Porte son cadavre sur les épaules





télécharger 413.5 Kb.
titrePorte son cadavre sur les épaules
page1/9
date de publication21.12.2016
taille413.5 Kb.
typeDocumentos
d.20-bal.com > droit > Documentos
  1   2   3   4   5   6   7   8   9
Moustafa MAHMOUD

L’ÉNIGME DE LA MORT
traduit de l’arabe par

Marc CHARTIER

L'énigme de la mort -1

L’ÉNIGME
Chacun de nous

porte son cadavre sur les épaules


Rien de plus étrange que la mort…

Il est bien étrange, certes, que ce qui est devienne… néant !

Les habits de deuil, la tente de réception, la musique, les porteurs d’encens, les valets aux accoutrements théâtraux…

Et nous… comme si nous assistions à une représentation. Nous n’y croyons pas.

Personne ne donne l’impression d’y croire. Même ceux qui se sont associés au cortège funèbre ne pensent à rien, sinon à suivre.

Les enfants du défunt songent uniquement à l’héritage.

Les employés des pompes funèbres, à leur paye.

Les lecteurs du Coran, à leur rémunération.

Chacun ne paraît inquiet que de son temps, de sa santé, de son argent.

Chacun a un but vers lequel il s’empresse, par crainte de le manquer. Mais il ne s’agit jamais de la mort.

Malgré toute cette émouvante mise en scène, l’inquiétude manifestée face à la mort n’est, somme toute, qu’une inquiétude pour la vie.

Personne ne semble croire à la mort ni s’en soucier… même celui qui porte le cercueil sur ses épaules. Le bois lui meurtrit le dos, mais il a l’esprit ailleurs. Il pense au moment à venir : comment le vivra-t-il ?

La mort ne concerne personne. Alors que la vie, elle, concerne tout le monde.

Plaisanterie que tout cela ? Mais alors, qui meurt ? Le mort ? Même celui-là, dira-t-on, nul ne sait ce qu’il adviendra de lui.

Montre en main, l’enterrement ne dure que quelques minutes. Le temps d’un arrêt de la circulation pour que le cortège parcoure la rue. Une pause durant laquelle les voitures s’entassent des deux côtés de la chaussée. Chaque conducteur fait retentir son klaxon. Son impatience montre une fois de plus qu’il est pressé d’arriver à destination et qu’il ne comprend pas cette réalité qu’on appelle… la mort !

Qu’est-ce que la mort ? En quoi consiste-t-elle exactement ?

Et pourquoi passe-t-elle toujours inaperçue de nous, même lorsque nous lui faisons face ?

La mort, en vérité, est vie.

Elle n’arrive pas à l’improviste.

À chaque instant, pour vivants que nous soyons, elle survient au-dedans de nous. Chaque goutte de salive, chaque larme, chaque perle de sueur contient des cellules mortes. Nous les éliminons dans un adieu sans cérémonie.

Les globules rouges naissent, vivent et meurent par millions dans notre sang, à notre insu. Et de même des globules blancs. Les cellules de chair et de graisse, celles du foie et des intestins, toutes sont de courte durée. Elles naissent et meurent, remplacées par d’autres qui mourront elles aussi. Et ainsi de suite… Leurs cadavres sont ensevelis dans les glandes ou bien éliminés par excrétion, dans le calme et le silence, et nous ne ressentons rien de ce qui s’est passé.

À chaque respiration, l’oxygène pénètre, tel du gaz butane, dans le fourneau du foie. Il y brûle une certaine quantité de chair, produisant la chaleur nécessaire pour cuire une nouvelle quantité de chair que nous ajoutons à notre masse corporelle.

Cette chaleur est la vie.

Mais elle est aussi combustion. Elle est indissociable de la mort. La destruction est inhérente à sa nature.

Chacun de nous ressemble à un cercueil marchant sur deux jambes.

Comment prétendre alors que la mort vient nous surprendre ?

Chacun de nous porte en permanence son cadavre sur les épaules.

Les pensées naissent, éclosent et s’épanouissent dans notre tête. Puis elles s’étiolent et tombent… Les sentiments s’allument et s’enflamment dans notre cœur. Puis ils se refroidissent… Notre personnalité brise son cocon progressivement, dans une mutation continue d’une forme à l’autre. Spirituellement, moralement et physiquement, nous mourons à chaque instant.

Il serait pourtant plus exact de dire que nous "vivons", physiquement, moralement et spirituellement. Car il n’existe pas la moindre différence entre la mort et la vie. La vie est l’œuvre de la mort.

