1. De la vignette dite clinique 9





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raison de choisir durablement entre des systèmes de pensée différents au moment crucial d’agir. C’est aussi là que Peirce sort son joker. Pour établir la quatrième méthode, la « méthode scientifique », il affiche le « postulatum » suivant :

Il existe des réalités dont les caractères sont absolument indépendants des idées que nous pouvons en avoir. [There are real things, whose characters are entirely independant of our opinions about them].

Comme il n’est pas homme à se contenter si vite d’une parole d’autorité, il ajoute : « On peut demander d’où nous savons qu’il existe des réalités ». Face à cette interrogation, il aligne quatre arguments : 1°) on ne peut pas le prouver, mais on ne peut pas non plus prouver le contraire ; 2°) quand on n’est pas d’accord sur deux propositions, on admet déjà qu’il existe quelque chose à quoi pourrait être conforme une proposition. Toute intelligence admet donc l’hypothèse selon laquelle la proposition parle de quelque chose d’autre qu’elle-même ; 3°) tout le monde, dit-il, emploie cette méthode, « dans un grand nombre de circonstances, et l’on y renonce que lorsqu’on ne voit plus comment l’appliquer » ; et enfin, 4°) il affirme tout de go que l’investigation scientifique qui repose sur ce postulat a produit « les plus merveilleux succès ».

Ce plaidoyer paraît d’emblée d’une insigne faiblesse. Le postulat qui permettrait d’asseoir la méthode scientifique de fixer la croyance semble relever d’une rhétorique sophistique à souhait, et fait presque penser à l’argument du chaudron percé dont Freud a fait l’un des exemples du mot d’esprit. Peirce s’en rend parfaitement compte, au point de le revendiquer comme l’unique possibilité une fois ce point atteint :

Voilà pourquoi je ne doute ni de la méthode, ni de l’hypothèse qu’elle présuppose. N’ayant aucun doute, et ne croyant pas qu’une autre personne que je peux influencer en ait plus que moi, je crois qu’en dire plus long sur ce sujet ne serait qu’un verbiage inutile. Si quelqu’un a un doute sur ce sujet, qu’il l’examine57.

Au contraire de l’ego cartésien, éliminant le doute pour trouver dans cette élimination réglée le seul roc de la certitude d’exister, l’homme raisonnable et pragmatique de Peirce reste dans un dialogue crucial avec quelqu’un qui ne partagerait pas son avis58. Cependant, une fois ainsi établi, de façon plutôt branlante, le postulat d’une existence des réalités « absolument indépendantes » de nos opinions à leur sujet, un chemin décisif est ouvert pour une comparaison entre les réalités en question et les opinions que nous forgeons à leur propos ; mais surtout, l’infinie diversité desdites « opinions » peut dès lors être supposée refléter, ne serait-ce que vaguement, un seul et même monde apte à servir de point d’arrêt au glissement indéfini du relativisme issu de l’égale valeur des croyances au regard de la vérité.

Il ne faudrait cependant pas conclure de cette gradation des méthodes qu’on y va de la plus grossière, celle de la conviction individuelle, à la plus sophistiquée, celle qui nous dirait le vrai sur cette réalité indépendante de nous. Peirce reconnaît à chacune des mérites propres : la méthode a priori de la métaphysique « se distingue par le caractère agréable de ses conclusions ». « Appliquer la méthode d’autorité, écrit-il, c’est avoir la paix. […] Aussi l’homme paisible et doux résistera-t-il avec peine à la tentation de soumettre ses opinions à l’autorité ». Quant à la méthode de « ténacité », elle est « admirable pour sa force, sa simplicité, sa droite ligne » et s’avère propice à l’action. Écartons donc pour finir toute idée de progrès qui nous entretiendrait dans la conviction que la méthode scientifique nous permettrait de nous libérer de nos opinions pour naviguer à pleines voiles dans la vérité ; Peirce, pour sa part, conclut son plaidoyer en n’invoquant que l’« intégrité de la croyance » [the integrity of belief], insistant par-là sur le fait qu’il est toujours souhaitable de scruter les bases d’une croyance, fût-elle « scientifique », dès lors qu’elle a été reconnue comme telle. Y renoncer serait « ne pas oser connaître la vérité ».

