Essai de mythologie





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Nomade


Une conséquence indirecte et lointaine des guerres napoléoniennes, au-delà du « mouvement national » qu’elles ont suscité sur le moment, est selon Nietzsche l’apparition et le renforcement d’un sentiment européen (GS 269). Il cite Napoléon au premier rang des « hommes vastes et profonds » que n’a pas atteint « la folie nationaliste », en qui au contraire s’est éveillé « le désir d’unité de l’Europe », qui « voulurent incarner, par anticipation, l’Européen de l’avenir » (PBM 177). Le philosophe appelle de ses vœux une humanité qui se sente « au-dessus des civilisations nationales, originales et fermées ». Avec le discrédit qui frappe l’idée d’un Dieu maître du monde et de l’histoire, « c’est aux hommes eux-mêmes à se fixer des buts œcuméniques englobant toute la terre. » (HTH I 50, 51) Napoléon a incarné un tel dessein, « lui qui voulait une seule Europe, […] en tant que maîtresse de la terre. » (GS 269). Nietzsche tient l’élargissement du champ individuel et national aux dimensions de l’Europe pour inéluctable et y voit la promesse d’une ère radicalement nouvelle. « Un haut niveau d’humanité sera possible quand l’Europe des nations sera un sombre passé oublié » (HTH II 236). Le nationalisme est une attitude périmée. La fin du XIXe siècle, caractérisée par la diversification et la multiplication des échanges, laisse entrevoir « un affaiblissement fatal des nations » et l’avènement d’« une race mêlée, celle de l’homme européen ». Dans ces conditions, « il ne reste plus qu’à se proclamer sans crainte bon Européen et à travailler par ses actes à la fusion des nations » (HTH I 285). En tant que promoteur de ce mouvement historique de première grandeur, Napoléon apparaît une fois de plus comme une figure centrale dans la pensée de Nietzsche; davantage encore : il cristallise un imaginaire de l’explorateur et du conquérant nomade qui anime en profondeur toute l’œuvre du philosophe-poète.

Nietzsche voit surgir avec une certaine bienveillance dans l’Europe moderne « un type d’humanité essentiellement supranationale et nomade » (PBM 161) et il dédie Le Gai Savoir aux « Européens d’aujourd’hui […] qui ont le droit de se nommer sans-patrie en un sens qui les distingue et qui les honore ». En cette page se devine la présence invisible de Napoléon : « nous nous réjouissons de tous ceux qui, pareils à nous, aiment le danger, la guerre, l’aventure, […] nous nous comptons nous-mêmes parmi les conquérants ». (GS 2856). Annulant d’avance les falsifications de sa pensée et les ignobles défigurations à venir, Nietzsche dénonce le danger d’un « nationalisme artificiel » qui refuse d’entériner les acquis irréversibles de l’histoire et fait obstacle à la naissance d’une Europe nouvelle en interdisant qu’y prennent leur part toutes les forces vives qui la constituent. Aussi s’en prend-il à « cette odieuse littérature qui entend mener les Juifs à l’abattoir, en boucs émissaires de tout ce qui peut aller mal dans les affaires publiques et intérieures ». Il conviendrait au contraire de faire fi des préjugés et d’accueillir « leur énergie et leur intelligence supérieures, ce capital d’esprit et de volonté longuement accumulé de génération en génération à l’école du malheur », qui serait un élément essentiel dans la « production d’une race européenne mêlée et aussi forte que possible » (HTH I 286). Cet éloge vibrant des Juifs peut surprendre, quand on sait les mots très durs qui viennent par ailleurs à Nietzsche pour flétrir le judaïsme. Sur la scène de sa pensée, tout semble opposer Napoléon aux Juifs. On peut cependant se demander si l’imaginaire du poète ne les tient pas dans une étonnante proximité. En tant que figures de l’errance et du nomadisme, du « sans-patrie », ils sont l’antidote au nationalisme, les instruments d’un grand métissage européen, dont les sources remonteraient à une antiquité grecque étrangère à l’idée de nation : « revenons aux Grecs, pour nous dire combien le moderne concept de nationalité est ridicule » (NT 209). Nietzsche souligne que la culture juive a prolongé en Occident la culture antique, « ce qui équivaut en un certain sens à faire de la mission et de l’histoire de l’Europe la continuation de celles de la Grèce. » (HTH I 286) De son côté, « Napoléon, en tant que type parfaitement et totalement voulu et réalisé d’un unique instinct, appartient à l’humanité antique » (AU 181). Ici et là, on a affaire à des médiateurs qui, rattachant l’Europe moderne à ses origines historiques, sont aptes à lui restituer l’intégrité de son énergie première. « J’aime à considérer les hommes rares d’une époque comme autant de rejetons tardifs de civilisations révolues, issus de leurs forces et qui surgissent brusquement » (GS 60). Cette remarque, qui s’applique si évidemment à Napoléon comme irruption miraculeuse de l’antiquité dans la modernité, concerne aussi les Juifs, auxquels Nietzsche en appelle pour régénérer de leurs forces accumulées les peuples d’une Europe exténuée (HTH I 286).

