A l'observation des sociétés occidentales contemporaines, peut-on dire que la montée de l'activité féminine estompe les inégalités de genre ?





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date de publication08.02.2017
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A l'observation des sociétés occidentales contemporaines, peut-on dire que la montée de l'activité féminine estompe les inégalités de genre ?
- La montée de l'activité féminine se traduit par une hausse du taux d'activité féminin, c'est à dire de la part des actives parmi les femmes en âge de travailler, et aussi par une hausse de la part des femmes parmi les actifs, deux tendances remontant en France à 1964, quelques années plus tard qu'aux Etats-Unis. Ainsi les taux d'activité des femmes et des hommes tendent à converger : l'écart de 30 points en 1975 (53,3 % contre 83,9 % pour les individus âgés de 15 à 64 ans) a été divisé par trois en 30 ans (65,3 % contre 74,6 % en 2007). En termes de structure de la population active, la parité n'est plus très éloignée, puisque les femmes représentent aujourd'hui plus de 47 % des actifs.

- L'analyse sociologique définit les inégalités comme des différences d'accès à des ressources socialement prisées, ce qui nous invite à élargir le spectre des manifestations de ces égalités au-delà des indicateurs les plus communément retenus, à prendre en compte non seulement les inégalités de richesse et de participation à la vie économique et sociale, mais aussi les comportements dans la sphère privée et les trajectoires. Il faut alors prendre la véritable mesure de ce changement socio-historique fondamental des trois dernières décennies : la montée de l'activité féminine n'a-t-elle fait que déplacer et remodelé la domination masculine ou en a t-elle véritablement sapé les mécanismes fondamentaux ?
I) La montée de l'activité féminine n'a pas effacé les inégalités de genre…

A) Comme le rapport au travail est genré, l'intégration des femmes par le travail est "laborieuse"

Le travail et le genre sont originellement deux champs indépendants d'investigation sociologique, l'intérêt sociologique pour le travail étant plus ancien. On réalise ainsi a posteriori que la sociologie du travail a longtemps été aveugle aux différences de genre, alors même qu'elle s'est développée à l'observation de terrains propices à son étude. Il n'est ainsi sans doute pas anodin que ce soit l'expérimentation sur des groupes d'ouvrières qui ait permis à E. Mayo (The human problems of an industrialised civilisation, 1933) d'établir une relation entre la motivation, la reconnaissance, et la productivité; ou encore que les employés en prise avec le cercle vicieux bureaucratique qu'observe M. Crozier soient très majoritairement des employées (Le phénomène bureaucratique, 1963). Dès lors qu'elle associe les observations, les entretiens et des questionnaires sur un échantillon plus large de salarié-e-s, la sociologie du travail met en exergue la pregnance du genre dans le rapport au travail. R. Sainsaulieu ((L’identité au travail, 1977), approfondissant et nuançant la thèse de Crozier, distingue plusieurs modes d'identification et de socialisation au travail, qu'il nomme respectivement identité de fusion, de négociation, d'affinité et de retrait. Or les femmes sont surreprésentées dans le type de l'identité de retrait. Rôles, statuts et sociabilité dans la sphère professionnelle et dans la sphère privée sont donc au moins partiellement substituables, le fait d'occuper un emploi n'intègre pas mécaniquement au monde du travail.

L'intégration des femmes par l'activité professionnelle renvoie au débat sociologique autour de la socialisation au travail entre les approches fonctionnaliste et interactionniste. Cette socialisation secondaire n'est pas essentiellement une adaptation à des normes et des rôles stables, auxquels cas la montée de l'activité féminine alignerait les conditions de socialisation des femmes sur celles des hommes, mais bien une construction de normes et de rôles fluctuants, négociés et définis dans l'interaction et par la mobilisation d"'entrepreneurs de morale". On comprend alors que des métiers dont le contenu en termes de tâches est resté à peu près identique se soient dévalorisés lorsqu'ils se sont féminisés –le secrétariat, l'enseignement-, ou encore que l'on retrouve dans de nombreux milieux professionnels des couples de métiers reproduisant la hiérarchie traditionnelle des rôles genrés –le directeur et la secrétaire, le médecin et l'infirmière.
B) Comme la précarité de l'emploi est genrée, l'intégration des femmes par le travail est "incertaine"

