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CHAPITRE III

LES ECRITURES DE FEMMES ALGERIENNES DANS LE CONTEXTE DES ANNEES 90 : LE CONTEXTE DE L’URGENCE



I- Un contexte de violence, une écriture de l’urgence.
1- Un contexte de violence.

2- Une profusion de textes écrits par des femmes

3- Rendre compte d’urgence d’une situation par la littérature.

4- Plumes conjoncturelles : témoigner d’une tragédie.

II : La dimension du tragique.
1- Une tragédie au présent.

2- Le sentiment du tragique dans le caractère arbitraire de la mort.

3- Une structure tragique : le resserrement de l’espace et du temps. 

4- Sans Voix de Hafsa Zinaï Koudil : la voie de la dénonciation.

III- L’exemple de deux plumes émergentes : Maïssa Bey et Malika Mokeddem.

1- Maïssa Bey : .

2- Malika Mokeddem :.

a- Une écriture rattrapée par la tragédie ………………………………………...

b- Investir différemment l’espace textuel.

IV- Ecritures confirmées : Au cœur de la tragédie.

1- Assia Djebar.

2- Hawa Djabali.

Conclusion.


I- Un contexte de violence, une écriture de l’urgence.

1- Un contexte de violence.
Le contexte socio-politique de l’Algérie des années quatre-vingt dix a sa littérature, une littérature explicitement connectée à ce qui est appelé « tragédie algérienne », « crise algérienne », « décennie noire », marquée par la violence terroriste.

Cette littérature a énormément bénéficié des faveurs de la presse, algérienne, et étrangère, qui a publié des comptes-rendus de livres, des interviews d’écrivains. Cependant, la presse s’est contentée de souligner la valeur de « témoignage-dénonciation » de ces textes, sans prendre en considération leur valeur littéraire. Il s’agit de mettre en relation les faits fictifs et les événements historiques.

Du côté de la critique universitaire, cette littérature des années quatre-vingt dix n’est généralement pas appréhendée comme phénomène spécifique, en tant que paradigme avec des caractéristiques littéraires spécifiques, même si quelques nouveaux auteurs ont retenu l’attention des chercheurs, à l’exemple de Malika Mokeddem, Azouz Beggag, Abdelkader Djemaï…

Un colloque, tenu dans le cadre d’une convention interuniversitaire (Université d’Alger/Université de Villetaneuse), sous le titre « Paysages littéraires algériens des années 90 : témoigner d’une tragédie ? 193», sous la direction de Charles Bonn et Farida Boualit, et dont les actes ont étés publiés en 1999, retient l’attention dans le sens où « la tragédie » du référent et son témoignage par le biais de l’écriture est au centre des préoccupations des différentes articles.

La percée des écritures féminines, constatée dans les années 80 prendra de l’ampleur dans la décennie des années 90, marquée par un contexte de violence. Cette explosion de textes est le produit d’écrivaines confirmées ainsi que de nouvelles écrivaines dont certaines entameront une œuvre abondante en quelques années.

Cette focalisation sur ces écritures prises dans l’urgence du présent, l’urgence de la mort, nous amène à dire que la place de ces écritures de femmes sur le devant de la scène, au début des années quatre-vingt dix, ne serait pas le seul fait de la littérature mais le fait d’un contexte qui les a sollicitées, et sans lequel, beaucoup de ces femmes n’auraient pas écrit, si ce n’est

pour témoigner de la violence généralisée dont elles sont les premières victimes.

L’une des raisons qui confirme cette relation de concrescence entre cette littérature prolifique des années quatre-vingt dix et le contexte socio-historique de l’Algérie de cette période est l’atténuation de façon notable et synchronique des deux phénomènes à la fin de la décade.

Ces œuvres littéraires des années quatre-vingt dix retiennent notre attention par le fait qu’au-delà de leur valeur de témoignage d’une tragédie, revendiquée par leurs auteurs mêmes, elles permettent de déceler une tendance scripturaire qui est la textualisation de discours du social qui dénotent une vision de l’Histoire, vision qui se manifeste par une mise en texte de visions explicites de la réalité sociale. Ces visions sont par ailleurs assumées à travers les discours et les déclarations des auteurs de ces œuvres.
Il ne s’agit pas de reflet mécaniste de la société dans l’œuvre, mais de reproduction, ou de re-présentation du social, du social produit de nouveau, qui se veut avant tout création, même s’il semble évident qu’il s’agit de re-présentation d’un déjà là.