L’imagination de Nietzsche est fascinée par « la vie nomade propre actuellement à tous ceux qui ne possèdent pas de terres » (HTH I 285). Le juif errant est le modèle du philosophe : « à l’opposé des intelligences asservies et enracinées, nous voyons quasiment notre idéal dans un nomadisme intellectuel » (HTH II 106). Dans une envolée aussi magnifique qu’irréaliste, Nietzsche convie les ouvriers européens à s’affranchir de la servitude à laquelle les voue le mercantilisme moderne en allant chercher la liberté ailleurs, « dans des régions du monde sauvages et intactes » et à « protester par cet acte de nomadisme de grand style contre la machine, le capital » (AU 1612). Un chapitre du Zarathoustra s’intitule « Le voyageur ». Le héros, dans lequel on reconnaît aisément l’auteur, a connu « mainte pérégrination depuis sa jeunesse […]. Je suis, dit-il à son cœur, un homme qui voyage et qui gravit des montagnes » (APZ 191). Nietzsche a mené une vie errante, multipliant les lieux de résidence où il passe de quelques jours à plusieurs mois, en Suisse, en Italie, dans le sud de la France. Il se plaît à opposer les contrées méridionales à la septentrionale Allemagne rejetée parce qu’elle incarne à ses yeux « l’infection nationaliste » (GS 286), le « chauvinisme » (GS 245), bref la « petite politique » (GS 285) résumée dans le Deutschland über alles, de sinistre mémoire, qu’il tourne en dérision (GS 262) comme toute politique de clocher. Il ne serait pas étonnant que l’origine corse de Napoléon ait joué un rôle dans le mythe que Nietzsche s’est construit de l’homme supérieur plongeant ses racines dans l’antiquité gréco-romaine et la Renaissance italienne, deux manifestations éblouissantes de la culture méditerranéenne. « Paris, la Provence, Florence, Jérusalem, Athènes, tous ces noms prouvent la même chose : le génie dépend d’un air sec, d’un ciel pur » (EH 116). Que l’un des derniers textes de Nietzsche mentionne Jérusalem comme antidote au climat malsain de l’Allemagne, parmi les lieux propres au génie, entre la capitale de Napoléon, la ville symbole de l’antiquité grecque et celle de la Renaissance italienne, voilà qui mérite d’être longuement médité.

De tous les Juifs, le Christ fut le plus errant, qui dit de lui-même : « le Fils de l’Homme, lui, n’a pas où reposer la tête ». Que l’on songe aux superbes images de Pasolini : L’Évangile selon saint Matthieu montre un Christ en marche inlassable dans le désert, un Christ sans feu ni lieu, grand transgresseur de préceptes pharisiens, qui n’est « pas venu apporter la paix, mais le glaive » et dont la geste et la prédication prennent quelques libertés avec la morale bien-pensante : payer l’ouvrier de la onzième heure autant que celui de la première, arracher des épis dans le champ d’autrui un jour de sabbat, chasser du temple, avec une brutalité non tempérée, « les vendeurs et les acheteurs », traités de « brigands »12. Oui, les Juifs ont conduit l’humanité jusqu’à l’un de ses points culminants. C’est « un peuple […] auquel nous devons l’homme le plus noble (le Christ) » (HTH I 286). Il ne semble pas que ce jugement qui érige le Christ, au même titre que Napoléon, en type aristocratique, ait jamais été désavoué par Nietzsche. Dans la religion de l’Europe, avec laquelle il est si sévère, il attaque moins ce qu’elle est que ce qu’elle est devenue : « le christianisme a évolué vers un doux moralisme » (AU 75). Excepté dans sa version sentimentale moderne, il n’y pas lieu de penser qu’il fasse exception à cette loi : « toutes les religions sont au plus profond d’elles-mêmes des systèmes de cruautés » (GM 64). En tant que « discipline doublement millénaire de l’esprit de vérité », le christianisme a joué un rôle historique capital : « c’est bien en vertu de pareille rigueur […] que nous sommes en effet de bons Européens, les héritiers de la domination de soi la plus durable et la plus courageuse dont l’Europe ait fait preuve. » (GS 261)13 Napoléon, le bon Européen, serait l’héritier du Christ : le philosophe de la mort de Dieu reconnaît ce qu’il doit à la source judaïque.