Amorcée à la fin des Trente Glorieuses, la montée de l'activité féminine s'est poursuivie depuis une trentaine d'années dans un contexte de dégradation du marché du travail qui grève le processus d'intégration par le travail. L'activité féminine est marquée par le chômage, les formes particulières d'emploi et le temps partiel bien souvent subi. Le surchômage féminin tend à s'estomper mais reste significatif : l'écart de 4 points entre taux de chômage féminin et masculin en 1990 (10,2% contre 6,2 %) a été divisé par 4 en 17 ans (8,5 % contre 7,4 % en 2007). Les femmes sont surreprésentées dans le "halo du chômage". M. Maruani suggère dans Les mécomptes du chômage que le flou comptable, la sous-estimation du sous-emploi et la relative indifférence des politiques publiques sont liés à son caractère féminin. Dans une perspective analogue, elle avait souligné avec C. Nicole-Drancourt dans La flexibilité à temps partiel le décalage entre la représentation du travail à temps partiel comme répondant à une demande de conciliation entre vie familiale et vie professionnelle et la réalité d'horaires de travail hachés, associés à des conditions de travail désavantageuses, des salaires faibles et la quasi-absence de perspectives de carrière.

Cette segmentation genrée du marché du travail peut d'ailleurs être instrumentalisée par les employeurs. S. Beaud et M. Pialoux (Retour sur la condition ouvrière, 1999) observent ainsi dans le bassin d'emploi de Sochaux que la main d'œuvre féminine, plus docile, moins mobile, apparaît est concentrée dans les emplois les plus précaires et chez les sous-traitants où les conditions de travail sont les plus difficiles, et suggèrent que l'entrée sur le marché du travail des femmes appartenant aux classes populaires a pu faciliter l'imposition de la flexibilité et de nouvelles méthodes d'organisation du travail intensifiant les tâches à l'ensemble des ouvriers.

Ces propriétés spécifiques du travail et de l'emploi féminin se manifestent également par un rapport genré au chômage. D. Schnapper a montré que le chômage est doublement une "épreuve", comme épisode de rupture et comme révélateur de la variété des significations sociales autour de l'activité professionnelle. Dans cette étude, D. Schnapper (L’épreuve du chômage, 1981) constate que les femmes sont surreprésentées, avec les jeunes et les peu qualifiés, au sein de la population des chômeurs vivant un chômage "inversé", le renversement du stigmate usuellement associé au chômage dans leur discours est lié au défaut d'intégration par le travail et au maintien d'une identification forte aux rôles et statuts familiaux. On peut penser que ce chômage "inversé" a sans doute décliné avec l'aggravation du chômage, mais il conduit à examiner l'articulation entre vie professionnelle et vie privée. Cette intégration amoindrie, et souvent "disqualifiante" des femmes au travail suffit-elle à réduire les inégalités de genre à l'intérieur de la famille ?
C) L'activité professionnelle des femmes n'atténue que marginalement la division genrée du travail domestique.

L'ampleur statistique de la montée de l'activité féminine contraste avec la lenteur du processus menant vers une répartion plus égalitaire des tâches domestiques au sein des couples, au point où on peut s'interroger sur l'existence même de ce processus. L'enquête Emploi du Temps signale par exemple qu'en moyenne pour les couples d'actifs, le temps consacré aux tâches domestiques a augmenté de 10 minutes pour les hommes entre 1975 et 1998-99, passant de 54 minutes à 1h04, tandis qu'il se réduisait de 9 minutes pour les femmes, passant de 3h15 à 3h06, la "double journée de travail" demeure ainsi une norme statistique pour les femmes actives.