Les feuilles poussent aux branches de l’arbre. Elles se flétrissent, meurent et tombent. D’autres poussent à leur place. Puis d’autres encore… L’arbre est dans cette constante activité.

Le présent est aussi le cadavre du passé, indissociablement.

Me mouvoir, c’est être à la fois présent à un endroit et absent d’un autre. Ainsi seulement je progresse et me déplace, les choses progressant avec moi.

La vie n’est pas dans un état d’équilibre. Elle est tension-distension, lutte entre deux contraires. Elle est un essai sans cesse répété, sans cesse infructueux, de conciliation entre ces contraires, dans un ensemble de constructions fragiles qui ont besoin elles-mêmes d’être conciliées entre elles… Essai qui se répète une fois, une nouvelle fois, de nombreuses fois, indéfiniment, sans jamais réussir, sans jamais parvenir à un quelconque état de stabilité.

La vie n’est pas dans l’équilibre mort-vie. Elle est faite de l’affrontement et de la lutte entre ces deux éléments. Tantôt l’un prend le dessus, tantôt l’autre…

La vie est un état critique. Elle est tension.

Nous goûtons à la mort à chaque instant. Nous la vivons… Cela ne nous trouble pas, au contraire ! Par cette mort qui est en nous, nous sentons que nous existons. Nous nous conquérons nous-mêmes. Nous nous saisissons de notre être et nous en jouissons.

Cela ne nous suffit pas. Nous nous lançons dans un autre combat avec notre société. Nous pénétrons dans une mort et une vie d’un autre ordre, sur un plan plus large, là où s’affrontent des sociétés, des systèmes, de grands ensembles humains.

À travers ce combat de plus grande envergure, nous prenons progressivement conscience de ce que nous sommes : non seulement des êtres liés à une multitude de cellules qui naissent et meurent dans notre corps individuel, mais encore des êtres tributaires de groupes humains qui naissent et meurent dans le corps de l’entière société.

En nous, la mort survient à des niveaux supérieurs.

La mort est donc un événement persistant et tenace… un événement qui frappe l’homme en pleine vigueur et les sociétés dans leur prime jeunesse.

Elle fait partie de la trame de l’être humain. Elle est dans son corps, en la moindre pulsation de son cœur, aussi exubérant de santé soit-il.

La vie jaillit de la mort. C’est par elle qu’elle prend la forme que nous ressentons et vivons, car ce que nous ressentons et vivons est l’effet de deux forces conjuguées – l’être et le néant – qui agissent tour à tour sur l’être humain dans un va-et-vient de tension-distension.

Comment expliquer alors la stupéfaction qui nous frappe lorsque l’un d’entre nous vient à mourir ? Pourquoi cette nouvelle nous semble-t-elle étrange, absurde, incroyable ? Pourquoi restons-nous interdits devant l’événement, avec le sentiment d’être trompés par nos yeux, nos sens, notre raison ?

Ensuite, après avoir détourné notre regard et chassé de notre esprit tout ce dont nous avons été témoins, nous allons notre chemin. Nous n’avons accompli, pensons-nous, que notre devoir. Une politesse, une simple formalité. C’est chose faite et nous en sommes quittes.

Pourquoi ne prenons-nous pas au sérieux cet événement ?

Pourquoi trembler de frayeur lorsque nous y pensons ? Pourquoi cette consternation lorsque nous admettons ce qui s’est passé ? Pourquoi notre vie est-elle toute bouleversée lorsque nous tenons compte de l’événement et que nous le prenons en considération ?

En fait, il s’agit là de la seule fois où nous sommes témoins directs de la mort. La mort qui survient à l’intérieur de nous-mêmes, nous ne la voyons pas. Nous ne voyons pas les globules sanguins au moment de leur naissance et de leur mort, ni les cellules lorsqu’elles disparaissent, ni la lutte à mort entre les microbes et notre organisme.

Les cellules de notre corps sont invisibles au moment où elles périssent. Tout ce qui se passe en nous se déroule dans les ténèbres… Pendant ce temps, nous dormons sur nos deux oreilles ; notre cœur bat de manière rythmée ; notre respiration se poursuit, régulière et calme.

La mort s’infiltre à pas de voleur sous le manteau de la nuit. Elle passe sur nos têtes, blanchissant un à un tous nos cheveux, sans que nous nous en rendions compte. Elle rampe, empruntant le sillage de la vie.