L’effet d’écho prégnant que produit la lecture de ces textes à travers la récurrence des thèmes et le projet de narration, pris en charge, en majorité, par des narrateurs-femmes, à la première personne, permettent de saisir, au-delà de la particularité de chaque texte, une

vision de l’histoire tragique lisible au niveau des événements diégétiques, des personnages, et de l’écriture.

Il faut rappeler qu’avant la violence physique envers les femmes, la violence verbale, en Algérie, battait son plein dès 1989, selon l’analyse de Dalila Lamarène-Djerbal  qui, après avoir rappelé les origines du mouvement fondamentaliste, le FIS194, qui « tire ses origines du mouvement réformiste religieux, qui a proposé une lecture littérale de la religion dans un but de refondation, de renaissance mythique d’une ‘‘communauté musulmane pure’’ pervertie par la colonisation », nous explique qu’ « A partir de l’année 1989, le discours de ségrégation et d’exclusion va constituer le modèle de traitement de la condition humaine et sociale des femmes. (…) La violence verbale puis physique qu’elles connaissent déjà dans les différentes sphères, et particulièrement dans celle de la famille, sera exercée dans l’espace public d’une manière légitime »195.

Il est vrai que toutes les catégories de citoyens seront touchés par la violence, cependant Dalila Lamarène-Djerbal observe que « en plus des dangers qui touchent indistinctement la population ( bombes dans les lieux publics, fusillades, massacres de groupes entiers), les femmes subiront un sort particulier du fait de leur statut : représentante du pouvoir, femme mère ou épouse de membres de service de sécurité ou des institutions de l’Etat, puis en tant que sexe, comme femmes appartenant à la communauté et dont on s’approprie naturellement et légitimement les ‘‘ services’’ »196
La gradation dans les atteintes faites aux femmes, depuis 1991, ira crescendo tel que le rappelle Dalila Lamarène-Djerbal, et que nous résumons ici :

Violences physiques à grande échelle , puis assassinats, contre les femmes qui ne respectent pas le code vestimentaire ou de conduite ; assassinat des citoyennes accusées de soutien au pouvoir ou des femmes apparentées aux membres des services de sécurité ; obligation faite aux femmes et aux familles d’entretenir les groupes armés et début des viols à travers les mariages forcés ; multiplication des enlèvements, viols sous couvert du zauadj el mut’a, enlèvements des femmes, séquestration, viols collectifs, tortures, assassinats et mutilations, sur tout le territoire197.
En revenant sur l’opacité du mouvement, dont « le déclenchement du conflit reste progressif, impalpable198 », Benjamin Stora cite trois moments possibles susceptibles d’être considérées comme le commencement du drame :
-Les émeutes d’octobre 1988, qui se concluent par l’effondrement du parti unique, le FLN. C’est ainsi que les années qui suivront, entre 1989 et 1991, seront marquées par une série de gravezs incidents provoqués par des militants islamistes.

-La date du 11 janvier 1992, l’interruption du processus électoral, suite à la démission du président Chadli Bendjedid.

- L’assassinat, le 29 juin 1992, de Mohamed Boudiaf qui avait pris la tête du haut comité d’état ( HCE ).

L’année 1993, année de l’embrasement restera, selon Benjamin Stora dans les mémoires comme l’année des assassinats perpétrés par les nouveaux mouvements islamistes, les GIA, le FIDA, ou le MEI199.

Ces Mouvements revendiqueront les assassinats, par balles,égorgement, décapitation, contre des intellectuels et des personnalités politiques et syndicales dont Djilali Liabes, l’écrivain Tahar Djaout, le psychiatre Mahmoud Boucebci, l’universitaire M’Hamed Boukhebza égorgé chez lui devant sa famille, le poète Youcef Sebti, ainsi que les assassinats et les enlèvements d’étrangers.

1994, le dramaturge Abdelkader Alloulla est assassiné. A la fin de l’année, la veille du jour de Noël, le détournement d’un Airbus de la compagnie Air France par un commando du GIA fera la une de la presse nationale et internationale.

Benjamin Stora rappelle un rapport de l’organisation non gouvernementale Human Rights Watch, du 10 février 1998, qui commence par ces phrases : « Les derniers massacres qui ont fait des centaines de victimes parmi la population civile en Algérie ont choqué l’opinion internationale. Il en va de même pour les centaines d’enlèvements, le plus souvent à l’encontre des femmes, par les groupes armés200 ».

L’historien confirme l’ampleur de la violence à l’encontre des femmes avec chiffres ‘‘officiels’’ à l’appui : « L’Algérie des années 1992-1999 présente la particularité d’être ce pays où la violence à l’égard des femmes est des plus atroces. Ainsi, le gouvernement annonce, le 22 décembre 1994, que 211 femmes ont été assassinées depuis décembre 1993, avec viols, mutilations, décapitations 201».

