Congrès Marx International V section Philosophie Paris-Sorbonne et Nanterre 3/6 octobre 2007





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Congrès Marx International V - Section Philosophie – Paris-Sorbonne et Nanterre – 3/6 octobre 2007


L'écologie politique est-elle « réactionnaire » ?
L'enjeu des choix technologiques
Fabrice FLIPO

Institut National des Télécommunications

Fabrice.flipo@int-edu.eu

Plan

1. Marx écologiste ?

2. Une base « matérialiste » - la question du finalisme

3. Une base « matérialiste » - la question de l'essence de l'homme et de son action

4. « Un usage socialiste » ?

5. Une théorie de la valeur remise en cause

6. Pourquoi un tel impensé autour des « outils de production » ?

7. Vers un nouveau cosmopolitisme
En guise de préambule, revenons sur le terme « réactionnaire ». La controverse qui a eu lieu autour de l'ouvrage de Daniel Lindenberg1 semble avoir démontré que la « réaction » est bien difficile à cerner. D'ailleurs il ne figure pas dans les mots-clé du « Dictionnaire Marx contemporain »2. Il ne semble plus rien désigner de précis alors que l'oppression est devenue très palpable, en particulier celle générée par la crise écologique. Nous nous contenterons donc de la définition du Robert, selon lequel est réactionnaire « tout comportement qui va à l'encontre du progrès social »3.
Le point de départ de cette communication réside dans deux observations. D'une part, alors que les enjeux écologiques sont bien réels, et menacent les personnes dans leur vie même, non seulement l'élaboration marxiste reste faible mais de nombreuses critiques sont faites de la part des marxistes à l'endroit des mouvements écologistes. D'autre part, le risque d'une écologie réactionnaire semble bien réel, mais pas si facile à identifier. Comment faire pour ne pas se tromper d'adversaire ?
Notre méthode sera d'analyser deux ouvrages de J.B. Foster afin d'en tirer les zones de tensions. La thèse sous-jacente à cette communication est que les hésitations de J.B. Foster nous donnent des indications sur les zones de tension entre écologistes et marxistes. Les considérations qui suivent devront être liées aux actions des mouvements sociaux pour être bien comprises.
Pourquoi J.B. Foster ? Les écomarxistes sont nombreux. Si le souci écologiste n'est pas neuf chez les interprètes de Marx, il est très minoritaire. Ted Benton, Michael Löwy, Jean-Marie Harribey, Alain Lipietz etc sont aujourd'hui les plus actifs. Mais J.B. Foster est l'auteur d'un travail remarquablement complet sur l'écologie de Marx. Il entreprend non seulement de montrer que Marx était bien écologiste mais aussi que sa théorie permet de surmonter bien des impasses des théories écologistes : l'opposition entre anthropocentrisme et écocentrisme et la question des « limites naturelles »4. Dans ce but, Foster va chercher à montrer que l'analyse de Marx tient compte de l'écologie non pas de manière accidentelle mais systémique. Son argument principal est que l'écologisme de Marx, bien réel, a été négligé du fait d'une dérive idéaliste des héritiers de Marx au 20ème siècle. Lukacs, Gramsci etc. autant d'auteurs qui auraient évolué loin des sciences de la nature, loin d'un sain matérialisme.
Nous allons voir que les tensions dans l'argumentation de Foster sont très instructives. Elles nous incitent à penser que le marxisme ne pourra « digérer » l'écologie qu'en renonçant à de larges pans de ses interprétations classiques. Ce résultat devrait amener nombre d'analys.


  1. Marx écologiste ?


L'anachronisme guette toujours les tentatives d'interroger les thèses d'un penseur du passé à la lumière d'un problème contemporain. L’écologie n’apparaît pas en tant que telle chez Marx puisque le terme est forgé par Ernst Haeckel en 1866. Néanmoins Marx est contemporain de Haeckel, et Marx et Engels, ainsi que leurs commentateurs, ont toujours insisté sur la nécessité de s’appuyer sur la science la plus rigoureuse et la plus actuelle. De plus la « crise écologique » n’est pas forcément à relier à l’existence de la science écologique : le manque de ressources et la déstabilisation des conditions naturelles de la vie humaine sont des enjeux qui ont jalonné l’histoire de l’humanité depuis le début, et même avant5. Marx n’a pas pu l’ignorer. La thèse d’un « Marx écologiste » est donc défendue depuis longtemps dans les cercles marxistes.
Et en effet les textes présentent bon nombre d'éléments accréditant cette thèse. Marx affirme ainsi dans ses écrits de jeunesse6 que l’humanisme est un naturalisme conséquent, et réciproquement. Le Capital comporte quelques pages fameuses sur la nature comme l'une des deux origines de la richesse7, tout comme la Critique du programme de Gotha8. Marx parle de « métabolisme » à propos de la relation de l’homme à la nature9, ce qui n’est pas sans rappeler les analyses actuelles sur le « métabolisme industriel » dans une perspective d’écologie industrielle. Marx a aussi dénoncé les excès du capitalisme et en particulier sa tendance à ruiner les sources de la fertilité ou oublier le long terme.
L'originalité de la thèse de Foster est d'essayer de démontrer que ces éléments ne sont pas épars dans le texte de Marx, comme le suggère Daniel Tanuro10, mais que le philosophe allemand en avait bien une vision systémique et intégrée. Foster avance principalement trois arguments

