La «sororité» à l’épreuve – pratiquer l’internationalisme féministe au lendemain de la guerre froide





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La « sororité » à l’épreuve – pratiquer l’internationalisme féministe au lendemain de la guerre froide

Ioana Cîrstocea

(CNRS, UMR 7363 SAGE Strasbourg)

Exemple par excellence de transnationalisation1 des solidarités politiques et des pratiques militantes, le féminisme fait partie des thèmes revisités au gré du « tournant post-guerre froide », qui met en avant la porosité des frontières et la multiplicité des circulations entre les deux « blocs » idéologiques2. Des recherches ont notamment été consacrées aux contacts entre groupes de femmes situés des deux côtés du Rideau de fer dans le cadre des événements organisés par les institutions internationales, alors que, faute de sources aptes à les documenter, les échanges moins formalisés restent encore peu connus3. Notre contribution ne prétend pas combler cette lacune et elle porte d’ailleurs sur des interactions situées en-deçà des limites chronologiques de la guerre froide. Centrée sur la mise en place d’un réseau féministe transatlantique dans les années 1990, elle montre toutefois la persistance du cadrage idéologique « Est vs. Ouest ». En effet, tout en renouvelant l’internationalisme féministe, les actrices des interactions que nous étudions interprètent leur réalité en termes de décalage et de différence, voire de conflit. En même temps, au moment même où la configuration géopolitique bipolaire vient à s’effacer, la catégorie « femmes est-européennes » se construit en support de mobilisation collective et sert à politiser une identité féministe non hégémonique.

L’affirmation internationale du genre après le socialisme

Inscrit dans des logiques à la fois académiques (programmes universitaires de women’s/gender studies) et associatives (organisations de promotion des droits des femmes appuyées par des programmes de démocratisation), le féminisme traduit dans les pays ex-socialistes des processus d’innovation intellectuelle et institutionnelle impulsée par l’affirmation du « genre » comme norme démocratique à prétention universelle et comme outil de gouvernance globale. Marquée par plusieurs événements organisés sous l’égide des Nations Unies, la décennie 1990 est celle de l’institutionnalisation plénière des droits des femmes en tant que droits humains et du gender mainstreaming comme principe d’action publique. Différentes recherches conduites dans des contextes nationaux contrastés ont mis en lumière l’importance des dynamiques et des ressources internationales dans les processus de légitimation de ces thématiques dans les pays ex-socialistes, où elles furent envisagées comme moteur de changement démocratique et sont devenues l’objet d’un véritable apprentissage transnational4.

Nous intéressant à la sociologie de la promotion internationale du genre nous avons nous-même étudié le support accordé par la fondation Soros (Open Society Institute) à la formation intellectuelle des pionnières féministes est-européennes, bénéficiaires de certains de ses programmes d’études ou offres de soutien aux associations militant pour les droits des femmes5. En étroite connexion avec l’agent philanthropique, l’action du Network of East-West Women (NEWW) s’est avérée cruciale pour les échanges internationaux autour du genre en Europe postsoviétique. C’est sur la mise en place et sur la composition de ce réseau, voire sur les dispositions et les pratiques de ses fondatrices que nous avons choisi de centrer notre argumentation ici, afin de discuter la construction symbolique de l’opposition « Est-Ouest » et son dépassement par un projet de politique féministe « transversale »6.

Nous nous appuyons pour conduire notre démonstration notamment sur une enquête menée en automne 2010 aux Etats-Unis, qui comporte une dizaine d’entretiens avec des membres et sympathisantes du NEWW et le dépouillement de ses archives non déposées se trouvant en possession de la présidente fondatrice7. Des éléments d’information en provenance des archives du Open Society Institute et différents types de sources secondaires (études publiées, informations accessibles en ligne) sont également mobilisés de façon ponctuelle. Il s’agit de présenter d’abord la genèse du réseau, ses ressources et ses activités menées pendant les premières années d’existence, pour discuter par la suite deux éléments centraux de son idéologie, à savoir la « sororité »8, respectivement la « division Est-Ouest »9. Nous allons de la sorte montrer que tout en pratiquant l’internationalisme et en inventant de nouveaux registres d’action politique, les militantes du NEWW contribuent à reproduire pendant la première décennie postcommuniste un clivage idéologique propre à la guerre froide, qui est en quelque sorte la raison d’être du réseau.


