Centre rhone –alpes d’ingenerie sociale solidaire & territoriale





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Dans les sociétés humaines dominantes - c'est-à-dire occidentales -, l'évolution de la vie est conçue comme un processus dominé par l'homme qui maîtrise la nature et promet "la fin de l'Histoire dans le bonheur de tous." À quelles illusions, à quels dégâts intellectuels, sociaux, environnementaux ou humains, une telle idéologie du progrès, une telle arrogance technologique préparent-elles ?

L'homme, surtout occidental, souffre d'une maladie terrible : l'anthropocentrisme. C'est même devenu une pathologie auto-immune qui détruit son humanité etl'humanité de l'intérieur. Il semble qu'aucun remède n'existe. Quelques rares philosophes grecs ou latins - comme Lucrèce -, saint François d'Assise et aujourd'hui le pape François, Rousseau ou encore Nietzsche, ou tous ces écrivains et penseurs marcheurs que j'ai évoqués dans La Marche ; sauver le nomade qui est en nous, butent sur cette ontologie dualiste fondamentale qui oppose l'homme à la nature. D'une manière générale, les civilisations se considèrent d'autant plus avancées qu'elles se situent loin, sinon hors, de la nature comme dans les utopies : "Les forêts reculent devant les civilisations", estimait Chateaubriand. Pourquoi ?

Les travaux récents en anthropologie culturelle montrent que les ontologies fondamentales, comme le dualisme qui percole dans tous les domaines de la pensée occidentale, même en science, remontent à plus de dix mille ans. C'est notre fardeau ontologique. Et contrairement à ce que prétendent les culturalistes dualistes, nos gènes ont évolué plus vite que nos ontologies. Les idéologies de progrès œuvrant pour nous écarter de la nature se précipitent dans les illusions technicistes bien incapables de transformer nos croyances fondamentales. On a besoin de la philosophie, et surtout de l'anthropologie, pour espérer nous sortir de ces pièges ontologiques qui mettent en danger l'avenir de l'humanité. On doit édifier un anthropocentrisme responsable et éthique, car le transhumanisme sans la nature ruinera l'avenir de l'humanité.

La quête d'éternité, propre au transhumanisme dans ses versions les plus extrêmes, charrie nombre de sujets fondamentaux : pourquoi et jusqu'où repousser la mort ? Comment délimiter bons et mauvais progrès ? Comment organiser une planète de centenaires ? Consacrer sa vie à examiner l'humanité dans ses recoins les plus lointains exhorte à s'interroger tout particulièrement sur ce sujet...

Les plus anciens vestiges de préoccupation autour de la mort remontent à plus de cinq cent mille ans, donc avant l'apparition de l'Homo sapiens. Cela concerne les Néandertaliens, certainement notre ancêtre commun,Homo heidelbergensis, peut-être même d'autres. La mort et la question de la finitude ont participé de la vie des sociétés humaines et de leurs représentations du monde jusqu'au milieu du XXe siècle. Puis deux événements majeurs sont survenus : les hommes ont inventé les moyens de leur propre destruction depuis Hiroshima et Nagasaki ; ils ont fait reculer l'âge de la mort de plus d'une vingtaine d'années dans les pays développés qui font tout pour cacher la mort. La mort a été de plus en plus repoussée, et même occultée, de nos vies.

Que pourrait être une société d'immortels ? Sans doute d'un ennui prodigieux et sans projet. L'humanité s'est construite dans ses multiples rapports à la mort. S'il n'y a plus la mort, il n'y a plus d'humanité telle qu'elle a été pendant plus d'un million d'années. Alors, quelle serait cette posthumanité ? D'un point de vue anthropologique, comment imaginer une société sans des règles drastiques sur la procréation, l'inceste, la limitation des naissances ?... Ce ne peut être qu'une société hyperautoritaire, voire fasciste et eugéniste. L'éternité pour quoi ? "L'éternité, c'est long, surtout vers la fin", juge Woody Allen. Jean Renoir interrogeant son père à propos des dieux de l'Olympe lui demande pourquoi les divinités se mêlent aux affaires des mortels. "Certainement parce qu'elles s'ennuient", lui répond Auguste. Le seul avantage de l'immortalité serait de permettre des voyages interstellaires et de conquérir l'espace. Vertigineux.

Les progrès inouïs de la médecine et des modes de vie ont porté un maximum de personnes vers la limite supérieure connue de l'espérance de vie, qui est de 120 ans. Notre évolution n'a pas déplacé la limite supérieure de la vie humaine, mais amené une plus grande proportion vers cette limite. C'est pourquoi les extrapolations linéaires qui prétendent gagner dix ans, puis vingt, n'ont aucun sens. Soit on continue à buter, mais toujours en meilleure santé, sur cette limite léguée par notre évolution, soit on franchit ce seuil, et alors on pénètre dans un monde postdarwinien que personne n'a jamais imaginé. C'est tout simplement un saut quantique ou une singularité.