  • le premier est l'intérêt de Marx pour les théories de Liebig, ce qui, selon Foster, témoignerait d'une véritable théorie marxienne de la durabilité, délaissée par les héritiers11. Liebig avait en effet mis à jour certains principes de chimie des sols, ce qui permettait notamment de contrer le fatalisme de Malthus.

  • Foster ajoute que Marx a toujours plaidé pour une réconciliation ville / campagne, ce qui est d'ailleurs attesté par l'urbanisme soviétique, et que cela atteste d'un souci de réconcilier nature et artifice.

  • enfin Marx a assis sa vision du monde sur un matérialisme coévolutionniste entre nature et humanité, élément reconnu par S.J. Gould. Cela tendrait à montrer que Marx n'a jamais versé dans une démesure ignorant les « limites naturelles » ou ni vision prométhéenne de l'action humaine.


L'attention de Marx envers les travaux de Liebig conduit-elle à une véritable « théorie de la durabilité » ? Foster ne le prouve pas. Il ne nous dit pas à quoi ressemble une « agriculture durable ». De l'exemple qu'il mobilise, le recours aux Etats-Unis d'un engrais à base de déjections d'oiseaux marins importé du Pérou, le guano12, Foster ne tire aucune conclusion claire. Etait-ce un bon exemple, un apport précieux, ou pas ? C'est pourtant ici qu'a lieu le débat écologiste : qu'entend-t-on par « agriculture durable » ? Mobiliser Liebig et rappeler que le chimiste allemand ne fut pas un précurseur du productivisme n'est pas suffisant. Un microbiologiste des sols contemporain comme Claude Bourguignon s'accorde avec cette interprétation de l'intention de Liebig. Mais les conclusions qu'il en tire sont beaucoup plus explicites sur le plan pratique. Et elles sont soutenues par les écologistes. Dans un article de Passerelle Eco, journal des écovillages, Claude Bourguignon affirme ainsi que l'agriculture biodynamique peut être un modèle d'agriculture durable13. Or le recours à cette technique n'est pas un détail. Elle implique de limiter le recours à la machine et par conséquent augmenter très fortement le nombre de paysans14, Bourguignon en convient. Est-ce ce à quoi pense Foster ? L'auteur n'est pas très explicite. Les nombreux passages consacrés à Liebig sont exempts de détails sur ce que serait concrètement une agriculture « durable », combien de travailleurs elle emploierait, quelles seraient les techniques mobilisées etc. Foster ne prend donc pas parti dans la question de la durabilité.
Qu'en est-il dans le domaine e l'articulation entre ville et campagnes ? A nouveau Foster plaide longuement pour l'harmonie entre ville et campagnes sans détailler ce qu'il entend par là. Pourtant les débats autour de la « ville durabler sont très vifs, pour peu que l'on s'y intéresse. L'envie de « vert » des citadins se traduit aujourd'hui par une expansion rapide des villes et des zones pavillonnaires, engendrant une dépendance croissante envers la voiture. La ville à la campagne n'a plus aucun partisan aujourd'hui. Toutes les villes du monde luttent contre la périurbanisation et la dépendance énergétique. Dans ces zones dispersées, le transport en commun est inefficace, les distances sont trop grandes, il est impossible de grouper les transports. Est-ce là la solution ? A nouveau Foster reste dans le vague. Qu'entend-il par « mobilité soutenable » ? Comment doit s'organiser l'action pour y parvenir ? Voilà des sujets qui passionnent les écologistes, que Foster semble pourtant bien connaître15, mais ici il se contente de nous renvoyer à l'utopie de William Morris16, qui, outre des proximités avec le Moyen-âge, n'a qu'un lointain rapport avec la situation actuelle.
Foster évite d'entrer dans la question des choix technologiques. Ce faisant, il n'entre pas dans les débats écologistes. Nous ne pouvons donc pas savoir s'il est du côté des écologistes ou du côté des productivistes. Le seul passage qui nous donne un peu prise sur les choix technologiques envisagés par Foster est la référence à Boukharine, avec l'analyse duquel il semble s'accorder. Foster assimile même le destin de Boukharine (1888-1938) à celui de l'écologie soviétique17. Boukharine, dit-il, a montré que l'état de la technologie est un indicateur adéquat de mesure de l'état et de l'équilibre des relations entre l'être humain et la nature. Et c'est en effet dans le domaine des choix technologiques que les critiques écologistes se sont faites entendre le plus tôt, que ce soit dans le domaine agricole ou dans d'autres secteurs de l'activité.