L'enquête de J.C. Kaufmann détaille dans La trame conjugale les mécanismes de reproduction de ces inégalités domestiques de genre en dépit de la montée de l'activité féminine. C'est bien l'égalitarisme qui prévaut dans les discours des jeunes couples et qui préside souvent aux pratiques au début de la vie commune, les jeunes hommes soutenant les jeunes femmes qui refusent de ressembler à leur mère "nickel", mais l'intériorisation lors de la socialisation primaire de normes de propreté différenciées conduit le plus souvent et de façon non intentionnelle à la prise à charge du linge par les femmes. On peut comprendre de la même manière que les femmes supportent l'essentiel des prestations de services fournies dans le cadre des solidarités familiales analysées par C. Attias-Donfut.

Aussi les ressources que les femmes peuvent retirer de leur participation à la vie économique sont non seulement plus faibles, mais aussi plus difficilement convertibles que pour les hommes. Cette asymétrie apparaît nettement à la lecture des annonces matrimoniales rédigées par les unes et les autres. Les capitaux échangés sur le marché matrimonial sont genrés, alors que les hommes y convertissent le capital économique et culturel accumulés par les études et le travail professionnel pour trouver une conjointe, les femmes y valorisent surtout un capital physique, et sont alors plutôt pénalisées par les études et l'activité professionnelle qui peut retarder leur entrée sur le marché matrimonial et réduire leurs chances de trouver un conjoint.
Il semblerait donc que l'activité féminine ait davantage été orientée par les inégalités de genre qu'elle ne les a infléchies. Pourtant

II) …bien qu'elle ait très fortement atténué les discriminations subies par les femmes.

A) L'activité professionnelle rend autonome.

Si la sociologie classique n'élabore pas d'analyse spécifique du genre, pour autant le genre ne lui est pas méconnu. L'attachement à la mode selon Simmel, ou à la consommation ostentatoire selon Veblen, signalent un processus d'identification par procuration : c'est parce qu'elles manquent d'instances de socialisation que l'imitation par l'intermédiaire du vêtement revêt davantage d'importance pour les femmes, qui par ailleurs ont pour rôle dans la bourgeoisie de gérer, d'organiser les dépenses somptuaires validant l'appartenance familiale à la "leisure class".

Aussi c'est en se focalisant sur les effets sociaux de l'absence d'activité professionnelle que le féminisme s'est développé à partir d'une critique sociologique de "l'éternel féminin", pour reprendre l'expression de S. de Beauvoir. B. Friedan enquêtant auprès d'Américaines ayant accédé à la middle-class met à jour le sentiment diffus de malaise consécutif à l'abandon de l'activité professionnelle, que ne compensent pas les satisfactions de la consommation, de la vie familiale et de la sociabilité de voisinage. Ce "problème sans nom" témoigne de la place cruciale occupée par l'activité professionnelle dans la construction des genres.

En effet, l'activité professionnelle intègre à la sphère marchande et monétaire, or la monétarisation des échanges objective les rapports sociaux, neutralise et aplanit les différences de statut, et restitue ainsi sur un pied d'égalité les groupes et individus stigmatisés, comme l'a souligné G. Simmel dans La philosophie de l'argent. On peut penser que les femmes dans la seconde moitié du XXème siècle ont pu bénéficier de cette émancipation par l'argent gagné. Sur ce point, l'analyse de G. Simmel converge avec celle de V. Zelizer, qui s'appuie justement sur l'argent de la femme au sein du couple pour étayer le marquage social de la monnaie : l'argent donné par le mari, l'argent de l'aide sociale et l'argent gagné ne sont pas équivalents, ce sont moins les ressources financières des femmes que leur modalité d'obtention qui sont facteurs d'autonomie ou d'assujettissement à l'ordre masculin.