Des figures de femmes résistantes vont vite s’imposer sur la scène publique : femmes engagées dans la politique, femmes journalistes, membres d’associations féminines, écrivaines…

Ainsi, de nombreuses femmes vont se lancer dans l’aventure de l’écriture, à partir du conflit qui déchire leur pays et qui les dépassent. La tragédie algérienne, la   violence généralisée et la violence faite aux femmes, rythment la vie particulière de chacune dans un conflit qui échappe à tous, et où la mort est omniprésente, faisant partie de la vie quotidienne.

Dans ces productions littéraires, le lien est vite établi entre ces écritures et le contexte socio-politique, de par les thèmes évoqués, des thèmes portés sur une réalité algérienne sanglante.

Ces événements marquants, à l’exemple de l’attentat qui a visé l’aéroport, et qui sera le prétexte narratif réel de La Prière de la peur de Latifa Ben Mansour, ou des nombreux enlèvements et séquestrations d’hommes et de femmes, mais surtout de femmes, par des groupes terroristes, que reprend Hafsa Zinaï-Koudil dans Sans voix202, alimentent ces textes écrits aussi bien par des hommes que par des femmes comme une obsession.


2- Une profusion de textes écrits par des femmes
Ce qui retient notre attention, c’est cette profusion de voix féminines amorcée, certes, dans les années 80, mais qui prendra de l’ampleur dans la décennie des années 90, marquée par un contexte de violence, où on assiste à une véritable explosion de textes produits aussi bien par des écrivaines confirmées que par de nouvelles écrivaines qui entameront une œuvre abondante en quelques années.

Rachid Mokhtari parle d’une cinquantaine d’ouvrages ayant été publiés entre 1993 et 1997, en se demandant si ces ouvrages sont « seulement des transcripteurs de l’horrible islamiste, écrivant sous la contrainte de l’événement ou au contraire, des continuateurs d’un processus d’écriture qui prend racine de la génération des fondateurs du roman maghrébin moderne né sous la domination coloniale. 203»

Dans Noûn, Algériennes dans l’écriture, Christiane Achour répertorie soixante-dix œuvres de femmes publiées entre 1990 et 1998, alors que de 1947- date de la première œuvre en français- à 1990, elle ne comptabilise que cent vingt œuvres éditées, tous genres confondus.      
Sur la multiplication des témoignages de femmes, Charles Bonn note remarque que « lorsque ce quotidien est celui d’une femme, l’autre volet de ce qu’il faut bien appeler un voyeurisme du lecteur occidental est également au rendez-vous ». Il constate que « les témoignages de femmes, dans une littérature où elles étaient longtemps très minoritaires, se sont soudain multipliés au contact éditorial de l’horreur algérienne204 ».
Par ailleurs, Christiane Achour remarque que « la place que les femmes prennent sur le devant de la scène, au début des années 90, n’est, bien entendu, pas le fait de la seule littérature. Mais la littérature est présente aussi et on peut constater une manifestation de leur présence dans ces genres où elles éditaient peu.205 »

Dans un essai consacré à ce qu’on appelle la tragédie algérienne, Benjamin Stora constate que « De nombreuses femmes algériennes se sont lancées dans l’aventure de l’écriture, à partir du conflit qui déchire leur pays.206 »

L’historien affirme que « De 1992 à 1999, trente-cinq femmes algériennes ont fait paraître quarante ouvrages, en langue française, à propos des années infernales. » (p. 100), après avoir précisé que « il existe, en tout, prés d’une cinquantaine d’auteurs algériens qui ont publié au moins un ouvrage sur cette séquence »207

De même, à propos de la décennie quatre vingt-dix, Susan Ireland parle de « l’émergence d’une série de textes écrits par des algériennes et qui ont comme sujet la situation actuelle en Algérie.».208

De cette profusion de voix ( voies) , Plumes reconnues, Plumes émergentes, et Plumes conjoncturelles, voir éphémères, sont appréhendées durant cette décennie comme une expression de conjoncture dans l’urgence de dire l’instant tragique, même si quelques auteurs tentent d’échapper au témoignage, en mettant en place un monde, certes frappé par l’horreur, mais une horreur qu’ils dépasseront par une écriture qui recourt à l’imaginaire, à l’exemple de Malika Mokeddem ou de Maïssa Bey.
Par « plumes conjoncturelles », nous parlons ici de ces femmes, à l’exemple de Latifa Benmansour, Malika Ryane, Feriel Assima, Leïla Merouane, Leïla Hamoutene, Ghania Hamadou, Salima Ghezali, Rachida Titah, Nayla Imaksen, dont rien dans l’itinéraire ne laissait supposer pour les lettres, et qui ont investi un espace où quelques rares « plumes reconnues » avaient réussi à s’imposer, parmi lesquelles Assia Djebar, Hafsa Zinaï Koudil, Hawa Djabali, Leïla Sebbar.