L’arbre perd ses feuilles, l’une après l’autre. Mais il reste droit, toujours vert apparemment, toujours en pleine vigueur… jusqu’au moment où la bourrasque fait rage. Elle le déracine et l’abat en travers du chemin. Alors seulement apparaît son aspect lamentable et pitoyable, avec ses branches desséchées et nues, ses racines pourries, ses feuilles jaunies. C’en est fini ! Ce n’est plus un arbre, mais autre chose. L’arbre est devenu du bois.

Voila ce qui se passe lorsque, sous nos yeux, un homme tombe raide mort. Ce n’est plus un homme, apparemment… Un accident étrange, à ce qu’il nous semble, survenu à l’improviste, sans crier gare… Soudainement, l’homme n’a plus le moindre souffle de vie.

Et la raison de commencer à questionner :

Disparaîtrai-je moi aussi subitement, totalement, comme cet homme ?

Et comment, alors que je ne ressens absolument rien en moi qui laisse présager une telle fin ?

Comment cela peut-il arriver, alors que le désir bouillonne en moi, que je suis débordant de volonté ? Que dis-je ! Alors que je suis la plénitude même…

Comment la plénitude peut-elle se muer en vide, en gouffre béant ?

Moi ?!...

Moi qui englobe le monde d’ici-bas ? Comment disparaîtrais-je ainsi ? Comment pourrais-je être englouti par ce misérable monde ?

Moi ?!...

Moi… un mot chargé d’électricité, comme la lumière par laquelle toute chose est visible, mais qui ne peut être vue. Un mot supérieur à tout autre, au-dessus de toute vérité. Un mot par lequel les vérités sont ce qu’elles sont.

Un mot qui dépasse toute chose, qui me dépasse moi-même, car c’est lui qui me voit et me perçoit.

Un mot diffusant sur toute chose sa radieuse lumière…

Là où m’apparaît le déchirant spectacle d’un homme qui meurt, le Moi est là, en spectateur, dominant la scène, de même qu’il domine la nature avec ses lois et ses phénomènes.

Et ce Moi mourrait ?!...

Moi ?... c’est-à-dire ?...

Qui meurt ?

C’est une partie de moi-même. C’est l’un de ces spectacles qui, par millions, me traversent l’esprit. Et je mourrais moi aussi ? Comment ?

L’interrogation ne tarde à se changer en un atroce désarroi où la logique, prise dans l’engrenage de son autodestruction, se heurte à d’irréductibles aberrations.

D’où l’éternel problème.

L’énigme de la mort.

Une énigme surgissant de l’attitude de la raison lorsque celle-ci, du contact direct avec la mort, tire immédiatement la conclusion de sa propre mort, elle qui élabore, systématise, explique et éclaire toute chose.

Elle revient pourtant à la charge :

Non !...

Ceux qui meurent, ce sont les autres ! L’histoire entière ne dit rien de "ma" mort.

Les objets sont susceptibles de changement et de substitution. Ils naissent, se détériorent et disparaissent.

Ce sont les autres hommes qui meurent. Mais moi ? Ce Moi dont aucun précédent n’annonce la mort ?

Le Moi-sujet est d’une autre matière que tous ces "objets". C’est pourquoi je puis m’en emparer, les saisir, les comprendre. Mais m’emparer de moi-même, me saisir et me comprendre, cela m’est impossible.

Le Moi est hors de portée pour qui que ce soit, y compris pour moi-même. Il échappe aux lois et aux circonstances de la vie.

Tel est bien le cercle vicieux.

Une porte reste ouverte néanmoins, laissant entrer la philosophie et permettant à la réflexion de s’immiscer. Mais cette porte est étroite, très étroite. Elle donne sur des souterrains, pour la plupart sans issue, que la pensée entreprend d’explorer.

Aventure inquiétante, terrifiante ! Captivante pourtant !

Quoi de plus captivant en effet que la vie et le destin ?

D’où venons-nous ?

Où allons-nous ?

Et comment ?

L'énigme de la mort - 2

CONTREBANDE
L’amour est un joli conte…

La mort en est l’auteur.

 

 

La vie est chaleur, combustion. Ayant pour trame la mort, elle couve en son sein la destruction.

Tout en marchant, nos corps se disloquent. À tout moment, quelque chose se désagrège de notre personne.

Chaque fois qu’elle est en pleine ardeur, notre vie, en même temps, se consume.

Le néant est enfoui au cœur même de l’existence. Il se cache dans nos corps, nos sensations, nos sentiments.