En soi, l'autonomie financière des femmes n'est pas strictement conditionnée par l'activité professionnelle. La dot dans le Béarn étudié par P. Bourdieu n'est ainsi pas fongible dans le patrimoine de la famille du mari, et les travaux de R. Hoggart ou O. Schwartz soulignent que dans les familles populaires, la mère à qui mari et enfants en âge de travailler reversent leur salaire gère le budget familial. Mais cette autonomie financière apparente est un élément de la reproduction d'un ordre patriarcal, elle est conditionnée à la contribution des femmes à la reproduction de cet ordre, elle n'ouvre pas l'éventail des possibles féminins mais les circonscrit au contraire très étroitement à la sphère domestique. Avec l'activité professionnelle, l'autonomie financière permet l'indépendance, l'individualisation des pratiques et des trajectoires féminines.
B) …et va de pair avec un processus plus global d'émancipation

Les avancées législatives dans l'égalisation des conditions de sexe sont très souvent liées à la montée de l'activité féminine. Les guerres mondiales ont à la fois accéléré la féminisation de l'emploi et rendu incontournable le droit de vote des femmes, acquis en 1919 en et en 1944 en France. Pendant les 30 Glorieuses, cette féminisation a été soutenue par le droit de travailler sans l'accord de son mari (1965) et la loi contre la discrimination (1972). Le mouvement féministe s'est développé -création du MLF en 1968- et institutionnalisé -création du secrétariat d'Etat à la condition féminine en 1974-.L'encadrement de la sexualité et de la vie conjugale a également été assoupli : loi Neuwirth en 1967, divorce par consentement mutuel et loi Veil en 1975.

A l'échelle individuelle, la théorie économique rationalise avec G. Becker cette affinité entre l'entrée sur le marché du travail et la transformation des comportements et des normes à l'intérieur de la famille : l'égalisation des rémunérations du travail accroît le coût d'opportunité du travail domestique, et donc le coût des enfants, ce qui expliquerait la baisse de la fécondité, tandis que la protection sociale liée à un emploi réduirait le coût d'opportunité du divorce, dont on comprendrait alors la pression pour la libéralisation et la fréquence plus élevée.

La cohérence interne de ce modèle paraît en adéquation avec les tendances observées, mais évacue la question de la sociogenèse des dispositions au calcul individuel dans la sphère familiale et de ses inflexions culturelles. Ainsi, si l'emploi s'est féminisé dans l'ensemble des sociétés occidentales, ses effets sociaux s'encastrent dans des Mondes de l'Etat-Providence différenciés. Esping-Andersen observe ainsi que le modèle corporatiste-conservateur ralentit cette progression en accordant une large protection sociale à la conjointe comme "ayant-droit". Le modèle social-démocrate la stimule à la fois du côté de l'offre de travail en déconnectant la protection sociale du statut matrimonial, et du côté de la demande de travail en créant des emplois publics de services à la personne, mais qui transposent au marché du travail la répartition sexuée des tâches domestiques. C'est alors le modèle résiduel moins protecteur qui uniformise le plus nettement le marché du travail du point du genre.
C) L'activité féminine homogénéise la socialisation des femmes et des hommes.

C'est parce qu'elle a négligé l'impact de l'inactivité professionnelle que la sociologie fonctionnaliste de Parsons, en surlignant la complémentarité entre le rôle "instrumental" masculin et le rôle "expressif" féminin, a tendu à naturaliser les inégalités de genre. Au contraire, l'ethnographie avait identifié précocement avec M. Mead le lien entre la place occupée par les femmes dans la production et les normes régissant les relations de sexe.

La montée contemporaine de l'activité féminine tend à uniformiser les conditions de socialisation des sexes. En amont, G. Becker observe qu'elle accroît le rendement de l'investissement en capital humain pour les filles, on peut surtout penser que l'activité des mères favorise une éducation moins différenciée des filles et des garçons : dans Allez les filles !, C. Baudelot & R. Establet étayent cette tendance, tout en notant qu'elle ne suffit pas à réduire les inégalités d'accès aux positions sociales prisées.

