Emmanuelle pujeau





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Le livre dans la région toulousaine et ailleurs au Moyen Âge, pp. 135-149.

Enjeux autour du latin

dans l’Italie du seizième siècle

Emmanuelle PUJEAU

Université de Toulouse II Le Mirail


L’appréciation et le succès d’un livre sont bien souvent liés à la langue dans laquelle il a été écrit. Pour cette raison, nombre d’auteurs se sont posé la question et ce choix reste encore aujourd’hui crucial pour la diffusion d’un ouvrage. Faut-il choisir de privilégier l’esthétique, la précision des termes, perfectionner les effets pour ne toucher finalement qu’une élite ou bien doit-on préférer une langue plus accessible ? De cette décision peut dépendre la bonne diffusion des écrits et l’assurance de toucher plus sûrement le public. Au moment où les langues vernaculaires commencent à gagner en vigueur, à partir du XIVème siècle en Italie1, les auteurs s’interrogent sur la langue qu’ils doivent employer pour leurs écrits : celle que l’on parle ? ou une langue idéale à déterminer ?

Est-ce un choix de langue ou plutôt la recherche ponctuelle du mot juste ?
Dès l’Antiquité, au moment du plus parfait classicisme latin, ce dilemme touche déjà un des plus grands représentants de la pureté linguistique latine, Cicéron. Cet exemple permet de d’apprécier le fond du problème de choix linguistique. Bien qu’il ait été officiellement un fervent défenseur du latin, dans ses lettres privées il a cependant maintes fois eu recours au grec pour exprimer certains concepts, le latin ne lui permettant pas de rendre aussi parfaitement ces notions. Il n’est donc pas rare de trouver mêlés mots latins et termes grecs dans sa correspondance. Parlant d’écriture, Cicéron écrit ainsi au sénateur romain Volumnius début 50 av. J.-C. (Fam.VII, 32, 2,3) nisi acuta ἀμφιбολία, nisi elegans ὑπερбολή, nisi παράγραμμα bellum, nisi ridiculum παρὰ προσδοκίαν, nisi cetera, quae sunt a me in secundo libro "De oratore"… « à moins que l’on y trouve l’allusion amphibologique raffinée, l’hyperbole de bon goût, un joli mot dénaturé, l’attente trompée plaisante, ou quelque autre des procédés que j’ai examinés dans le second livre de mon Sur l’orateur ».

Les figures rhétoriques sont directement désignées par le terme employé par les experts grecs. Pourtant, le latin connaissait bien les termes amphibolia, ae et hyperbole, es décalqués du grec par des spécialistes du langage, mais ici Cicéron leur préfère le grec original. L’avatar paragramma, observable en latin, se cantonna au sens de « faute de copiste » à l’époque de saint Jérôme. Quant à la locution παρὰ προσδοκίαν signifiant « contrairement à ce qu’on attendait », elle semble avoir été rendue en latin par exspectationibus decipiendis « en trompant l’attente » notamment employée par Cicéron dans son fameux De Oratore, 2, 289 : exspectationibus decipiendis risus moventur « l’attente trompée provoque le rire » recouvrant la même idée que dans sa lettre où ridiculum doit s’entendre en bonne part comme « qui fait rire, drôle ».

Avec ces exemples tirés d’un grand représentant du latin classique, se pose la question de la nécessité d’enrichissement du vocabulaire, comme encore de nos jours, dans le thème latin, pour lequel trois méthodes s’appliquent pour pallier les manques. Soit l’auteur décide d’employer le terme étranger original en se contentant de le translittérer en latin sans autre adaptation : hyperbole se présente comme une transcription latine de l’original grec ὑπερбολή. Les déclinaisons dites des « noms grecs » conservant certaines formes des déclinaisons grecques originales attestent de cette pratique. Pour ne pas nuire à l’harmonie linguistique de leur propos, certains préfèrent latiniser les termes étrangers qu’ils comptent assimiler à leur discours en leur adjoignant tout simplement une finale latine choisie bien souvent entre la première et la deuxième déclinaison selon le genre du nom. C’est d’ailleurs ainsi que Grégoire de Tours aurait introduit quelques termes gaulois2 agrémentés de suffixes latins dans son Histoire des Francs (VIème siècle). Dans cet esprit, le grec γραμματική a pour équivalent en latin grammatica décliné comme amphibolia. Pour des termes ou locutions trop résolument exotiques, c’est l’idée contenue dans l’expression originale qui est traduite. La locution παρὰ προσδοκίαν formée de la préposition παρὰ suivie de l’accusatif προσδοκίαν signifie « contre toute attente » a comme équivalent en latin decipere exspectationes réunissant le verbe decipere « tromper » et exspectationes « les attentes », rendant une idée proche en s’appuyant sur des termes différents3.