Pour les transhumanistes, la mort est une anomalie. Alors ils postulent que l'homme est arrivé au terme de son évolution et qu'ils prennent en main la suite grâce aux avancées prodigieuses des NBIC. S'il ne fait aucun doute qu'elles contribueront à l'amélioration de la santé, et donc de l'espérance de vie en bonne santé, ce sera autre chose que de vaincre la mort. Et, sans ironie, il va falloir qu'ils fassent vite, car ils n'ont pas l'éternité devant eux en regard de la dégradation de la qualité de la vie sur terre, les pollutions étant devenues les premières causes de mortalité.

L'espérance de vie baisse à nouveau ! C'est très sensible chez nous, mais dramatique en Russie et dans trop de pays. Car, in fine, quid d'une chance d'éternité dans des environnements de plus en plus invivables ? Nous pouvons faire confiance à la vie, et en particulier aux micro-organismes, pour voir émerger des agents indésirables - à moins d'aseptiser toute la terre, ce qui serait la mort de toute la vie. Donc, ces projets transhumanistes comportent une part utopique et une part élitiste, ou humanisme évolutionniste. C'est ce que les anthropologues nomment un fardeau de l'évolution : le sacrifice nécessaire d'une partie de la population pour que l'espèce continue à évoluer. Mais ce n'est pas de l'évolution, et encore moins de l'humanisme.

 Dans son essai La Révolution transhumaniste (Plon), Luc Ferry met en perspective les desseins "de la technomédecine et l'uberisation du monde". Vous-même, qui participez à l'Observatoire de l'uberisation, anticipez-vous les effets de cette dernière sur les transformations de nos sociétés ? Jamais, peut-être, la problématique éthique ne s'est trouvée à ce point questionnée...

La technomédecine est déjà là. Il suffit de penser aux robots pour assister les opérations - comme celles, si spectaculaires, au centre du cerveau pour pallier les effets de la maladie de Parkinson -, mais aussi à l'imagerie, aux télé-opérations, au cœur artificiel, aux prothèses externes activées par captation des ondes cérébrales, aux exosquelettes... Des objets connectés permettent de donner des informations sur notre santé, nos activités physiques, de suivre nos traitements - c'est la télémédecine. Ces données permettent de développer les méthodes de l'épidémiologie, et de faire des prédictions et des alertes sanitaires - c'est le big data, ou données massives, avec ses 3 V : variété, volume, vitesse.

Les avancées technologiques en arrivent, comme aux États-Unis, à la "Precision Medecine" : prédictive, personnalisée, participative, préventive. Cette médecine repose sur l'accès au séquençage du génome individuel et aux connaissances sur les origines ethniques et culturelles des personnes. C'est la médecine évolutionniste, qui prend en considération notre passé et notre coévolution avec les maladies et les agents pathogènes. Cela pose évidemment des questions d'éthique et de préservation des données personnelles. Il existe des sites sur lesquels des individus peuvent donner - anonymement - leurs données personnelles et médicales, comme à une époque on donnait son corps à la science. Nous n'en sommes qu'au début et cela va évoluer très vite.

L'uberisation dans ce domaine peut prendre plusieurs aspects. Côté positif, la capacité des patients et des associations de patients à participer aux avancées thérapeutiques et aux connaissances sur leurs maladies. Mais ces données peuvent faire l'objet de détournements et de commercialisations non éthiques, si ce n'est illégales. Quelle serait la préservation de la vie privée avec la possibilité pour les assurances de moduler les primes en fonction des comportements ?

Récemment, l'agence de la recherche médicale américaine - le National Institutes of Health, NIH - a donné accès à des centaines de milliers de dossiers médicaux à Google. Sans difficulté, ils ont été capables d'identifier dix personnes. Il suffit aux algorithmes de connaître quatre à cinq de ses déplacements habituels pour identifier toute personne avec une fiabilité de 95 %. Nous faisons donc face à une urgence éthique, dont nous discutons au sein de l'Institut de la Souveraineté numérique.

Les robots plus ou moins humanoïdes interviennent couramment dans les hôpitaux japonais et coréens pour l'assistance médicale. Les Asiatiques n'ont pas de difficulté dans ce genre de relation, car ils sont animistes. Cela pourrait être plus compliqué en France par la faute de l'archaïsme cartésien.