« Faire naître un dialogue féministe à travers les frontières »

L’initiative du NEWW a été lancée en 1990 à New York, lorsque, interpellées par une intervention polémique à l’occasion d’un congrès10, quelques universitaires américaines décidèrent d’organiser une rencontre internationale afin d’apprendre davantage sur les expériences et préoccupations des femmes des pays est-européens. La réunion fut préparée par un petit groupe de militantes « historiques » du mouvement états-unien pour la libération des femmes qui mobilisèrent avec un franc succès leur expérience et leur savoir-faire en matière de communication, organisation, diffusion d’informations et collecte de fonds. Connue comme la première rencontre des femmes « Est-Ouest » organisée dans un cadre non-officiel, elle eut lieu en juin 1991 à Dubrovnik (en Yougoslavie à l’époque) et réunit une soixantaine de participantes.


Les fondatrices

Initiatrice et leader symbolique du NEWW, Ann Snitow est professeure de littérature et études féministes à la New School for Social Research (NSSR). Née en 1943 dans une famille éduquée de condition moyenne et politisée à gauche, elle est titulaire d’un doctorat délivré par l’Université de Londres en 1978. Connue depuis les années 1970 dans les milieux états-uniens en tant que féministe radicale et militante pacifiste, elle a participé à la création des programmes d’études féministes à l’Université Rutgers (New Jersey) et à la NSSR, a écrit plusieurs livres populaires ainsi que des contributions à des publications périodiques et ouvrages collectifs féministes. Elle a animé pendant plusieurs années une des premières émissions féministes diffusées sur les chaînes radio américaines et elle est décrite par ses collègues comme une « une organisatrice brillante » et « une centrale féministe à elle seule »11. A part la curiosité envers la vie des femmes sous le socialisme, elle se dit attirée par les pays d’Europe de l’Est en raison des bouleversements politiques - à ses yeux une opportunité pour renouveler la réflexion et l’action féministes forgées dans l’expérience du mouvement américain pour la libération des femmes : « Elles (les femmes est-européennes, n.n.) allaient connaître le capitalisme et elles pensaient que ce serait formidable ; mais nous ici nous savions qu’il allait y avoir des problèmes – le néolibéralisme en train de s’installer à ce moment-là était terrible12 ; « nous étions des féministes radicales, nous aurions aimé que le postcommunisme fût une période de renouvellement du militantisme social, un temps de nouvelles opportunités et de changement »13.

D’autres personnes partageant son histoire militante et/ou ses dispositions politiques l’entourent, notamment des universitaires spécialistes des études sur les femmes/sur le genre et/ou l’aire culturelle est-européenne, voire, plus généralement, des femmes s’intéressant à la région ex-soviétique en raison de leurs histoires individuelles et familiales marquées par l’exile et/ou par un engagement politique de gauche. Nanette Funk par exemple enseignait en 1990 la philosophie et les études allemandes à l’Université New York, était active dans divers groupes féministes marxistes, participait aux congrès des universitaires socialistes depuis les années 1970 et avait voyagé en Europe de l’est pour ses recherches. En entretien elle mentionne ses contacts en Allemagne de l’est, Yougoslavie, Hongrie et Russie ainsi que les familles de ses grands-parents basées à Bratislava et Belgrade. Présente à Berlin au moment de la chute du Mur, elle se dit « fascinée » par la « transformation en train de se faire »  et trouve « extrêmement passionnante » la possibilité d’y assister tout en s’interrogeant sur la condition des femmes et les possibilités de lutter contre les formes d’injustice de genre en voie d’émerger14. Elle décrit son engagement auprès du NEWW comme une expérience intellectuelle et politique stimulante ayant réellement mérité « d’y investir sa vie ». A un moment d’essoufflement des énergies politiques aux Etats-Unis, s’orienter vers l’Europe de l’est était également une modalité de rester politiquement active en reconvertissant un habitus militant : « Il ne se passait pas grand chose en matière de féminisme par ici à la fin des années 1980, le mouvement était entré dans une sorte de mort clinique… »15.

Sonia Jaffe Robbins fut une des principales animatrices du NEWW au quotidien pendant les premières années. Issue d’une famille communiste16 et titulaire d’un diplôme universitaire de littérature et journalisme, elle militait dans le mouvement pour la libération des femmes depuis les années 1970. En train de préparer des concours pour l’obtention d’un poste permanent à l’Université New York à l’époque du lancement du réseau, elle abandonna cependant l’ambition d’une carrière académique choisissant de se consacrer pleinement au travail militant et elle devint la première administratrice du NEWW, qui l’embaucha entre 1993 et 1996. Remémorant en entretien cette époque-là, elle la qualifie comme « l’expérience la plus passionnante de (sa) vie » et elle considère l’occasion de rencontrer des femmes est-européennes et de développer des solidarités féministes transatlantiques comme une modalité de renouer avec ses racines politiques et sociales. Tout comme Nanette Funk, elle voit dans la mise en place du NEWW la renaissance de sa politique féministe : « Il y avait une sorte de reflux du féminisme aux Etats-Unis, un backlash républicain contre le libéralisme, le féminisme, les droits (…) Dubrovnik nous a apporté un élan immense (…), le NEWW nous a aidées à retrouver notre énergie militante »17.