Nietzsche n’a eu d’autre dessein que « d’exercer une influence inactuelle, c'est-à-dire d’agir contre le temps, donc sur le temps, et, espérons-le, au bénéfice d’un temps à venir. » (COIN I 94) Le « sans-patrie » répond à l’appel de ce qui le devance; il ne s’abandonne pas au « romantisme du retour en arrière et de la désertion » (HTH I 104). Le hors-la-loi est cependant un hors-le-temps-présent. « Nous autres enfants de l’avenir, comment pourrions-nous être chez nous dans pareil aujourd’hui ! ». Le nomade est partout et nulle part, toujours et jamais, il est sans lieu et sans époque. Il appartient au champ inassignable de la fiction : « nous préférons de beaucoup vivre sur les montagnes, à l’écart, “inactuels”, dans des siècles passés ou à venir » (GS 285, 287). Tel est Napoléon, enraciné à la fois dans un passé et un avenir inassignables : « avec une magnificence jusqu’alors inconnue, l’idéal antique lui-même se présenta en chair et en os au regard et à la conscience de l’humanité » (GM 55). L’exemple de Napoléon illustre une loi générale. « Les grand hommes sont, comme les grandes époques, des explosifs où s’accumule une énorme force retenue. » (CRID 88). Ils concentrent en eux l’énergie accumulée d’un long passé mais ils proviennent aussi de l’avenir. « Le siècle prochain marchera sur les brisées de Napoléon, le premier en date et le plus moderne des hommes des temps nouveaux » (VP II 293). Le héros nomade est le frère jumeau du penseur : « le philosophe, qui est nécessairement l’homme de demain et d’après-demain, s’est trouvé et devait se trouver à n’importe quelle époque en contradiction avec le présent. » Sa tâche est de « connaître une nouvelle grandeur de l’homme », de « découvrir un chemin non frayé vers son accroissement ». En conséquence, ses qualités seront celles-là mêmes du grand chef militaire ou religieux, explorateur et conquérant : « l’énergie de la volonté, la dureté, l’aptitude à former des résolutions à longue échéance » (PBM 132) ou encore le « goût des grandes responsabilités, […] la majesté du regard dominateur, […] l’art de commander » (PBM 134). Le goût du combat et de la conquête culminent dans le champ de la connaissance.

En vilipendant ce qui n’est qu’« humain, trop humain » et en dépit de sa dénégation — « je suis l’opposé d’une nature héroïque » (EH 126) —, Nietzsche a voulu fixer « ce qu’il y a de dur, d’effrayant, de cruel, de problématique dans l’existence », maintenir cet « irrésistible courage du regard le plus aigu qui requiert le terrible comme l’ennemi, le digne ennemi contre qui éprouver sa force. » (NT 12) Demeure ce qui fut peut-être son unique question : « la grandeur est-elle aujourd’hui possible ? » (PBM 133) Son imaginaire tragique et héroïque a projeté la grandeur en « Napoléon, cette synthèse de l’inhumain et du surhumain » (GM 55), il l’a constitué en type de l’individu supérieur, fiction surgie dans l’histoire pour illustrer cette loi : dans certaines conditions de grandeur, ce qui paraît blesser l’homme, l’amputer, le nier, est ce qui augmente son être et lui permet de se surmonter. Paul Valéry, ce sceptique notoire, est visité par une semblable intuition : « tout ce qui agrandit l’homme est inhumain ou surhumain »14. S’il advenait que l’Europe se fît sourde à cette parole, se trouverait-il encore quelqu’un pour lui accorder le moindre rêve ?

