1. De la vignette dite clinique 9





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Conclusion

L’épopée de Corbin repose avec acuité la question du référent : puisque le voilà indexé dans cette histoire par le signe minimum, cette croix, ce trognon symbolique laissé en partage à celles et ceux qui n’ont pas accès à la chose écrite, pourrait-on imaginer que cette case fût vide86 ? On a vu que certains, comme Susie Orbach, s’y sont lancés en y allant de leurs cas fictifs, se contentant de produire des paquets consistants de significations, des agglomérats de signifiés artistiquement composés, pour produire des entités cernables ambitionnant de passer pour des cas recevables. Les images parfaites des atlas, aux référents introuvables comme tels dans la nature, accomplissaient elles aussi un travail aussi honorable que les clichés toujours un peu défectueux qui les ont remplacées au nom de la vérité référentielle. Quel privilège accorder à la nature dans la confection d’un cas ? Pourquoi faudrait-il que l’état de choses qu’il vise recèle au moins une part qui ne doit rien au savoir qui s’en saisit ? Quel mythe adamique continue ici d’avoir cours ?

Vu sous cet angle, le cas semble chercher à sauver le savant d’une malédiction attachée au savoir, à sa possible errance verbale, aux constructions sans fin qu’il autorise. Pour peu que le casuiste affine le ton, que sa voix se feutre, le voilà conteur, raconteur d’histoires, au coin de l’âtre, à la veillée. On s’assemble pour mieux l’écouter. Il arrive même, si le cas se met à prendre ses aises, qu’une paix un peu bestiale s’établisse, qui sent la paille et le foin, loin des rumeurs de la ville. Et puis c’est fini, retour au turbin, la vérité appelle.

La magie du cas tient à ce suspens où la tierce personne vient s’installer, dans une fragilité dont Rilke a su dessiner les contours, et Hintikka pointer le socle branlant : « Je tenais tranquillement pour acquis que chacun sait qu’il est lui-même. » Bien fou qui le nie ; bien fat qui l’affirme. Dans cette double impasse, le seul fait de vouloir rapporter un fragment d’analyse dévoile ce que la plupart des cas, dans les autres savoirs qui mettent en œuvre cette technique narrative, masquent avec succès : que la prétention du tiers à être un fait de nature n’est que vaine gloriole, pur artefact de l’industrie humaine jonglant sans cesse avec la pléthore de ses outils symboliques. Et cependant ! Écartez cette prétention, et vous voilà jacassant sans fin, comme si vous ne parveniez pas à parler de quelque chose.

La grande question métaphysique articulée par Leibniz – pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? – prend ainsi le cas de plein fouet. Celui-ci se veut en effet la preuve par neuf d’un « il y a » irréductible – et peut-être Lacan n’en a-t-il fourni si peu que parce qu’il était pour sa part sévèrement accroché à un « Il n’y a pas » bien plus fondamental pour lui, qui s’est empressé de voir dans l’inconscient freudien une hypothèse, avant d’en faire unebévue.

Qu’est-ce donc qui s’avère pour finir si revêche à faire cas dans le témoignage analytique, sinon la manière avec laquelle cette pratique négocie l’existence du tiers ? Dès qu’il s’incarne, le voilà de trop. C’est déjà sensible quand l’institution analytique ramène ses gros sabots dans la conclusion ou la poursuite d’une analyse considérée comme « didactique », mais cela peut prendre des formes plus subtiles ou plus grossières. Un objet, parfois, y suffit. On a un peu oublié aujourd’hui ce que fut l’affaire de « l’homme-au-magnétophone » (les freudiens aiment bien les appellations du type « l’homme-au-quelque chose ») : à la fin des années soixante, un patient décide de venir à sa séance armé d’un magnétophone. Angoisse immédiate de l’analyste qui refuse sur-le-champ de se plier au jeu, et Jean-Paul Sartre alors de monter au créneau en publiant la transcription du texte qui résultait d’une telle séance87 dans Les Temps modernes, en mars 1969. Deleuze et Guattari lui emboîtent le pas en en faisant grand cas autour de la notion de tiers inclus/tiers exclu. À l’autre bout de la planète, à Los Angeles, Robert Stoller, fameux analyste sur Sunset Boulevard, publie à la toute fin des années soixante-dix un cas de plus de cent pages, « Belle ». Pour cela, il se met d’accord avec sa patiente qui autorise, corrige et parfois réécrit le texte très intime qui étale la question de l’excitation sexuelle, chère à Stoller par ailleurs88, lequel, avec cette collaboration ainsi finalisée, rend publique la relation transférentielle, ô combien « perspectivée », qui les a tenus l’un et l’autre pendant des années89. J’aurais bien aimé avoir l’opinion de Hintikka sur un tel texte, qui sent plus le souffre que le très asexué cogito cartésien.