En aval, les différences genrées de comportement s'atténuent avec l'activité féminine. Les comportements électoraux en sont un bon exemple : les taux de participation comme l'orientation du vote ont convergé, ce n'est pas le sexe mais plutôt l'inactivité féminine qui est liée à la plus faible participation à l'orientation conservatrice.
Le changement social consécutif à la montée de l'activité féminine est donc tout aussi réel que la reproduction sociale des inégalités de genre. Il faut alors peut-être concevoir l'articulation entre changement et reproduction autrement que sous le mode de l'alternative : le changement social ne se produit pas en annulant les mécanismes de reproduction, mais en les infléchissant et en les déplaçant. Aussi la montée de l'activité féminine estompe des mécanismes au sens où elle les rend moins visibles aux agents sociaux, et peut-être aussi aux sociologues.
III) En se focalisant sur l'exercice d'une activité professionnelle, on occulte les mécanismes fondamentaux de la reproduction de ces inégalités.

A) Montée de l'activité féminine ou méconnaissance du travail féminin ?

Parler d'entrée des femmes sur le marché du travail peut induire les sciences sociales en erreur en reproduisant l'euphémisation du travail féminin, la confusion entre travail et activité marchande par le sens commun. J. Scott et L. Tilly développent cette thèse dans Les femmes, le travail et la famille en répertoriant les formes plus ou moins masquées de travail productif assurées par les femmes : le travail domestique bien sûr, mais aussi le travail à façon, effectué à domicile, ou encore les travaux assurés par les femmes de paysans à la ferme, longtemps catégorisées comme ‘aides familiaux’ en France. La boutade d'A. Sauvy remarquant qu'"il suffit d'épouser sa cuisinière pour que le PIB diminue de moitié" va dans le même sens. La montée de l'activité féminine est en partie un artifice consécutif à la dénégation sociale du travail féminin. A propos de L'invention du chômage, R. Salais, N. Baverez et B. Reynaud relèvent que le chômage féminin a été longtemps sous-estimé, car il affectait des travailleuses "isolées" qui n'étaient pas comptabilisées comme chômeuses par des enquêtes qui se focalisaient sur la rupture d'une relation de travail entre un employeur et un salarié travaillant sous sa dépendance à l'intérieur d'un établissement.
B) De la discrimination à la ségrégation ?

Les inégalités relèvent de phénomènes de discrimination et de ségrégation. La montée de l'activité féminine a contribué de manière décisive à réduire la discrimination de genre, mais n'a pas significativement allégé la ségrégation. L'analyse économétrique des inégalités de salaire est éloquente : les travaux d'Oaxaca, confirmés ensuite par les études menées ensuite régulièrement en France, décomposent par la régression multivariée ces inégalités de l'ordre de 20 à 25 % en inégalités "toutes choses égales par ailleurs" et en effets de structure. A diplôme, secteur d'activité, expérience et temps de travail égaux, le différentiel de salaire entre hommes et femmes n'est que de 4 %. Ce sont donc les effets de structure qui sont responsables de l'essentiel des inégalités de genre ici.

Or ces effets de structure renvoient à la ségrégation, qui n'a été que très marginalement atténuée par la montée de l'activité féminine. En effet, cette féminisation touche d'abord les catégories qui étaient déjà féminisées (les employés plutôt que les ouvriers ou les cadres), et à l'intérieur de ces catégories, elle se fait par le bas de la hiérarchie. Ainsi, la catégorie majoritairement masculine des ouvriers s'est féminisée, mais la part des femmes est plus importante parmi les ouvriers non qualifiés (31%) que parmi les ouvriers qualifiés (11%).