Ainsi, ces choix linguistiques s’appuieraient sur la volonté de trouver les termes les plus appropriés pour mieux servir la pensée. Le problème serait d’enrichir le vocabulaire latin manifestement défaillant dans certains domaines. De tels panachages sont observables chez différents auteurs et ce à diverses époques.

Cependant, le recours à des termes étrangers peut également venir d’une certaine recherche ou être la marque d’une communauté intellectuelle. Ainsi, le latin serait à considérer comme le langage d’un groupe spécifique.

Plusieurs raisons au choix du latin
En tant qu’amateurs de la culture antique et connaisseurs du latin et du grec, les Humanistes ont dû employer certains termes à seule fin de se retrouver entre eux. Ce serait une démarche quelque peu élitiste trouvant sa réalisation dans des cercles comme l’Académie Aldine réunissant érudits, écrivains et bibliophiles passionnés de Grec et de culture hellénique, œuvrant pour la perpétuation de cette langue. Le vénitien Alde Manuce4 met au point un modèle d’édition et de perfection typographique devant imiter parfaitement le travail des manuscrits5 pour leur assurer une meilleure longévité et une plus grande diffusion. La haute qualité de ses livres est encore admirable aujourd’hui : ils ont parfaitement conservé leur fraîcheur. Le groupe d’intellectuels et d’amateurs formé autour de lui avait choisi le grec comme langue officielle, les statuts de l’Académie en témoignent. La traduction des œuvres grecques pour les rendre plus accessibles au public non helléniste permet de transmettre le grec à l’Italie depuis Byzance6.

Une partie du travail d’édition de l’époque consiste dans des traductions d’œuvres originales grecques en latin ou en langue vernaculaire. Ainsi, le choix entre le latin et la langue vulgaire n’est pas anodin. Il prend manifestement en considération le public visé par l’édition.

Préférer le latin s’explique de diverses manières. Le latin est la langue de l’Église. La Bible7 et les textes liturgiques offrent aux religieux un réservoir dans lequel ils puisent volontiers pour s’exprimer entre eux parfois à des fins moins spirituelles, comme dans le passe-temps visant à reconstituer une conversation en ne s’appuyant que sur des extraits des textes sacrés. J’ai pu apprécier de tels emprunts dans la correspondance de Paolo Giovio (1486-1552), évêque de Nocera, médecin pontifical et historien à qui j’ai consacré ma thèse de doctorat d’histoire8. Mais bien souvent, Giovio ne reproduit pas le texte exact, s’ingéniant à l’adapter à des fins diverses, comme dans sa lettre du 14 février 1527 consacrée à Ferdinando d’Alarchon, capitaine espagnol capturé puis libéré par la volonté du pape :
E più Sua Santità, liberalissima con li inimici, gli fece dare 600 ducati da restituire a li Colonesi per disobbligarlo da essi, quali altretanti ce ne aveano dati quando defecit in salutari suo « Et de plus Sa Sainteté, très généreuse avec les ennemis, lui fit donner 600 ducats à restituer aux Colonnesi9 pour le libérer de ces gens qui lui en avaient donné autant quand cela faisait défaut à son salut ».
Giovio reprend et adapte une expression tirée des Écritures (Psaumes, 119, Eloge de la loi divine, v. 81) dont l’original de la Vulgate est : defecit in salutare tuum anima mea « mon âme s’épuisa dans ton salut »10 pour en faire : defecit in salutari suo « quand il s’épuisa à propos de son salut ». Giovio s’appuie sur les mêmes termes en introduisant deux changements : il remplace la construction in + accusatif par un in + ablatif, changeant le sens de la préposition et il substitue salutari suo « son salut » à salutare tuum « ton salut », faisant ainsi glisser le sens premier d’une âme se dévouant pour le salut de Dieu à l’évocation de biens qui font défaut à la bonne santé financière du capitaine espagnol, conférant un sens bien plus prosaïque au « salut » et illustrant bien son esprit ironique.