Joanna Regulska, enfin, est notamment à l’origine des connexions institutionnelles du NEWW avec les promoteurs américains de la démocratie en Europe de l’est. Géographe de formation, elle est née en Pologne dans une famille de couches supérieures intellectuelles. Elle avait quitté son pays et suivi des études postuniversitaires aux Etats-Unis au début des années 1980 où elle avait entamé une carrière académique participant entre autres à la mise en place des programmes d’études féministes à l’Université Rutgers. Pendant les dernières années de la décennie 1980 elle y organisait un programme d’échanges académiques, qu’elle qualifie rétrospectivement comme une forme sui generis de militantisme féministe transnational : son objectif était d’impulser et soutenir le développement des enseignements et des recherches en études sur les femmes et le genre dans les universités est-européennes18. Depuis le début des années 1990 elle a participé à de nombreux projets internationaux orientés vers la réforme de l’administration locale dans son pays d’origine et elle fut également très active dans la mise en place des études sur le genre en Europe de l’est et l’ancienne Union Soviétique, notamment à travers les programmes de la Central European University et du Open Society Institute (Soros) dont elle a dirigé quelques uns. Véritable figure de passeur culturel, elle interprète son engagement auprès du NEWW et plus généralement ses projets en Pologne et en Europe de l’est comme une modalité d’équilibrer son identité éclatée d’exilée et de la valoriser en tant que ressource pour une politique féministe transnationale.

L’engagement transatlantique de ces femmes traduit des mécanismes subjectifs et sociaux complexes, combinant logiques personnelles et logiques politiques et correspondant également aux conditions particulières de la fin de la guerre froide. Elles partagent une représentation de la chute du Mur de Berlin comme un moment d’ouverture de nouveaux espaces et de nouvelles possibilités pour l’action politique féministe. Il s’agit d’élaborer et mettre en œuvre des idées progressistes, voire d’essayer d’injecter une pensée féminisme à la base même des nouvelles démocraties, tout en alimentant leurs propres carrières académiques de nouveaux projets de recherche, contacts et publications. Leur investissement politique orienté vers l’Europe de l’est se nourrit également d’une propension à se reconnecter avec des passés familiaux19. Enfin, pour quelques unes d’entre elles, échanger avec les femmes des pays ex-socialistes était aussi une opportunité de confronter leurs idées politiques avec l’écho de l’expérience vécue du socialisme. Comme l’indiquent certains témoignages personnels ainsi qu’une importante littérature consacrée au « malentendu Est-Ouest », cette confrontation a pu s’avérer difficile et douloureuse20.

Enfin, sans devenir formellement des membres du NEWW, des figures du monde intellectuel et militant féministe de la Côte-Est connues pour leur engagement dans les études féministes et/ou de la défense institutionnelle des droits des femmes ont investi dans le réseau support symbolique et aide concrète : il s’agit d’Ellen Willis, Barbara Echrenreich, Katta Pollitt, Vera Zolberg, Zillah Eisenstein, Mariam Chamberlain, Marjorie Lightman, Rhonda Copelon21. Ce cercle de sociabilité est une ressource stratégique qui assure les connexions du NEWW avec les milieux universitaires ainsi qu’avec les milieux philanthropiques et politiques états-uniens.


L’événement originaire et ses suites

Après une série de rencontres et des échanges soutenus de correspondance pendant l’été 1990, une invitation fut adressée par les fondatrices new-yorkaises à quelques dizaines de femmes est-européennes repérées grâce aux différents carnets d’adresses des premières : « Nous sommes un groupe de travail espérant pouvoir devenir un réseau de femmes féministes ; nous sommes toutes écrivaines, professeures, militantes féministes (...) Nous apprenons avec inquiétude le fait que les femmes de l’Est se confrontent au risque de perdre leurs droits (…). Notre objectif consiste d’abord à faire naître un dialogue est-européen, à travers les frontières nationales, ensuite à transmettre notre expérience pour ce qui est du développement d’un mouvement de libération des femmes, à partager nos succès mais aussi nos échecs dans le combat pour les droits des femmes dans une économie de marché »22.