Mais voilà : Boukharine était loin de ne tenir que des propos écologistes en matière de technologie. Il affirma notamment que « la société humaine, tant qu'elle vit, est obligée de puiser son énergie matérielle dans le monde extérieur; elle ne peut exister autrement. Elle s'adapte d'autant mieux à la nature qu'elle y puise (et qu'elle s'assimile) plus d'énergie ; c'est seulement lorsque la quantité de cette énergie augmente que nous nous trouvons en présence du développement d'une société. »18. faire de la consommation d'énergie la mesure du progrès d'une société : voilà qui est loin d'un idéal d'équilibre harmonieux avec la nature. La référence à Boukharine semble donc bien prêter le flanc aux accusations de « productivisme », terme hautement conflictuel entre écologistes et marxistes.
A ceci s'ajoute les passages de Marx que Foster passe sous silence. Le texte de Marx, on le sait, contient de nombreux passages très positifs vis-à-vis du rôle de la grande industrie. On connaît les passages dithyrambiques dans le Manifeste19, réédité plusieurs fois du vivant de Marx sans correctif majeur à ce sujet. Dans Le Capital, Marx explique le développement nécessaire de la grande industrie, dont la base technique est la machine20. « Dans la grande industrie, l'homme apprend à faire travailler pour rien, comme une force de la nature, le produit de son travail passé »21. Marx affirme aussi que Descartes a montré, de même que Bacon, que l'usage des forces naturelles découle d'une nouvelle façon de penser, dégagée de la superstition22. Le mécanisme est vu comme positif, l'industrie, caractérisée par sa machinerie, est révolutionnaire alors que les modes de production passés étaient conservateurs – et cela va avec l’avènement de la science mécanique23. L'agriculture elle-même bénéficie des progrès industriels : « le mode d'exploitation le plus routinier et le plus irrationnel est remplacé par l'application technologique de la science. Le mode de production capitaliste consomme la rupture du lien de parenté qui unissait initialement l'agriculture et la manufacture au stade infantile et non développé l'une de l'autre »24.
Affirmer d'emblée que Marx était bien écologiste ne peut que laisser dubitatif le lecteur attentif. Cela constitue une première source de tension avec les mouvements écologistes. Ne pas entrer dans les débats proprement écologistes comme le fait Foster est une seconde source de tension. Les marxistes reprochent bien souvent leur ambiguïté aux mouvements écologistes; inversement ceux-ci reprochent aux marxistes leur ambivalence à l'égard des choix technologiques.
Reconnaître l'ambiguïté de Marx permet d'avancer. Une lecture écologiste est possible. Elle suppose d'estimer que certains passages sont plus révélateurs que d'autres, que l'on peut considérer comme irrémédiablement datés. Cette lecture implique de resituer Marx dans son époque, d'attribuer son admiration des machines à un contexte historique. Certains passages, abondamment cités, font en effet état d'un souci relatif à la pollution et aux conditions de maintien de la fertilité. Cela aurait pu décourager des lectures très productivistes, et faire tomber des chapitres entiers dans l'oubli. Comment expliquer que cela ne se soit pas produit ?
Pour Foster, si les héritiers de Marx n'ont pas pensé l'écologie, s'ils n'ont pas tenu compte de l'ensemble de l'oeuvre de Marx mais seulement des passages les plus productivistes, il est vrai les plus nombreux, c'est parce qu'ils ont versé dans l'idéalisme, préférant un constructivisme radical qui a fini par croire que la science n'existe pas et que « tout est possible », les limites n'étant dues qu'au capitalisme et à sa « science bourgeoise ». Cette « science socialiste » a malheureusement fini par glisser sous la coupe de « scientifiques » tels que Lyssenko et ses amis25. Cette thèse n'est pas très éloignée de celle de Ted Benton qui affirme l'existence d'un hiatus entre les prémisses matérialistes de Marx et ses hypothèses économiques, déjà idéalistes26.
La question est d'importance. Elle est reconnue comme étant d'importance par la plupart des marxistes qui s'intéressent à l'écologie : J.B. Foster sous-titre son ouvrage « materialism and nature », J.-M. Harribey souligne que le matérialisme est la « matrice conceptuelle » de l'écologie27, A. Lipietz souligne les racines communes etc. Nous devons donc examiner ce qu'il en est du matérialisme chez J.B. Foster.