Cette exigence psychanalytique qui supporte le tiers s’il sait être évanescent, mais vire au pire s’il s’incarne, n’est que la face visible d’un principe rarement articulé, une sorte de provocation intellectuelle telle que Lacan les aimait et les pratiquait, qui l’a amené à proférer : « il n’y a pas d’univers du discours » – le plus étrange étant que cet énoncé trouve sa justification princeps au sein d’une pratique où l’on ne s’emploie qu’à discourir à qui mieux mieux, sans fin convenue. Ce refus, énoncé à sa façon par Lacan, d’une clôture discursive enserrant ce qui s’est appelé au fil des siècles « entendement divin », « mathesis universalis », « caractéristique universelle », « grand Autre », exprime sous la forme d’un principe le fait de tenir ces totalités symboliques pour incapables de prouver leur consistance, d’être en ce sens incomplètes, et en cela gödeliennes. Elles n’en sont pas pour autant inconsistantes ; elles savent cependant ne pas être en mesure de démêler avec assurance le vrai du faux dans la marée des énoncés et autres propositions qu’elles autorisent.

Or, de par une merveilleuse ironie du sort, ce principe négatif, ce rejet de totalités tenues pour auto consistantes, prend à revers cet autre principe connu sous l’appellation de « principe du tiers exclu » selon lequel un jugement est soit vrai, soit faux, et il n’y a pas de troisième possibilité – tertium non datur. Soutenir qu’il n’y a pas d’univers du discours revient au contraire à dire et à penser que la négation d’une négation n’est pas équivalente à une affirmation, que le vrai et le faux ne sont pas équivalents au point de couper en deux et deux seulement l’océan des jugements possibles, que tout ce qui n’est pas d’un côté n’est pas pour autant de l’autre et vice et versa.

À l’inverse, soutenir l’exclusion de ce tiers dans l’ordre du jugement, c’est postuler du même pas que quelque chose existe en dehors de cet ordre : si en effet je m’inscris dans le tertium non datur, la notion de vérité qui en découle est d’emblée consistante, donc s’applique à quelque chose. Le tiers, expulsé pour d’excellentes raisons de cohérence des opérateurs logiques, se voit dès lors tenu d’ex-sister, de gésir hors le savoir, hors la parole, hors symbolique, installé logiquement dans la « catégorie non marquée de la personne », comme disait Benveniste. Là gît l’affinité du cas avec une positivité tout aristotélicienne et profondément anti-sophistique. Le cas en devient un témoin appelé à la barre et invité à dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité – ce secret serment fait le tapis de la connivence référentielle où le casuiste et son public s’entre-tiennent.

La fausse simplicité de Peirce à l’égard de la croyance, les themata chargés d’affect de Holton, le fantasme-axiome de Lacan indiquent, chacun à sa manière, ce que les indéfinis déploiements symboliques et rationnels doivent au « défaut du discours » pascalien. C’est aussi à cet endroit que le cas vient si souvent obturer cette trouée constitutive de la dimension symbolique en usant du tiers référent de façon tellement non critique (au sens kantien du terme) qu’elle en devient en un clin d’œil dogmatique et réaliste.

Comment faire ? Comment mal faire, puisqu’il s’avère aussi impossible de l’adopter à demeure, ce tiers, que de toujours l’exclure ? L’embarras de Rilke est mien, qui aimerais tant rester dans le vif de l’échange entre deux, mais inlassablement cherche à parler de quelque chose qui n’est ni moi, ni toi, ni nous deux, et même pas lui, en vérité, mais seulement « ça » dont je parie que plusieurs, d’autres, sinon tous, le partagent. L’impudeur de la vignette clinique résulte d’une sorte d’écrasement de ce « ça » sur un « lui » réduit à faire de la figuration sans le savoir. À l’inverse, la noblesse du cas tient moins à l’exemplarité que lui confère le récit qu’à la contingence de son existence, sensible dans la futilité subjective qui l’aura animé, elle-même si délicate à capter.

1 Se reporter au chapitre « Question et réponse » (p. 53-66) du livre de Robin George Collingwood, Toute histoire est histoire d’une pensée, Autobiographie d’un philosophe archéologue, Paris, Epel, 2010, traduc. G. Le Gaufey.

2 Ludwig Binswanger, Aby Warburg, La Guérison infinie, Histoire clinique d‘Aby Warburg, Paris, Rivages poche, 2007, p. 43. Introduction de Davide Stimilli, traduction M. Renouard et M. Rueff.

3 Irène Rosier-Catach, La Parole efficace. Signe, rituel, sacré, Paris, Le Seuil, 2004.

4 Sigmund Freud, L’Interprétation du rêve, Paris, Seuil, 2010, traduction Jean-Pierre Lefebvre, p. 575. Allemand : Die Traumdeutung, Frankfurt, Fischer Verlag, Studienausgabe 1975, vol. II, p. 508 : »so halte ich die Vorausetzung fest, daß er die Zielvorstellungen der Behandlung nicht fahrenlassen kann«.

5 Rainer Maria Rilke, Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, traduction Maurice Betz, Paris, éditions Émile Paul, 1941, p. 26-27.