Le latin employé peut ne pas être ecclésiastique. En 1534–1535, Giovio revient sur l’éloge de l’humaniste Pietro Gravina, un « aimable épicurien » dont il dresse un portrait11 dont l’intellectuel Girolamo Scannapeco lui reproche le ton critique :
Non sappiamo noi che tanto gli piaceva il vino finissimo, il quale con tanta cura ricercava, e beeva [sic] non manco rethorice, idest saepe et multum, come vuole Cicerone, che pie, idest usque ad lacrimas ? « Nous ne savons pas nous que le vin très fin lui plaisait à tel point qu’il [le] recherchait avec tant de soin et buvait non moins en orateur, c’est-à-dire souvent et beaucoup, comme veut Cicéron, que religieusement, c’est-à-dire jusqu’aux larmes ».
Le terme oratore signifiant ici « abondamment » est plaisamment défini par idest… « c’est-à-dire ». Giovio reprend la formulation pour caractériser l’autre adverbe pie « pieusement ».

Dans le prologue du Gargantua de Rabelais (1537), la même idée semble se trouver quand il rapproche écriture et consommation de vin :
L’odeur du vin, ô combien plus est friant, riant, priant, plus celeste et delicieux que d’huille ! Et prendray autant à gloire qu’on die de moy que plus en vin aye despendu que en huyle, que fist Démosthènes, quand de luy on disoit que plus en huyle que en vin despendoit12.
Le « priant » de Rabelais fait écho au pie de Giovio. L’opposition entre huile et vin s’appuie sur le sobre Démosthène usant plus d’huile pour s’éclairer que de vin pour son travail. Giovio laisse seulement entendre que Cicéron faisait des recommandations à propos de la consommation du vin et le pie « pieusement » serait expliqué par les larmes, dues à l’ampleur de l’absorption de breuvage conduisant Gravina aux pleurs, si l’on en croit Ferrero.

Des expressions latines issues de différents milieux et des tournures transposées en italien peuvent être assemblées pour servir le propos de l’auteur. Cela peut donner des envolées comme dans la lettre de Giovio adressée le 2 octobre 1539 à Bernardino Maffei, le secrétaire du cardinal Alexandre Farnèse (neveu du pape Paul III), faisant écho aux tentatives d’accord13 entre Chrétiens pour conduire une nouvelle croisade :
Ma necessario è che impleantur scripturae, come diceva Clemente, e che Maometto venga a Cristo, poi che Cristo non vuole andare a Maometto ; e che Roma fiat la Meca de’Pellegrini accecati etc. « Mais il est nécessaire que les écritures s’accomplissent, comme disait Clément14, et que Mahomet vienne au Christ puisque le Christ ne veut pas aller à Mahomet, et que Rome soit la Mecque des pèlerins aveuglés etc ».
Cet extrait combine plusieurs techniques. Tout d’abord, l’emploi de fiat dans l’expression Roma fiat rappelle la locution biblique Fiat lux « que la lumière soit » prononcée par Dieu le Père lors de la Création du monde ; à moins qu’il ne s’agisse plutôt d’un emploi de fiat semblable à celui de fiat voluntas Tua du Pater Noster, une des prières principales du culte chrétien, traduisant la volonté que cela se produise soulignée par le recours au latin. Ensuite, la présence de che impleantur scripturae « que les Ecritures s’accomplissent » dans le cours du texte renvoie au pape Clément VII, en citant ses propos. S’agit-il d’un extrait d’encyclique ou de paroles du pape disparu15 ? C’est encore l’expression d’un souhait face à une situation difficile : les forces chrétiennes ne sont plus à la hauteur de leur réputation ancienne et les Turcs semblent décidés à vouloir venir en Italie. Avec la défaite de la Préveza à l’automne 1538 les Chrétiens ont concédé la domination navale aux Turcs, l’année suivante Barberousse reprend Castelnuovo et projette de nouvelles campagnes. Enfin l’expression « que Mahomet vienne au Christ puisque le Christ ne veut pas aller à Mahomet », est une recombinaison du proverbe arabe « Si la montagne ne va pas à Mahomet, Mahomet va à la montagne » en retrouvant un des objectifs des croisades qui consistait justement à réunir Chrétiens et Musulmans, pour convertir ces derniers, de sorte que s’accomplisse le « Et il n’y aura qu’un seul troupeau » de l’Evangile de saint Jean (Jn, 10, v. 16).
Le latin imprègne indubitablement le milieu des intellectuels tant religieux que des académies savantes utilisant certains termes dans les conversations courantes sans autre conséquence. On trouve ainsi fréquemment des tournures latines utilisées comme cheville rhétorique ou dans des emplois figés. Ainsi, que le cardinal Bernardo Dovizi da Bibbiena16 donnant en 1515 des conseils à Giuliano de’Medici (florentin, fils de Laurent le Magnifique et frère du pape Léon X) sur l’attitude à tenir vis-à-vis de la famille d’éditeurs florentins, les Marescotti :
Chiudiate gli occhi, attento massime che i Marescotti non seppono se non post factum lo eccesso contra il servitor vostro del servitor loro « fermez les yeux, en ayant grand soin que les Marescotti n’apprennent les excès de leur serviteur contre votre serviteur qu’après les faits » emploie tout naturellement l’expression post factum « après les faits ».
Dans cet esprit, il est notable que les formules juridiques sont volontiers conservées sous leur forme latine, comme pretium doloris.