À cela s'ajoute l'intelligence artificielle. Alors, les blouses blanches seront-elles de plus en plus portées par des robots toujours plus collaboratifs ? Ce sera le cas. Vont-ils prendre la place des personnels médicaux ? C'est tout le débat entre l'intelligence artificielle et l'intelligence augmentée. Ces machines peuvent faire agir de façon plus efficace, précise et rapide. Mais elles resteront des auxiliaires, même si elles sont capables de détecter une partie de nos intentions avant même que nous n'en ayons conscience. Dès lors, cela devient plus délicat. Une personne peut susciter des réactions de la machine sans avoir agi, ou, comme dans l'excellent film Her, celle-ci peut être capable d'anticiper les désirs. Si l'uberisation au sens strict concerne les changements dans les existences consécutifs aux usages de smartphones et d'applications, cela touche plus largement à tout ce qui vient d'être évoqué.

La paléoanthropologie et l'éthologie enseignent une maîtrise particulièrement pointue de l'item "crise". "Économique", "sociale", "civilisationnelle", "spirituelle", "de valeurs", "environnementale"..., "la" crise semble être le point cardinal de notre époque. Cet emploi est-il justifié ? Ignore-t-on trop que la crise peut concentrer un formidable gisement de progrès ?

Beaucoup de personnes perçoivent l'actualité comme une crise, un désordre anormal par rapport à un état antérieur. Par définition, une crise se traduit par un dysfonctionnement. Il suffit de la traiter, et cela repartira comme auparavant. Or il ne s'agit nullement de cela : nous changeons de monde, et une grande partie de nos repères, de nos habitudes, de nos activités, de nos vies sociales, et même de nos valeurs, change. Progrès ou non ? Cela dépendra des nouvelles valeurs éthiques à venir, par exemple autour des formes de procréation et des techniques accompagnant la fin de la vie.

Vous souvenez-vous d'un monde avant le smartphone ? Cela fait à peine cinq ans. Or les usages et leurs conséquences ne répondent pas à des impératifs imposés par les entreprises ou les réseaux. Sans nier toutes les formes de pressions sociales et d'incitations commerciales, c'est bien par nos actions répétées et quotidiennes que nous élargissons l'espace digital darwinien et que nous modifions toutes nos actions les plus habituelles ; c'est de l'uberisation active, si ce n'est consentie.

Une partie des applications améliore les prestations et les services classiques : trouver des places de parking, se faire livrer des repas, partager des heures de garde des enfants, trouver un rendez-vous rapide chez un médecin... L'application la plus représentative de ces nouvelles facilités est BlaBlaCar. Ou "l'économie des interstices", qui fluidifie les demandes. Des prestations peu chères, qui rendent de grands services, dont l'économie profite aux détenteurs des plateformes et qui créent assez peu d'emplois.

Il y a aussi Uber, perçu comme le "grand méchant loup." Sa réussite dans le domaine des transports en voiture avec chauffeur se comprend par ce qu'étaient l'état archaïque et les mauvais services des taxis. Du point de vue du système ancien, il est perçu comme une concurrence déloyale et une menace de destruction. En réalité, grâce à lui, les services des taxis se sont considérablement améliorés et plusieurs milliers d'emplois de chauffeurs, en majorité tenus par de jeunes hommes de banlieue issus de la diversité et restés longtemps sans travail, ont vu le jour. Le marché s'est étendu, captant de nouveaux clients qui avaient renoncé au taxi. "Le gâteau s'est agrandi."

Actuellement, des gouvernements, en Californie, en France et en Allemagne notamment, agissent pour que le statut de ces nouveaux travailleurs et les cotisations sociales soient définis et respectés. Ce n'est là que la partie visible de l'uberisation. Les changements sont considérables dans les entreprises et dans les nouvelles façons de travailler. La société, fondée sur un pacte et des cotisations sociales liés au salariat, se trouve fortement affectée. Des robots, des algorithmes, des applications, ébranlent le travail tel que nous l'avons connu jusque-là. Va-t-on passer d'une société qui s'épuise à retrouver le plein emploi à une société dans laquelle les gains de productivité et les richesses permettront de distribuer une allocation universelle ? On l'évoque dans un nombre de plus en plus élevé de pays.

L'anthropologie indique que toute société humaine tient sa cohérence d'un récit ou d'un imaginaire partagé. Quel sera celui de demain ? Quant à l'éthologie, elle enseigne que les sociétés d'hommes et de singes les plus aptes à innover s'appuient sur des hiérarchies tolérantes et une liberté de tester et de contester les idées. Nous allons en avoir besoin.

"Ces" crises sont-elles en premier celles de "l'homme" ?