Parmi les « plumes émergentes », des noms qui continueront à écrire après la décennie noire, jusqu’à aujourd’hui, vont s’imposer : Maïssa Bey, Malika Mokeddem, Nina Bouraoui. Ces écrivaines dépasseront le simple cadre de témoignage en ayant recours à une écriture de subversion esthétique du réel.

3- Rendre compte d’urgence d’une situation par la littérature.
Ecrivaines « reconnues », « émergentes » ou « éphémères », toutes répondent à l’urgence d’une situation exceptionnelle pour mettre l’accent sur la synchronie des faits et de leur écriture, faisant coïncider dans le temps le réel et la fiction ».

Ainsi, pour Yamilé Haraoui-Ghebalou, « le présent est pour la plupart de ces écrivains, de l’ordre de l’urgence à saisir, à fixer, à évaluer, à nommer ; mais une urgence presque toujours difficile à respecter dans la charge sans cesse évolutive de son inscription, dans le sillage sans cesse éclaté des événements, mais surtout dans l’ultime délabrement qu’elle provoque en l’être209 ».

L’urgence est ainsi associée à la « hâte », tel que l’explique Farida Boualit : « l’écriture de l’urgence draine dans sa mémoire le sème de prématurité. L’écriture serait cet acte réalisé dans un rythme d’une excessive rapidité, empêchant le contrôle et donc ‘‘bâclé’’210

Christiane Achour abonde dans le même sens en affirmant que « l’écriture des femmes- comme celle des hommes d’ailleurs-[mais, pour les femmes, les contraintes et les ruptures ont des effets plus destructeurs du fait de la fragilité de leur statut dans l’espace littéraire et public] est prise dans une ‘‘urgence’’  qui ralentit son épanouissement serein et prospectif211. »

Elle nuancera ses propos en accordant une note positive à ce dire dans l’urgence : « Cette précipitation de l’Histoire acculant la créatrice ‘‘ dos au mur’’ à dire le sang et les flammes de sa terre a, sans doute, aussi, des effets bénéfiques puisqu’il révèle certains talents et incite un plus grand nombre à écrire212 ».

Une écriture prise dans une urgence, et non pas une écriture d’«urgence », le terme ne renvoyant pas, selon Christiane Achour, à une « écriture bâclée, élaborée dans la superficialité. Urgence, c’est l’obligation où se trouve l’Algérienne de dire et de témoigner213 ».
Le terme d’urgence est ainsi associé à l’immédiateté du témoignage, sans la nécessaire distance d’une écriture de création. Ainsi, le terme « d’urgence », selon Achour, réintroduit les textes autres que littéraires, alors que le terme de création les exclut.
En d’autres termes, il y aurait une situation exceptionnelle, le contexte tragique des années quatre vingt-dix, qui aurait poussé des femmes à prendre la plume sans pour autant parler d’écrivains. Ces auteurs qui passent par la fiction, revendiquant le statut d’écrivains de par le travail de transformation du réel,  seraient dans la création, alors que, selon Farida Boualit « la création transcende les faits donc le temps ; d’où le refus de la notion d’ ‘‘écriture d’urgence’’ par certains nouveaux écrivains214 ».
Malika Ryane, après sa première expérience d’écriture, Chroniques de l’impure, paru en 1997, dans la revue Algérie Littérature/Action, parle dans l’interview accordée à cette revue, à propos de cette chronique, d’histoire-prétexte dont il faudra recomposer les faits :
« Cette histoire n’est qu’un prétexte (…) Je veux dire que je reste dans le témoignage. Il y a une mise en forme mais je n’ai pas recomposé les faits : c’est le récit d’une séquence de ma vie. Et justement, je voudrais le retravailler dans le sens d’une fiction215 ».