Le recours au latin semble parfois aussi servir à structurer le discours, ainsi, sous la plume de Ricalcato17 écrivant au cardinal Rodolfo Pio di Carpi18 le 9 janvier 1536 à propos de difficultés entre le roi de France et le Saint Siège :
Unum est che N. S., tien per fermo che chi cercherà favorir quel Re non possi se non haver Dio contrario alle attion sue « C’est un fait que Notre Sainteté tient pour assuré que quiconque cherchera à avantager ce roi, ne pourra le faire si ce n’est contre la volonté de Dieu ». Il conclut : il dominio temporale di quel Regno […] sempre e stato tributario insino adesso, né questo se intende generalmente in tutti i regni, ma in quello particular, come cosa ne la quale la Sede Apostolica habbia ius antiquum « le pouvoir temporel de ce royaume […] jusqu’à présent a toujours été tributaire [du Saint-Siège], cela se comprend généralement dans tous les royaumes, mais dans celui-là en particulier, comme une chose dans laquelle le Siège Apostolique possède un droit premier ».
L’usage du latin met indubitablement le propos en valeur et apporte plus de poids à la formulation.

Cependant, le latin paraît être une manière de s’exprimer tellement naturelle que chez certains, tournures latines et italiennes se mêlent dans leurs écrits. Ainsi, un extrait du même Ricalcato écrivant de Rome de nouveau à Carpi le 6 avril 1537 propose un bel exemple de cettte pratique :
Preterea19 N. S. essendo di natura di proceder sempre in tutte le attion sue con ogni candore, et non solum nelle cause crimine sed etiam suspitione criminis« En outre, Notre Sainteté étant de nature à procéder dans toutes ses actions avec grande pureté, non seulement dans les affaires criminelles, mais encore dans le cas de la suspicion d’un crime »
s’appuyant sur le balancement classique non solum… sed etiam et l’utilisation de la locution suspitione criminis « suspicion d’un crime » pour traduire l’idée du soupçon.

L’emploi du latin permet également aux Humanistes de retrouver la culture des Anciens dont ils entendent égaler l’art littéraire. Le latin est censé les rapprocher du milieu qu’ils essaient de faire revivre dans une certaine mesure. Friands lecteurs des auteurs antiques et de leurs correspondances, ils en déduisent des impressions sur la vie quotidienne des anciens romains, qu’ils tentent de transposer à leur époque. Dans cette idée, les intellectuels ne répugnent d’ailleurs pas à utiliser du grec pour émailler leurs propos, à la manière de Cicéron notamment. Cela se retrouve en particulier dans les surnoms qu’ils se donnent, comme celui qu’emploie Paolo Giovio dans ses lettres pour désigner le cardinal Farnèse : « seigneur Efestione » signor Efestione (dans les lettres italiennes)20 ou Ephestio (dans des lettres rédigées en latin)21. Ce nom de fantaisie renvoie au grec ἐφέστιος « protecteur du foyer », qui est bien la traduction du rôle du cardinal envers Giovio. De tels emplois de termes tirés du grec révèlent une certaine connivence intellectuelle entre les différents correspondants et attestent de leur culture commune.
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