recommandant à tout analyste de refaire une « tranche » tous les cinq ans. Il répondait ainsi à Ferenczi, qui avait lui-même fait connaître des critères vis-à-vis desquels Freud se montrait fort dubitatif : une parfaite égalité finale entre analyste et patient – conséquence directe de son « analyse mutuelle ». Melanie Klein, elle, a plutôt opté pour l’élaboration terminale et conjointe d’un deuil – rien de très surprenant au regard de sa théorie de l’analyse et des processus psychiques en jeu selon elle. Lacan, avec sa Proposition sur la passe, a envisagé à cet endroit une forme de dessaisissement qui « lèverait l’hypothèque » et signerait le terme de l’épisode transférentiel – ce qui convient bien à son invention de l’objet (a) – dont l’existence est si problématique, comme celle de son sujet évanescent –, tous deux conjoints/disjoints dans sa formule du fantasme.

À partir du moment où chacun sait ne pas réduire la cure analytique à ses éventuelles propriétés thérapeutiques, il est en effet exclu de tenir la guérison du symptôme pour un point conclusif. Et donc, dans ce défaut hippocratique constitutif de la position analytique depuis, au bas mot, 1897, vient presque fatalement se concrétiser cette autre sorte de but prôné par chaque auteur, but qui a, dès lors, les plus grandes difficultés à ne pas constituer un idéal. Finir une cure, ce sera, pour le public réuni autour des vignettes cliniques et du savoir théorique en vigueur dans ce lieu, avoir atteint cet idéal. Oh, jamais tout à fait ! (Idéal oblige) Mais tout de même… tout de même… Il y a de ça. De quoi ? On ne sait pas trop. Il faut savoir ne pas se montrer trop exigeant.

On ne percevra bien la collusion secrète entre la vignette clinique, avec son public de « cliniciens » (en herbe et en épis), et l’absence d’accord sur toute conclusion de l’analyse conçue comme « didactique », qu’en étudiant pourquoi un tel but conclusif échappe à l’analyse, sans que pour autant on doive se précipiter à la proclamer « interminable ». Il y va du statut de l’analyse elle-même : si existait un accord public sur le ou les critères de terminaison d’une analyse, je ne vois plus comment l’on pourrait éviter de ramener la psychanalyse à une initiation.

Ce dernier risque est plus élevé avec Lacan qu’avec d’autres dans la mesure où sa Proposition sur la passe, non seulement ambitionne de situer le virage de l’analysant à l’analyste, mais offre à celles et ceux qui y souscrivent les moyens d’y accéder par le biais d’une « procédure » ad hoc, différente de la cure elle-même et, en principe du moins, en « exclusion interne » à l’école qui en reçoit les résultats sans intervenir directement dans le processus lui-même (on le souhaite !). Un tel biais invite à se pencher sur cette question de l’initiation pour en « lever » l’hypothèque, de façon à pouvoir soutenir comme un fait que l’identité de l’analyste reste en suspens, ne parvient pas à se boucler en tant que phénomène public – ce qui est pourtant le moins que l’on puisse attendre d’une identité qui, par définition, ne saurait se réduire à la sphère privée.

13. Que l’analyse n’est pas une initiation

Dans un article du journal Le Monde du 28 août 1996 intitulé « L’alternative de Cristina Sánchez », Francis Marmande écrivait :

Cristina Sánchez, vingt-quatre ans, femme jusqu’au bout, a pris, samedi 25 mai, à Nîmes, son « alternative » de matador de toros, des mains de Curro Romero, en présence de José-María Manzanares. L’alternative est un geste bref et profond, qui se décide laborieusement par le milieu tauromachique, les marchandages, le talent, une immense obstination et la chance. C’est l’équivalent de l’adoubement en chevalerie, de la thèse universitaire ou de la « passe » en psychanalyse. […] Cette cérémonie décide de son entrée dans le monde clos des « matadores de toros ». L’impétrant a désormais le droit d’« alterner » avec ses pairs, à sa juste place décidée par la date de l’alternative. Il fait carrière ou il sombre dans l’oubli. Tout commence là. Le touriste peut ne s’apercevoir de rien. L’alternative se prend en province (et depuis peu à Mexico ou à Nîmes, jamais à Viroflay), doit se confirmer à Madrid par une cérémonie semblable, et la boucle est bouclée35
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