C’est en effet du côté de la science que le phénomène de la croyance se manifeste de la façon la plus détachée, là où les ambitions de la rationalité paraissent poussées à un tel maximum qu’on tiendrait volontiers toute croyance irraisonnée pour absente. Il n’en est rien : le savoir résultant d’une pratique scientifique ne tient qu’appendu à un pédicule adhésif au statut bizarre, qui ramène dans les parages de l’opposition chère à Hintikka entre « perspectivé » et « public ». C’est du moins ce vers quoi s’est aventuré Gerald Holton quand il a posé les bases de ses « themata » dans son ouvrage The Scientific Imagination.

17. Les themata scientifiques

Commentant en premier lieu ce qu’il est convenu d’appeler « événement » dans la démarche scientifique, Holton commence par énumérer huit différentes facettes permettant de qualifier la chose. Je ne m’intéresserais ici qu’au neuvième composant qu’il nomme, en prenant appui sur l’anthropologie, la critique d’art ou la musicologie, l’« analyse thématique ». Qu’est-ce donc ? Il remarque d’emblée que, dans beaucoup de travaux scientifiques, il y a des éléments qui paraissent décisifs, tant pour le chercheur lui-même que pour une partie au moins de la communauté à laquelle il s’adresse, et qui pourtant n’apparaissent en général pas dans les index. Seul le lecteur attentif parvient à saisir leur importance rhétorique et argumentative, tant ils paraissent évidents à celui ou celle qui les emploie. Pour mieux localiser la chose, Holton fabrique alors une « grossière analogie » (rough analogy) : soit x l’axe le long duquel s’ordonnent les données empiriques, et y celui sur lequel s’ordonnent les propositions logiques et mathématiques requises par le raisonnement. Sur le plan orthogonal x-y, la vérification et la falsification des énoncés scientifiques peuvent et doivent avoir lieu, mais cela, remarque-t-il, ne suffit pas pour produire une « analyse complète » des jugements scientifiques. Pour cela, il faut y adjoindre un troisième axe, z, qui se différencie donc des data empiriques d’une part, et des inférences déductives utilisées d’autre part. Bon pédagogue, Holton met cet axe en correspondance directe avec ce que folkloristes et anthropologues tentent d’entendre au titre de « structures thématiques » sous-jacentes aux récits qu’ils récoltent, ce qui leur permet de découvrir des connivences ou des oppositions qui, toutes, resteraient inexplicables aux seuls niveaux empirique (x) et inférentiel (y). Ce n’est qu’en procédant de la sorte, dit-il, qu’on peut par exemple deviner pourquoi des physiciens aussi différents dans leurs styles de pensée que Konrad Lorentz, Henri Poincaré et Max Abraham étaient aussi attachés les uns que les autres à la conception électromagnétique du monde, et si mal à l’aise avec la théorie de la relativité. Dans leur éloge funèbre d’Abraham, Max von Laue et Max Born écrivaient :

Au fond de son cœur, Abraham trouvait les abstractions d’Einstein dégoûtantes (disgusting). Il aimait son éther absolu, son champ d’équations, son électron rigide, comme un jeune homme chérit son premier amour qu’aucune expérience ultérieure ne pourra effacer de sa mémoire. Face aux cohérences logiques [de la théorie de la relativité], il n’avait pas de contre arguments ; il les admettait et les admirait comme la seule conclusion possible du programme de la relativité générale. Mais ce programme lui était tout à fait antipathique, et il espérait que les observations astronomiques l’infirmeraient et ramèneraient le vieil éther absolu à l’honneur59.

Voilà des préjugés fort peu scientifiques, pensera quiconque tient la science pour le temple d’une rationalité sans tache. Or, à suivre Holton dans la brève liste indicative qu’il donne de tels themata, on se convainc vite de ce qu’aucun travail scientifique de quelque ampleur n’y fait défaut. Seuls des travaux partiels, qui s’inscrivent localement dans une théorie déjà bien établie, peuvent faire semblant de s’en passer. Mais toute avancée qui entend asseoir la cohérence même du système empirico-déductif sur des bases argumentatives y a nécessairement recours, et ce avec d’autant plus de force que le thème ou les themata engagés paraîtront parfois aller de soi au point qu’ils ne seront même pas mentionnés, ou alors seulement comme des évidences qu’il ne viendrait à l’esprit de personne de refuser.