1. Ernst Bertram, Nietzsche : Essai de mythologie, trad. R. Pitrou (1932), Éd. du Félin, 1990. Les analyses de Bertram, malgré leur richesse et leur grand intérêt, doivent être doublement nuancées : elles ne tiennent pas compte de tous les textes de Nietzsche sur Napoléon, tant s’en faut; elles s’inscrivent explicitement dans une perspective que Nietzsche eût qualifiée d’« idéaliste », celle de Gœthe, à l’égard de laquelle le philosophe prend nettement ses distances dès Humain, trop humain, même si le terme d’« idéal » revient encore très tardivement sous sa plume. Cette question complexe nécessiterait à elle seule un long développement, exclu ici. Nous y reviendrons brièvement dans ce qui suit.

2. Jean Tulard, Le mythe de Napoléon, Armand Colin, 1971. Les développements concernant Nietzsche reprennent les éléments fournis par le chapitre de Bertram sur Napoléon.

3. Paul Valéry, Discours en l’honneur de Gœthe, Œuvres, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1957, t. I, p. 549.

4. Pascal, Pensées, éd. Brunschvicg, n° 82, Hachette, 1976, p. 363.

5. Les références aux livres publiés par Nietzsche de son vivant sont données dans la traduction des œuvres complètes parue chez Gallimard et reprise dans la collection « Folio essais ». Les références aux écrits posthumes sont données dans le recueil en deux volumes de La volonté de puissance, trad. G. Bianquis, Gallimard, coll. Tel, 1995. Sont indiquées entre parenthèses les initiales du titre, suivies du volume s’il y a lieu et de la page. La naissance de la tragédie : NT, La philosophie à l’époque tragique des Grecs : PÉTG, Considérations inactuelles : COIN, Humain, trop humain : HTH, Aurore : AU, Le gai savoir : GS, Ainsi parlait Zarathoustra : APZ, Par-delà bien et mal : PBM, La généalogie de la morale : GM, Crépuscule des Idoles : CRID, L’Antéchrist : AC, Ecce homo : EH, La volonté de puissance : VP.

6. La constitution de Napoléon, personnage historique, en mythe ou en fiction est d’ailleurs déjà très ambiguë chez certains romantiques, comme le suggère par exemple à propos de Pouchkine Jean-Louis Backès (Pouchkine, Hachette, 1996, p. 59-62).

7. Voir sur ce point, par exemple, les remarques d’Ernst Bertram, Nietzsche, op. cit., p. 2678.

8. Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, PUF, 1962, p. 4-5.

9. Allusion au fragment d’Héraclite : « Si le bonheur résidait dans les plaisirs corporels, on dirait que les bœufs sont heureux lorsqu’ils trouvent du pois chiche à manger. » (Jean-Paul Dumont [ed.], Les écoles présocratiques, Gallimard, coll. « Folio essais », 1991, p. 67).

10. Il faudrait nuancer. « Il n’y a pas de misogynie nietzschéenne », écrit Gilles Deleuze, qui oppose Ariane, « la première puissance féminine, l’Anima, la fiancée inséparable de l’affirmation dionysiaque » à « la puissance féminine infernale, négative et moralisante » (Nietzsche et la philosophie, op. cit., p. 24).

11. Gilles Deleuze, Nietzsche et la philosophie, op. cit., p. 3.

12. Matthieu VIII, 20; XV, 1; X, 34; XX, 116; XII, 1; XI, 1517 (trad. de la Bible de Jérusalem).

13. Ce passage du Gai Savoir est cité dans La généalogie de la morale (GM 193) : c’est dire toute l’importance que Nietzsche accorde à la fonction éducative du christianisme.

14. Paul Valéry, Cahiers, éd. Judith Robinson, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, t. II, 1974, p. 1125. Cette pensée paraît sous une forme un peu différente dans « Fragments des mémoires d’un poème » : « Je ne savais pourquoi on loue un auteur d’être humain, quand tout ce qui relève l’homme est inhumain ou surhumain » (Œuvres, t. I, op. cit., p. 1485).
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