6 Même si, depuis les débuts de l’analyse, n’ont pas manqué les patients désireux de faire le récit de leur analyse, sans toutefois s’aligner par-là sur le style des « vignettes » puisqu’ils privilégiaient plutôt le style témoignage, d’ordinaire plus bavard et moins systématique.

7 Guy Le Gaufey, « Sur l’étal du vignettiste », Quid pro quo, n°1, Paris, Epel, 2006, ou www.legaufey.fr, n° 127.

8 À en croire le Robert, la langue française a remis en selle tout récemment (1970) l’adjectif « vigneté » (ou « vignetté »), pour les produits pharmaceutiques portant vignette.

9 On ne peut guère, à cet égard, s’arrêter au titre de Freud : « Communication d’un cas de paranoïa en contradiction avec la théorie psychanalytique » (Névrose, psychose, perversion, Paris, PUF, 1973, p. 209-218, traduit par D Guérineau). Après avoir énoncé la difficulté, Freud se dépêche de la résoudre en complétant sa théorie de la paranoïa, de telle sorte que la contradiction, selon ses propres mots, « s’évapore » (verflüchtigt sich).

10 On se souvient à cet égard de l’histoire du dessin du petit arbre que Bailly et Sechehaye avaient cru bon de dessiner en lien au signifié « arbre » dans la première édition du cours de linguistique générale de Saussure. Il fallut l’édition bien tardive de Tullio de Mauro pour qu’on se passât enfin de cette inutile « illustration » dans l’intelligence du signe saussurien. Toute mise en jeu du référent est décisive dans l’équilibre du sens.

11 Lorraine Daston et Peter Galison, Objectivité, Paris, Les Presses du réel, 2012, trad. de l’anglais par Sophie Renaut et Hélène Quiniou. En anglais : Objectivity, New York, Zone Books, 2007.

12 Ibid., p. 21 (traduction revue).

13 Ibid., p. 40.

14 Ibid., p. 

15 Dans le discours inaugural de sa chaire au collège de Navarre, le 15 mai 1753, le physicien Jean Antoine Nollet (1700-1770), élève de Réaumur et très fameux expérimentateur, énonçait cet idéal en toute clarté : « L’observateur doit faire preuve d’une patience inébranlable, d’une attention à laquelle n’échappe aucun détail, d’un esprit vif et prompt, d’une imagination habile et modérée, et se doit d’être prudent et circonspect dans ses jugements. » Cité par Mary Terrall, « Frogs on the Mantelpiece: the Practice of Observation in Daily Life », in Histories of Scientific Observation, Chicago, University of Chicago Press, 2011, L. Daston et E. Lunbeck ed. Ma traduction.

16 Cf. L. Daston et P. Galison, Objectivité, op. cit., p. 144, note 8.

17 Ibid., p. 357.

18 Ernst Mach, du haut de sa réputation, s’était fait le contempteur de toute théorie atomistique, quand Planck, Perrin et d’autres en étaient les ardents défenseurs, avant même l’arrivée de l’atome de Niels Bohr.

19 Gerald Holton, « Themata in Scientific Thought », in The Scientific Imagination. Case Studies, New York, 1978, p.3-24. Voir plus loin p.

20 Voir G. Holton, The Scientific Imagination, op. it., p. 25-83, pour de plus amples détails. On y apprend que Ehrenhaft avait une équipe et des moyens techniques bien supérieurs à Millikan, lui permettant une précision des résultats qui lui fut fatale tant elle affichait une irréductible dispersion des données.

21 Ibid., p. 80-81.

22 Histories of Scientific Observation, op. cit.

23 Voir Histoire du corps, De la Révolution à la Grande Guerre, Paris, Seuil, 2005, dir. Alain Corbin, plus particulièrement : Olivier Faure, « Le Regard des médecins », p. 15-52.

24 Michel Foucault, Naissance de la clinique, Paris, PUF, 1963, p. 158.

25 Toute une problématique multimillénaire de l’universel git à cet endroit.

26 La chose n’est plus si simple aujourd’hui, où l’on considère qu’il peut y avoir science du singulier.

27 »Die ‘Analytische Situation’ verträgt keinen Dritten«. Sigmund Freud, Die Frage der Laienanalyse. Unterredungen mit einem Unparteiischen, Studienausgabe, Frankfurt, Fischer Verlag, 1975, p. 275.

28 Freud, toujours dans La question de l’analyse profane : « un auditeur – non averti – qui aurait accès à une quelconque séance, n’en retirerait le plus souvent aucune impression profitable ; il risquerait de ne pas comprendre ce qui se joue entre l’analyste et le patient, ou bien il s’ennuierait. » La question de l’analyse profane, Paris, Gallimard, 1985, trad. J. Altounian, A. et O. Bourguignon et P. Cotet, p. 29.

29 Cité par John Forrester, « The Psychoanalytic Case: Voyeurism, Ethics, and Epistemology in Robert Stoller’s Sexual Excitement », in
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