Cette ségrégation de l'emploi est à rapporter à la ségrégation des genres à l'école. M. Duru-Bellat montre ainsi dans L'école des filles comment celles-ci intériorisent les jugements normatifs et normés transmis inconsciemment par les enseignants, qui les assignent aux disciplines et aux filières moins cotées, tertiaires plutôt secondaires, littéraires plutôt que scientifiques.
C) L'intersectionalité du genre

On peut se demander si en faisant du genre une variable à part, l'analyse ne se prive pas d'en apercevoir les variations sociales.

Cette intersectionalité du genre conduit par exemple à différencier les effets sociaux de l'activité féminine selon les classes sociales. Les monographies des classes populaires comme celles réalisées par R. Hoggart et O. Schwartz dégagent des spécificités concernant la condition féminine : la répartition traditionnelle des rôles y est très fortement ancrée et installe l'homme dans une relation de dépendance vis à vis de son épouse, O. Schwartz parle d'une "hétéronomie" masculine. Bien sûr, il ne s'agit pas de comparer l'ampleur de la domination masculine dans un milieu ou dans un autre, mais d'appréhender les effets contrastés de la montée de l'activité féminine. O. Schwartz étudie ainsi les relations entre la crise du bassin minier qui réduit l'emploi ouvrier, la montée de l'emploi féminin en réponse au chômage masculin et la déstructuration produite par ce renversement des normes de genre sur les familles. En milieu populaire, le bilan de la montée de l'activité féminine est mitigé : il est souvent vécu positivement par celles qui sont devenues actives mais a pu accroître la vulnérabilité globale des familles ouvrières.

Les travaux et interventions les plus récents de C. Delphy mettent également l'accent sur l'intersectionalité du genre à propos des femmes maghrébines. Le stigmate et les discriminations dont souffre la population d'origine maghrébine, tout particulièrement sur le marché du travail, touchent moins fortement les jeunes femmes. Par ailleurs, C. Delphy s'est opposée à la loi interdisant le port du "voile" à l'école et sur le lieu de travail, qui selon elle instrumentalise le féminisme à des fins … et pénalise celles qu'elle est supposée défendre.
D) Les inégalités de genre : des inégalités "à part" ou des inégalités exemplaires ?

Si la diffusion de la participation des femmes à l'activité reconnue comme professionnelle n'a pas suffi à éliminer les inégalités de genre, c'est peut-être parce que la lutte contre les inégalités de genre les a déconnectées de l'ensemble des formes de domination. Cette hypothèse est soutenue par les travaux de C. Delphy et ceux de P. Bourdieu. En reprenant la terminologie et le schéma d'analyse marxiste pour analyser les inégalités de genre, C. Delphy relie l'exploitation patriarcale des femmes par les hommes à l'exploitation capitaliste du prolétariat par la bourgeoisie, élargissant ainsi le champ d'action à la fois des luttes féministes et des luttes de classe. Dans La domination masculine, P. Bourdieu écrit : "s'il est vrai que le principe de la perpétuation de ce rapport de domination ne réside pas véritablement, ou en tout cas principalement, dans un des lieux les plus visibles de son exercice, c'est-à-dire au sein de l'unité domestique, sur laquelle certain discours féministe a concentré tous ses regards, mais dans des instances telles que l'Ecole ou l'Etat, lieux d'élaboration et d'imposition de principes de domination qui s'exercent au sein même de l'univers le plus privé, c'est un champ d'action immense qui se trouve ouvert aux luttes féministes, ainsi appelées à prendre une place originale, et bien affirmée, au sein des luttes politiques contre toutes les formes de domination". La montée de l'activité féminine favorise sans doute cette convergence des luttes contre la domination masculine et les autres formes de domination -des mouvements sociaux comme le Planning Familial, la coordination des infirmières, "Ni putes ni soumises", ou encore le mouvement gay et lesbien lorsqu'il se bat pour l'accès de tous au traitement du SIDA peuvent en être considérés comme autant d'expressions disparates-, mais n'en est pas une condition suffisante.



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