La peur, le doute, l’hésitation, l’angoisse, la paresse, la lassitude, l’affliction, le désespoir : autant de temps morts dans nos sentiments, des sensations portant la marque du néant et n’ayant d’autre explication que la faille inhérente à notre constitution. La faille est là. Nous la sentons. Nous prenons peur. Nous sommes inquiets, anxieux.

Nous nous penchons au-dedans de nous-mêmes pour scruter cette faille, quand bien même il n’y aurait rien de conscient dans cette introspection. Nous ne nous en souvenons qu’à l’instant où l’on nous annonce : Untel est mort !

Mort ?!... Comment ? Il était encore parmi nous hier soir, jusqu’à minuit. Comme c’est étrange !

Nous nous mordons les lèvres. Puis nous oublions tout, et nous retournons à notre vie routinière.

Cependant, au-dedans de nous, notre regard reste fixé sur cette faille. La même angoisse diffuse continue de nous étreindre.

Pour chacun d’entre nous, la mort crée un malaise, une interrogation. Elle est source de stupéfaction, d’angoisse, de frayeur.

Pour ce qui concerne l’univers, il en va autrement. Dans ce cas, en effet, la mort est une nécessité, un avantage, un bien. Lorsque, de loin, nous observons la mort et la vie à l’œuvre dans l’univers, elles nous apparaissent comme les deux éléments d’une même réalité. La mort semble être le complément de la vie. Elle ressemble au jardinier qui arrache les mauvaises herbes, qui égalise et bêche sa terre pour faire place aux petites pousses délicates et permettre à leurs fruits de percer.

Elle ressemble au peintre qui, d’un coup de pinceau, efface un trait de son tableau pour en faire ressortir un autre, meilleur que le premier. Elle ressemble à un créateur travesti en dévastateur. Elle abat le mur du corps, parce qu’au-delà du mur, sourd l’eau de la vie.

Essayez de vous imaginer notre monde sans la mort… depuis Adam ! Et cet entassement d’êtres créés qui ne mourraient pas ! Les hommes… les mouches… les grenouilles… la végétation… les vers… tout cela s’amoncelant, s’amoncelant encore, dans un amas sans cesse grandissant, jusqu’à obscurcir la face du soleil ! La vie ?... L’asphyxie plutôt !

L’être vivant n’aime que lui-même. Il aime le petit instant qu’il vit. C’est pourquoi il hait la mort.

La mort, pourtant, aime tous les instants. Elle aime le temps, l’avenir… Ainsi, tour à tour, les humains passent comme de la sciure au travers du crible de la mort. Sur leurs cadavres, d’autres s’élèvent, meilleurs que leurs devanciers. Et ainsi de suite…

Comme pour un montage, la mort manie les ciseaux, en déroulant le film de l’existence. Elle y découpe quelques brèves séquences de réalité.

La mort crée la réalité des choses inanimées ; celle aussi des êtres vivants.

Les choses inanimées sont limitées (c’est pourquoi l’œil peut les capter). Elles sont limitées en longueur, en largeur et en profondeur. Sinon, elles s’étendraient à perte de vue. Elles seraient insaisissables, inexistantes.

C’est leur finitude qui les fait être. Or, la finitude signifie la mort.

Êtres humains, animaux, plantes, minéraux, tous les êtres que renferme l’univers sont finis et limités. La mort les ronge de tous côtés. Elle les élague… En même temps, elle les met en relief et les fait exister. Elle les crée.

La mort est un avantage et un bien pour l’univers entier. C’est par elle que les choses existent et que les créatures sont brûlantes de sensibilité et de vitalité.

Mais elle est le pire des maux pour l’homme pris en particulier : pour toi… pour moi. Car nous sommes pour elle comme des taxes à payer pour la construction. Elle nous immole en holocauste sur l’autel de l’être.

Nous n’entendons rien à pareil sacrifice. Nous ne pouvons d’ailleurs rien comprendre, car c’est une monstruosité : un sacrifice qui signifie notre perte, notre mort !

Nous vivons au cœur de notre tragédie personnelle et nous voyons la mort comme un gouffre béant sous nos pieds. Nous nous cramponnons à tout ce que nous trouvons autour de nous : notre mère, notre épouse, nos enfants, nos amis.

Cette main que nous tenons, nous ressentons pour elle de l’affection, de l’amour, de la tendresse. Nous nous agrippons. Elle peut nous sauver du précipice qui dévale à pic devant nous.