A la question sur les raisons l’ayant amené à écrire ce récit dans une forme entre témoignage et fiction, l’auteur insiste sur sa volonté de témoigner et sur l’écriture comme thérapie :
« Il y a plusieurs raisons. La première a été l’envie immédiate de raconter cette expérience, qui m’a marquée parce que j’ai vu la mort de près (…) j’étais rentrée chez moi et l’assassinat, les meurtres au quotidien m’y ont rattrapée. Et, au fur et à mesure, je voulais écrire cette expérience mais aussi ce que je vivais au jour le jour (…) à partir de là, je voulais témoigner, par mon écriture, de la mort des autres, cette mort à laquelle j’avais échappé 216».
Alors que Ghania Hammadou, écrivain-journaliste, auteur de deux romans, Le premier jour d’éternité217 et Paris plus loin que la France218 réfute que « l’ensemble de la littérature algérienne récente se trouve affublé du label ‘‘ littérature de l’urgence’’ (…) ‘‘l’urgence de dire l’instant tragique’’ (étant ) envisagée comme une tare, dont l’effet essentiel serait de simplifier, donc de réduire ‘‘la réalité’’219 ».
Soumya Ammar Khodja se pose la question sur le sens que revêt l’énoncé «Ecritures d’urgence » :
« Je ne peux m’empêcher de penser aux services d’urgence des hôpitaux. Etats graves, situations de maladie (éruptive), d’accidents demandant des soins immédiats, vies en danger…Je crois que ces écritures longent, au plus près, ce point nodal : là où la mort et la vie, haletantes, s’entrelacent le plus férocement jusqu’à se confondre 220».  
Il s’agit aussi de témoigner d’urgence par obligation morale, pour ne pas oublier, c’est ce que retient Farida Boualit à propos de cette notion « d’écriture d’urgence » : «  Retenons qu’il se dessine une stratégie scripturaire qui plaide pour le souci de la responsabilité morale : l’écriture a pour finalité de conjurer la mort en sauvant la mémoire ».221
Soumya Ammar Khodja rappelle que « les premières chroniques, celles de Naïla Imaksen, d’Assima Fériel, de Fatiah, de Nina Hayat, si elles sont un cri de désespoir et de révolte procèdent aussi d’un travail de deuil. ‘‘ Action sur la mort, action vers la vie, pour la vie. Mais action coûteuse, douloureuse’222’ ».
Beaucoup d’écrivains s’interrogent sur ce « dit » de l’urgence tout en se questionnant sur la légitimité de la « greffe » de l’esthétique sur le tragique à l’exemple d’Assia Djebar qui continue à écrire sans que le tragique du réel, plus destructeur pour les femmes que pour les hommes ne diminue de sa verve créatrice :

« Qu’est-ce qui a guidé ma pulsion de continuer, si gratuitement, si inutilement, le récit des peurs, des effrois, saisis sur les lèvres de mes sœurs alarmées, expatriées ou en constant danger223 ».
Assia Djebar délaisse délibérément la fiction et l’autobiographie d’une mémoire collective pour « dérouler la longue procession des morts, directement nommés. Dissémination de textes d’où toute fiction est à présent exclue. » dans Le Blanc de l’Algérie où l’écrivain n’aura jamais collé d’aussi près à l’actualité sanglante.

Malika Mokeddem assume l’appellation d’écriture d’urgence qui l’a rattrapée après deux romans de conteuse où le travail sur l’écriture prend le dessus sur toute forme de témoignage :
« (Mes) deux premiers romans sont ceux d’une conteuse. Mais, à partir du moment où les assassinats ont commencé en Algérie, je n’ai plus pu écrire de cette façon- là. Mes deux premiers livres, L’interdite et Des Rêves et des assassins, sont des livres d’urgence, ceux de la femme d’aujourd’hui rattrapée par les drames de l’histoire »224.
La femme d’aujourd’hui est rattrapée par les drames de l’histoire : il s’agit pour Malika Mokeddem comme pour les autres femmes de témoigner d’une « tragédie » ou d’un « drame » aussi bien individuel que collectif, tel que l’explique Farida Boualit :
« ‘‘Drame’’, ‘‘ tragédie’’, traduisent la manière dont ces sujets se représentent la situation actuelle de l’Algérie : une façon particulière de considérer une situation socio-historique (puisque ‘‘ tragédie’’ et ‘‘drame’’ ne sont pas des concepts qui appréhendent des objets en soi, éloignés du sujet ) est, en fait, érigée en proposition vraie 225».
Il n’y a pas que la fiction pure qui retraduit cette dimension du tragique à travers la souffrance des protagonistes- femmes impuissants, devant une « fatalité » qui n’a pas de solution, et la présence d’éléments constitutifs du tragique ; cette dimension du tragique est aussi bien énoncée à partir d’autres genres : chroniques, autobiographies, essais, qu’à partir des relations des textes à leur co-texte, tel que défini par la sociocritique : ce qui accompagne le texte, l’ensemble des autres textes, des autres discours qui lui font écho, tout ce qui est supposé par le texte et écrit avec lui 226».
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