Le plus souvent, note Holton, les themata constituent des couples antithétiques ; d’autres fois, plus rares, ils se constituent en triplets ; d’autres fois encore, ils œuvrent seuls. L’un des couples les plus permanents de la physique s’est trouvé mis en place dès l’aube grecque avec l’atomisme démocritéen et les essences mathématiques platoniciennes, couple lui-même partiellement reconduit dans les oppositions continu/discontinu, infini/fini, etc. Lorsque les études sur les interférences lumineuses ont conduit à la nécessité de concevoir le photon à la fois comme un « grain » de lumière et comme une onde, loin de produire une quelconque unité, le thème a une fois encore divisé les physiciens entre ceux qui, d’un côté, alignaient toujours plus de « particules élémentaires », créant ainsi une espèce de « zoo » en constante expansion, et ceux qui, tel Heisenberg, soutenaient que

la recherche de particules réellement élémentaires remonte à la philosophie de Démocrite, mais est une erreur […] Je pense que nous devons remplacer ce concept [de particule fondamentale] par celui d’une symétrie fondamentale […] et quand nous aurons fait ce pas décisif, alors je ne crois pas que nous aurons besoin de nouvelles découvertes pour comprendre les particules élémentaires – ou plutôt les particules non-élémentaires60.

En guise de « second exemple » de bataille rangée autour d’un thème, Holton évoque ce qui a donné lieu à une considérable littérature chez les historiens de la physique dans la deuxième moitié du xxe siècle du fait de la nature épistémique de la physique quantique qui mettait à mal un thème dominant depuis Newton. Ce dernier soutenait dans ses Principia que tout ce qui avait, en physique, les apparences du chaos et de l’incertitude devait trouver son explication à un niveau sous-jacent où régnaient l’ordre et la certitude. Il pouvait à cette fin faire valoir l’apparent désordre de la valse des planètes dans le ciel grec, soudain ordonné par l’héliocentrisme copernicien et la troisième loi de Kepler, et cela pouvait sembler suffire pour clouer le bec à quiconque voudrait aller dans un autre sens. « Savoir », savoir « vraiment », c’est mettre de l’ordre dans le bric-à-brac de nos perceptions. Qui osera dire le contraire ? Et Holton d’écrire :

Ce prototype d’explication est une prise de position thématique (thematic commitment). Ce n’est pas une nécessité logique ou expérimentale.

Mais voilà qu’au milieu du xixe siècle, avec la théorie cinétique des gaz, la version opposée se frayait un chemin tout aussi vraisemblable : un récipient rempli d’un gaz sous pression constante et apparemment dans le plus grand repos se révélait être composé d’un nombre immense de particules, toutes et chacune animées de vitesses et de directions différentes, prises dans d’incessantes collisions entre elles et avec la surface du récipient. L’ordre apparent cachait un chaos invisible à l’œil nu, véritable réalité ultime. Ce ne fut guère un hasard si l’un des trois articles qu’Einstein publia dans sa grande année 1905 portait sur le mouvement brownien. Contre les partisans d’un chaos basique, il remettait en vigueur la conception newtonienne en montrant que les lois classiques de la collision entre deux boules de billard suffisaient pour expliquer l’équilibre global obtenu par le choc de millions de molécules en mouvement.

À nouveau cependant, le thème newtonien allait se trouver mis à mal par la physique quantique alors naissante puisqu’elle soutenait qu’au niveau atomique, à une échelle bien inférieure aux molécules-boules-de-billard, régnait une agitation si intense qu’elle défiait les lois les plus élémentaires de la physique classique : dans le mouvement de l’électron autour de son noyau, il était exclu, indépendamment de tous les progrès possibles et imaginables de l’expérimentation, qu’on pût savoir en même temps ces déterminations élémentaires de la boule de billard que sont, mise à part sa masse, sa position et sa vitesse. Avec l’électron, dès que l’on connaissait l’une, l’autre voyait sa valeur seulement approchée par des considérations statistiques, et réciproquement. Le « principe d’incertitude » de Heisenberg ne dit pas autre chose. Le thème fondamental d’explication n’était plus le mouvement d’un satellite orbitant autour d’une planète tenue pour fixe relativement à lui, mais une séquence probabiliste commandée par une série de nombres de hasard. Et Holton de commenter : « L’échelle ontologique était une nouvelle fois mise à l’envers ».