Les organisatrices portèrent leur choix sur la ville de Dubrovnik, station touristique réputée pour son cadre naturel et son histoire mais aussi internationalement connue en raison de l’Inter-University Center (IUC), un consortium académique fondé au début de la décennie 1970 sur l’initiative des Nations Unies afin de faciliter les contacts intellectuels entre les deux blocs idéologiques23. De nombreuses écoles d’été et conférences internationales y ont été organisées pendant les années 1970 et 1980, dont quelques unes touchant à des thématiques féministes24. Grâce aux fonds recueillis par le noyau fondateur pour couvrir les frais de voyage et de séjours, 65 femmes s’y sont réunies du 7 au 9 juin 1991 (19 Américaines, 21 Yougoslaves, 9 Polonaises, 5 Tchèques, 5 Allemandes, 4 Bulgares, une Roumaine, une Grecque et une Ukrainienne25), dont certaines allaient être longtemps présentes sur la scène politique et intellectuelle est-européenne et/ou internationale des droits de l’homme et des droits des femmes26. Parmi les participantes, quelques unes ne connaissaient à l’époque rien au féminisme, d’autres quittaient leurs pays pour la première fois, certaines sont venues accompagnées de membres de leurs familles.

Plusieurs sessions thématiques et ateliers figurent sur le programme de la manifestation, ainsi que des groupes de prise de parole. Ann Snitow souligna dans son une allocution d’ouverture l’importance de la solidarité féministe et du militantisme internationaux, aptes d’après elle à inspirer et à soutenir l’émergence de groupes militants au niveau national. Autour du slogan « la démocratie sans les femmes n’est pas une (vraie) démocratie », Slavenka Drakulic27 fit également une intervention en réunion plénière. Centré sur la dégradation de la condition des femmes dans les pays postsocialistes, son exposé cite un rapport des Nations Unies dénonçant la baisse de la représentation politique, la ségrégation occupationnelle, la montée de la pauvreté, la prolifération de la pornographie et de la prostitution, ainsi que les menaces à l’encontre de la liberté des droits reproductifs dans les pays ex-socialistes. Toutes les deux ont insisté sur le potentiel émancipateur de la « sororité » (sisterhood) entendue comme la condition commune des femmes par-delà leurs différences, ainsi que sur la nécessité de bâtir des solidarités à travers les frontières afin de faire entendre des revendications féministes et pouvoir les faire peser dans le débat politique.

Parmi les thèmes abordés en ateliers, mentionnons quelques unes à titre d’exemple : femmes et famille, femmes et travail, sexualité et santé de la reproduction, participation et représentation politique des femmes, modèles d’organisation féministe et stratégies pour mettre en place des recherches et des enseignements sur le genre. Très peu de participantes ayant préparé et fait circuler à l’avance leurs contributions, le programme de la conférence fut finalement très souple, il laissa du temps pour de longs échanges informels et connut également des retournements qui ont pu déstabiliser les organisatrices. Ainsi, l’atelier sur le travail, qui devait être animé par une dirigeante syndicale polonaise, n’eut finalement pas lieu, faute de volontaires28. Dans les échanges ultérieurs, les représentations différentes du travail féminin allaient devenir une thématique centrale du « malentendu Est-Ouest » : alors que les Est-européennes critiquent l’obligation de travailler instituée par les régimes socialistes, les Américaines insistent sur l’importance de l’indépendance économique des femmes. Le format du groupe de prise de parole (consciousness raising group, élément classique du répertoire d’action des féministes américaines depuis les années 1970) fut recommandé vivement à Dubrovnik comme un outil permettant de se connaître, de formuler des problèmes communs et d’ouvrir la voie à la construction politique de la solidarité féministe. Il s’avéra cependant choquant pour quelques unes des participantes est-européennes, qui le trouvèrent intrusif et n’acceptèrent pas l’idée d’aborder leurs expériences intimes devant des personnes inconnues29. Cela renvoie encore à la « division » : en réaction à leur expérience du contrôle politique exercé par les régimes communistes sur la vie privée des citoyens, les Est-européennes se méfient du slogan féministe occidental « le personnel est politique ». Enfin, accoutumées à des réunions politiques formalisées voire rigidement organisées, quelques unes d’entre elles ont raillé les conversations décontractées sur des sujets et des expériences quotidiennes des femmes les trouvant pas assez sérieuses et même dépourvues de tout intérêt. De tels incidents annoncent bien la couleur de ce qui allait être vécu et amplement analysé par la suite en termes de « choc culturel ». Nos interlocutrices ont remémoré en entretien leur étonnement devant l’altérité inattendue révélée par la rencontre transatlantique tout aussi bien que la difficulté pratique et symbolique à proclamer l’identité collective de femmes qui n’avaient pas les mêmes expériences politiques et sociales.