La plupart des crises sont le fait des hommes ; mais on ne nous a pas enseigné l'histoire de cette façon. La philosophie dominante consiste à rechercher des causes externes aux chutes des civilisations. Ce catastrophisme externaliste s'attache à mettre en évidence des causes naturelles ou des envahisseurs considérés comme des barbares. Les causes naturelles ne font que précipiter un état de déliquescence interne : disparition des grandes cités du Gange au Néolithique par la faute d'une grande sécheresse, issue identique pour les Mayas, fin de la civilisation minéenne et éruption du Santorin, éruptions des volcans islandais dans les années 1770 et chute de l'Ancien Régime ; éruption du Tambori et fin de l'Empire à Waterloo... Aussi dramatique qu'ait été l'anéantissement de Pompéi, cela n'a pas ébranlé l'Empire romain au faîte de sa puissance.

Jared Diamond et d'autres ont montré que les crises qui anéantissent les civilisations proviennent de leur incapacité à repenser ce qui a fait leur succès, et, surtout, à comprendre les premiers indicateurs de leur effondrement annoncé. Tout commence par la détérioration des facteurs de l'environnement : sécheresse, salinisation des sols, espèces invasives, déforestation, perte de biodiversité... Alors, ces civilisations recherchent des ressources de plus en plus loin sans tenter de résoudre les problèmes. La deuxième phase conduit à des tensions sociales de plus en plus vives et à une sclérose du système politique avec des castes de plus en plus endogamiques et coupées du reste de la société et de l'environnement. Là aussi, c'est un constat anthropologique universel, qui touche les populations les plus traditionnelles comme les civilisations, quand les élites se distancient de la nature à un tel point qu'elles refusent même de se reproduire.

Aujourd'hui, les urbanistes ont compris que la cité moderne ne s'isole plus de la nature et acceptent d'y faire entrer la nature, les biodiversités végétales et animales. C'est un changement total de paradigme - pas encore le paradis -, qu'il faut étendre à l'ensemble de la planète puisque les deux tiers de l'humanité seront urbanisés d'ici au milieu de ce siècle.

 "Cessons de croire que l'État et les politiques détiennent à titre principal les clés de l'avenir. Nous devons nous engager dans la transformation et accompagner les forces du renouveau", estimez-vous. Comment, dans le contexte de "crise", de déficit de "culture entrepreneuriale", de suprématie lamarckienne, et donc de transformation radicale, la "chose" politique et la démocratie prennent-elles place ? Quelle responsabilité doivent-elles poursuivre ?

Sur le plan politique, un constat pétrifie : aucun ministre issu de "la société civile" depuis un quart de siècle (le dernier significatif ayant été Hubert Curien) ! Les scientifiques et les entrepreneurs ne tiennent pas longtemps dans cette fonction (Francis Mer, Thierry Breton). Pourquoi ? Parce qu'un scientifique ou un entrepreneur sont confrontés à ce qu'est le monde - la nature ou le marché -, et n'agissent pas selon ce quedevrait être le monde.

Quelle est l'essence d'une démocratie qui ne peut plus admettre des personnes de la société civile ? Les gouvernements et les instances représentatives sont devenus des systèmes de plus en plus byzantins qui n'arrivent pas à produire un "choc de simplification". Leur survie réside dans la complexification, qui ne peut bénéficier qu'à une caste de plus en plus coupée des réalités du monde. Hier, la noblesse de robe sous l'Ancien Régime ; aujourd'hui, l'énarchie et ses métastases.

Les errements du capitalisme financiarisé ont fait oublier que les racines de l'économie se trouvent dans le champ de la philosophie morale, ce qui convoque tous les aspects culturels, psychologiques et cognitifs de l'agent économique (rationnel). Voilà une autre grande question de philosophie : existe-t-il de la morale dans l'évolution ou dans l'économie ? Une tradition "humaniste" très large - aussi bien religieuse que politique - considère que seules les sociétés humaines peuvent et doivent instaurer des règles morales. Pour d'autres, il y a des fondements moraux dans la nature comme dans l'économie. Le néolibéralisme n'a rien de moral, même s'il affiche clairement que ce n'est pas sa préoccupation.

Ces remarques permettent d'éclairer la situation politique actuelle. Comme dans les théories macroéconomiques, les entreprises sont les grandes absentes des débats et des enjeux politiques. Et la majorité des partis de gouvernement, de droite comme de gauche, ne voit que les grandes entreprises (quand ils s'y intéressent). Et on constate de fortes divergences entre les différentes organisations patronales et entrepreneuriales.

Les gouvernements de gauche ont souvent été plus favorables aux entreprises que ceux de droite. Toute l'écologie des TPE aux ETI en passant par le tissu des PME/PMI se retrouve bornée, d'un côté par les superbes grandes entreprises, de l'autre par la plus grande des entreprises : l'artisanat. Le secteur entrepreneurial le plus dynamique, le plus innovant, le plus créateur d'emplois et le plus actif à l'exportation est le moins représenté dans les débats alors qu'il préside aux changements actuels.
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