Bien sûr, les partisans de l’ordre, Einstein en tête, obligés de reconnaître qu’ils avaient perdu cette bataille du fait des réussites expérimentales de leurs ennemis thématiques, n’en conclurent pas pour autant que la guerre était finie, et postulèrent que, sous le principe d’incertitude, on finirait par trouver des mécanismes cachés qui, eux, respecteraient les principes classiques, et l’on verrait bien, pour finir, que le chaos est basé sur l’ordre, et non l’inverse. Ah, mais !

Fort habilement, une fois mis en place ce concept de themata, Holton prend soin de ne pas le tenir pour la nouvelle clef de l’histoire et de la compréhension des sciences. S’il entend rajouter un axe à leur cohérence, ce n’est pas pour réduire à rien les deux autres ; il remarque en outre qu’il est aussi intéressant de se pencher sur des themata qui ont conduit aux succès que sur ceux qui ont conduit à l’échec, car les uns et les autres œuvrent dans une dimension quasi indépendante de la réussite expérimentale proprement dite. Leur fonction est autre, et vise à assurer une cohérence globale hors expérimentation. Le thème possède ainsi la double et curieuse nature de se trouver à la fois à l’horizon et sous les pieds, offrant aussi bien des perspectives vers où s’aventurer qu’un confort présent pour supporter les limitations du savoir actuel. Inutile, dit Holton par ailleurs, de chercher à « purger » les travaux scientifiques de leurs themata de façon à obtenir une science plus assurée ; un tel effort serait, de fait, « futile », même si la mise au jour de certains thèmes pourrait parfois se révéler bénéfique en levant certaines inhibitions de pensée entretenues par le thème dominant. Il conclut :

Nous avons besoin d’en savoir plus sur les origines des themata. […] J’ai déjà dit ma conviction que l’imagination thématique d’un scientifique se fabrique bien avant qu’il ne devienne un professionnel. Quelques-uns des themata les plus farouchement soutenus sont évidents dès l’enfance61.

Si l’on élargit l’enquête, apparaissent des différences notables dans les comportements psychologiques des uns et des autres au regard de leurs propres themata. Le plus souvent, ils restent stables tout au long d’une vie de travail. Parfois, ils connaissent des mutations brusques, comme chez Wilhelm Oswald, le chantre de l’énergétisme, qui s’opposa d’abord à l’atomisme pour y revenir par la suite. Planck, qui mit un long temps pour admettre ce qu’il avait lui-même découvert, à savoir que la nature peut faire des « sauts ». Parfois aussi, on assiste à des conflits chez le même chercheur : Millikan se fit le champion de l’« atome » d’électricité, alors qu’il lutta de toutes ses forces contre le quantum de lumière défendue par Einstein.

Enfin, Holton prend soin de différencier ses themata des « paradigmes » de Khun. Pour les premiers, il lui suffit de noter que les thèmes traversent sans encombre les révolutions scientifiques aussi bien que les périodes dites « normales ». Pour ce qui est des diverses versions des secondes, il remarque que le thème est éminemment ponctuel, même s’il semble devoir générer des conséquences tous azimuts, comme certaines visions du monde en effet. Je rajouterai pour ma part, étant donné le silence complet de Holton sur Foucault, que les épistémés foucaldiennes ne sont en rien équivalentes aux thèmes dans la mesure où ces derniers trouvent une expression individuelle explicite, voire s’affichent agressivement, et n’attendent pas l’archéologue pour être exhumés. On a donc affaire avec eux à une formation épistémologique étrangère aux données empiriques et perceptives, irréductible au déroulement démonstratif, et cependant indispensable à la consistance rhétorique de l’argumentation générale. Quelle « tenue » prêter à une telle croyance présente au cœur de la rationalité la plus surveillée et la plus exigeante ? Comment mieux éclairer subjectivement ce que Holton pointe discursivement ? Ce que la psychanalyse a très tôt nommé « fantasme » ne répondrait-il pas trait pour trait à cette échappée rationnelle qui, à sa façon, ordonne en sous-main les discours, y compris les plus rationnels ?

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