La rencontre s’acheva par une discussion générale sur les possibles suites à donner aux échanges internationaux, dont il est utile de détailler ici le contenu afin de restituer la vision et l’énergie originaires du groupe, source et référence de ses activités pendant les années à venir. Ainsi, il y fut question de créer un groupe de pression auprès des Nations Unies ; de constituer et d’entretenir une base de données réunissant les coordonnées des personnes-ressources pour le féminisme en Europe de l’est ; d’établir l’infrastructure nécessaire pour la communication internationale, l’échange d’informations et le travail sur des projets communs (la question d’un réseau informatique est évoquée) ; de publier un bulletin périodique d’information ainsi que des rapports par pays sur les questions des droits des femmes ; d’organiser une chaîne téléphonique internationale ; de diffuser en direction des publics est-européens des classiques de la littérature féministe américaine ; de mettre en place des programmes d’échanges académiques, bourses et stages d’apprentissage dans les institutions états-uniennes et internationales ; d’aider à la fondation en Europe de l’est de centres d’études, programmes et associations féministes ; de lancer à cette fin des collaborations avec les programmes internationaux déjà présents dans la région30. Une déclaration commune adoptée à la fin de la réunion et diffusée largement grâce aux journalistes présents sur place résume tous ces éléments et souligne l’ambition du NEWW à contribuer au « développement d’un mouvement populaire des femmes en Europe centrale et orientale ».

Après la rencontre de Dubrovnik, le réseau a dans un premier temps fonctionné de manière informelle. Un nombre de participantes pouvant aller jusqu’à 50 personnes se rencontraient régulièrement dans l’appartement d’Ann Snitow et elles gardaient le contact via une chaîne téléphonique. Un groupe de réflexion fut établi à l’Université New York, devenu plus tard un séminaire régulier31 centré sur la présentation et la discussion de travaux portant sur les pays ex-socialistes. Des annuaires réunissant les informations de contact des membres et sympathisantes, ainsi qu’un bulletin périodique furent également mis en place, le dernier ayant pour vocation de collecter et diffuser des informations sur des conférences et publications, des projets collectifs, des fonds disponibles pour la recherche, de nouvelles initiatives féministes dans les pays d’Europe de l’est. Différentes évolutions sociales et politiques susceptibles de faire l’objet d’une réflexion et/ou d’une mobilisation féministes furent abordées en présence de juristes et d’expertes féministes américaines, par exemple des projets de lois entravant les droits des femmes (loi sur l’avortement en Hongrie, nouvelle Constitution en Russie) ou la question des viols de guerre en Yougoslavie, abordée aussi au titre de la campagne « Women’s Rights Are Human Rights » lancée par le Centre for Global Women’s Leadership (Université Rutgers) en 1991.

Le secrétariat du réseau recevait 100 messages par jour en 1995, les documents internes font état de 2000 membres et sympathisantes en 1998, en sorte que le groupe informel se voit vite déborder par l’ampleur des échanges. La question de la normalisation fut ainsi soulevée et le NEWW finit par se mouler dans un format institutionnel d’organisation non gouvernementale se dotant d’une identité lisible sur le marché des projets associatifs. Des services professionnels de consultance furent sollicités également et le réseau embaucha des personnes dotées d’une expérience managériale, capables de travailler avec des appels de fonds et des budgets comptables. Les projets institutionnels ont démarré en 1994 et ils ont bénéficié du support financier de fondations et programmes gouvernementaux américains et internationaux. A titre d’exemples, évoquons rapidement « Book and Journal » (dons de publications féministes à l’intention de divers groupes actifs dans les pays ex-socialistes) ; « East-East Legal Initiative » (bourses de formation au droit international en matière d’égalité des sexes et droits humains et stages de familiarisation avec les pratiques et les ressources des institutions internationales) ; « On-Line Project » (construction d’un réseau de communication électronique et formation des femmes est-européennes aux nouvelles technologies)32.

Depuis sa fondation, le NEWW a connu plusieurs moments (parfois conflictuels) de redéfinition de ses objectifs et priorités politiques. Doté d’une branche polonaise depuis la fin des années 199033, il est actuellement connu comme une des plus actives et des plus visibles institutions régionales de défense des droits des femmes et il reste un repère pour l’émergence d’une réflexion théorique et pour le développement de la pratique et de l’expertise féministes dans l’espace ex-soviétique.

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