  1. Une base « matérialiste » - la question du finalisme


J.B. Foster part des trois sortes de matérialisme identifiés par Bhaskar28 : ontologique (le social émerge du biologique et non du surnaturel), épistémologique (existence indépendante d'objets de pensée scientifique) et pratique (rôle de l'action humaine dans la reproduction et la transformation des formes sociales). Nous ne discuterons pas les thèses de Bhaskar, nous en resterons à celles de Foster.
Dans le domaine ontologique, Foster entreprend, de manière assez classique, de démontrer qu'il n'y a ni « causes finales » (téléologie) ni esprit supérieur qui serait à l'origine du monde. La « dialectique de la nature » dont il se réclame, à la suite d'Engels29, fait de « l'émergence » l'explication ultime de l'origine de ce qui est. Il n'y aura pas de désaccord ici avec les mouvements écologistes qui recourent volontiers au « systémisme ». Ce qui est moins clair est le statut de la vie, de la finalité, dans cette perspective. Car que fait Hans Jonas, souvent considéré comme l'un des fondateurs de la pensée écologiste ? Il réinstaure la finalité. Non pas une finalité suprême mais la finalité vivante, ou plutôt les finalités vivantes prises dans leurs liens réciproques, et invite à les prendre en compte afin qu’une vie « authentiquement humaine » soit possible à l’avenir. Il lie la destinée humaine à celle des autres vivants. La relation au milieu doit donc être fort différente de ce qu'elle était à l'époque du mécanisme, même émergentiste, c'est cela l'enjeu du combat écologiste. L'enjeu est bien de reconnaître aux autres espèces et aux écosystèmes une légitimité à prétendre à une place dans le monde commun, pour reprendre les termes de Bruno Latour30, et non les traiter comme de pures choses sans âme.
Foster semble reprendre cela à son compte. Il évoque les « 4 lois » de Barry Commoner31, à savoir que tout est connecté avec tout, tout doit aller quelque part, la nature sait mieux (« nature knows best ») et rien ne vient de nulle part. Mais Foster tend par ailleurs à expliquer que Marx avait raison de mener de virulentes attaques contre les « vrais socialistes », trop proches du panthéisme32. Qu'est-ce à dire ? Quand Claude Bourguignon affirme que « les sols sont vivants », par exemple, cède-t-il au « panthéisme » ? Quand Engels parle de « vengeance » de la nature33, est-ce du panthéisme ? L'écologie montre que le vivant doit son existence à un réseau très fin, immensément étendu et largement inconnu de causes et d'effets qui ne sont pas linéraires. La théorie « Gaïa » de James Lovelock34 est peut-être la plus emblématique dans ce domaine. Quelle différence avec les théories de S.J. Gould et R. Lewontin, qui semblent aussi attester de la présence de la vie un peu partout ? Foster veut réhabiliter la vie mais il veut aussi surmonter le « spiritualisme » de la « green theory »35. Qu'entend-il par « spiritualité » ? Et par « vie » ?
La question de la finalité est décisive dans la discussion sur le mécanisme. Dénoncer le mécanisme capitaliste est une chose, mais savoir par quoi on va le remplacer est au moins aussi important. Or Foster reste bien vague à ce sujet. Il ne tranche pas les débats écologistes, et ne les dépasse pas. e flou de Foster peut être interprété comme un refus de remettre en cause la très grande méfiance de la plupart des analystes marxistes à l'égard de la finalité, ce qui peut laisser toute la place à la pensée mécaniste – bien qu'on s'en défende sur le papier. Cette méfiance est d'ailleurs partagée par toute l'époque moderne, comme l'a montré Robert Lenoble : « ayant reçu de Dieu la mission d'utiliser ce splendide joujou qu'est la Nature, l'homme va en effet se comporter devant elle comme un ingénieur qui n'a plus à ménager en elle aucune valeur »36. A l'égard de la vie, il faut être dur, ne pas respecter des milieux qui sont inextricablement liés à la vie. Il faut surmonter ses peurs, accepter de ne plus être dans une attitude « de minorité » par rapport à la nature. Et Foster qui affirme lui aussi que science et technique moderne ont révolutionné l'attitude « infantile » de l'homme envers la nature37... Son ambition de démontrer que Marx avait bien le souci de la cause animale en reste au stade de projet38. Est-ce pour conforter le mécanisme ? L'ambiguïté persiste...
La discussion autour de Darwin ne permet pas non plus d'en venir aux points qui font problème. Foster montre qu'être humain et nature coévoluent de concert. Mais ce point est assimilé, depuis longtemps, dans la « green theory ». Une conception « dialectique » de la nature, assise sur des rétroactions est loin d'être nouvelle. L'écologie s'asseoit sur le « systémisme », qui présente peu de divergences avec la dialectique, sinon de vocabulaire – et surtout de sens de l'histoire. « Boucler les cycles » ? C'est le mot clé de l'écologie industrielle39. Ce n'est pas cela qui pose problème. Ce qui fait débat est que « boucler les cycles » et « coévoluer » peut se faire de différentes manières. Les modifications de ce que l'on pourrait appeler les « procédures matérielles » à l'oeuvre de manière continue dans notre environnement sont multiples et ne donnent pas toutes les mêmes résultats. Les analyses de cycle de vie qui cherchent par exemple à en rendre compte incluent un problème de pondération qui est de nature politique : le CO2 est-il « plus polluant » que les déchets nucléaires ? Le loup plus important que la tranquillité des bergers ? C'est là que commencent les problèmes d'écologie politique. C'est dans leurs réponses à ces problèmes concrets que se distinguent l'écocentrisme et l'anthropocentrisme, qui ne sont pas deux ontologies différentes mais deux éthiques environnementales40, deux manières de situer l'activité humaine par rapport aux procédures physiques à l'oeuvre dans le milieu, dont nous faisons partie de manière intégrante. L'écocentrisme reconnaît l'importance de la pérennité de l'ordre général de l'écosystème, l'anthropocentrisme se contente de rechercher la pérennité des services rendus pour les humains.
L'exemple de la bataille des écologistes autour de la chouette tachetée (« spotted owl ») relaté par Foster41 est assez exemplaire de cette tension non résolue. Foster montre alors que les écologistes ne parviennent à l'emporter que s'ils trouvent des arguments pour convaincre les ouvriers forestiers, sous-entendant par là que l'écologie est un enjeu de lutte « prolétaire », pourvu qu'on la pense adéquatement. Foster semble en déduire qu'un souci du social permettrait de distinguer les écologistes réactionnaires des autres.
Mais ce n'est pas si simple. Trois raisons peuvent éclairer la complexité des enjeux et les débats à aborder pour trouver une issue :

  • tout d'abord l'exemple pris par Foster ne représente qu'un enjeu marginal en termes de métier et d'emplois. Passer de coupes claires à une forêt gérée durablement ne remet en cause ni l’usage du bois ni les emplois afférants. A contrario l'épuisement des fossiles ou les changements climatiques mettent en cause l'existence même de secteurs d'activité entiers. A nouveau les choix technologiques sont sur le devant de la scène, et absents de l'approche de Foster. Comment pousser des choix technologiques différents ? La pensée marxiste a toujours eu tendance à considérer ces enjeux comme étant purement « techniques », s'accordant en cela avec la pensée néolibérale. Les mouvements écologistes en ont fait leur coeur de lutte, Foster ne s'interroge pas assez à ce sujet.

  • La question de la finalité, ensuite. La forêt doit-elle être gérée comme un stock de bois, qui doit se renouveler? A partir de quel arbre s'arrêter de couper ? Jusqu'à quel âge laisser vivre les arbres ? Quelle est la taille d'une population ? Quelles sont les espèces « remarquables » ? Il n'y a pas de réponse claire. Le critère pour distinguer une forêt « riche » d’une forêt « pauvre » dépend du débat entre écocentrisme et anthropocentrisme - que Foster ne dépasse donc pas, contrairement à ce qui a été annoncé42.

  • Enfin, quelles sont les motivations du militantisme écologiste ? Comment les faire croître ? Suffit-il de donner des leçons aux écologistes et de compter sur eux pour défendre les milieux ? Ou alors doit-on faire en sorte que les mouvements de travailleurs deviennent « écologistes » ? Qu'est-ce qu'un « écologiste » ? Quelles sont les tensions pour y parvenir ? Quelles sont les difficultés concrètes ? Foster n'entre pas dans ce débat, qui renvoie en grande partie à la question de la finalité, comme nous l'avons montré plus haut au sujet de Hans Jonas.



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