Nous enlaçons la femme qui nous tend les bras en nous offrant son cœur et son corps, et nous dansons, comme un pont flottant au-dessus du fleuve du vide. Nous accourons vers elle pour tenter d’échapper au danger. Dans ses bras, nous ressentons la folie du plaisir et l’ivresse des sens. Nous avons l’impression de renaître, de ressusciter, d’échapper au destin.

Et nous mourons… après avoir semé notre propre image dans le corps d’une femme, après avoir passé en fraude une partie de notre être le long de ce joli pont de chair et de sang qu’elle nous a tendu, toute souriante.

L’amour dans son ensemble est un joli conte… dont l’auteur n’est autre que la mort ! Non seulement l’amour, mais encore les affections, les désirs, les craintes, les espoirs, les vagabondages de l’imagination, la pensée, l’art, la morale… Toutes ces valeurs sont redevables à la mort de leur existence.

Donnez-moi n’importe quel exemple de qualité morale, je vous montrerai que la mort y est sous-jacente.

La valeur du courage consiste en ce qu’il défie la mort.

Celle de la fermeté, en ce qu’elle s’expose à la mort.

Et ainsi de toute qualité morale : sa force est de faire front à un obstacle qui lui résiste. Par contre, elle s’écroule, entraînant avec elle son contenu, lorsqu’elle n’a plus, en face d’elle, aucune résistance.

L’artiste, le philosophe et l’homme religieux se tiennent tous les trois à la porte de la mort. Le philosophe tente de trouver une explication et l’homme religieux, une voie menant à la paix intérieure. Quant à l’artiste, il est en quête d’une voie conduisant à l’immortalité. Il cherche à laisser à la porte un enfant illégitime qui perpétue son nom : une œuvre musicale, une statue, un conte, un poème.

La mort… la surprenante mort nous crée tous.

Si nous étions immortels, nous ne ressentirions pas l’amour. Qu’est-ce, en effet, qu’aimer sinon s’agripper, s’accrocher à la vie avec frénésie, et tenter de la passer en fraude dans le ventre d’une mère, comme pour une contrebande de drogue.

Nous n’aimerions personne si nous étions immortels. Nous n’aurions aucune raison d’engendrer. Nous nous suffirions à nous-mêmes, n’ayant personne à aimer que nous-mêmes, sans besoin aucun de religion, d’art, de philosophie ou de morale.

Dans une société d’immortels, la morale n’aurait aucune justification. Elle est en effet ce béton armé avec lequel nous consolidons nos maisons délabrées et maintenons debout nos temples menaçant ruine. Si nous étions immortels, sans connaître ni maladie, ni mort, ni décrépitude, ni atteinte du mal, de quelle nécessité serait alors la morale ?

Tout ce qui est beau, bien ou bon dans notre société provient de cette faille : la mort.

Et de même pour tout ce qui est beau dans notre humanité.

Notre vie est inséparable de notre mort. Chacune est conditionnée par l’autre.

Pour être plus proches de la réalité, disons qu’il n’existe pas deux états - la vie et la mort -, mais un seul : le devenir qui, renfermant la vie et la mort, maintient leur mutuelle contradiction au fond de notre être.

État mouvant, palpitant du continuel passage de la vie à la mort et de la mort à la vie. État entretenant sans cesse et simultanément les deux germes : celui de sa croissance et celui de son anéantissement.

Aucune trêve entre les deux. Aucun équilibre. Mais un combat, une tension, une lutte sans merci, semblable à ce qui se passe en électricité lors de la jonction du pôle négatif et du pôle positif, à savoir un jaillissement d’étincelles ainsi qu’un dégagement de chaleur et de lumière. Chaleur de l’affection et lumière de la conscience qui s’emparent de l’esprit de l’homme engagé dans le combat entre les pôles négatif et positif de son être…

Dans ce combat, l’élément positif semble plus fort que le négatif. La vie semble dominer, progresser, vaincre.

Belles paroles que tout cela… mais qui, en fin de compte, n’enjolivent pas la mort à nos yeux.

Ces propos ne servent à rien. Ils ne constituent même pas des excuses pour les œuvres d’Azrâ’îl, l’ange de la mort, ces œuvres fussent-elles au profit de l’univers. Qu’avons-nous à faire avec l’univers ? Chacun de nous est, à lui seul, un univers. Et Azrâ’îl viole ce qu’il y a de plus sacré en nous : notre âme, la tienne, la mienne.

Le plus beau moment de la vie est celui où je dis : c’est moi qui ai fait, proposé, réalisé, inventé ceci ou cela. Moi… Oui, moi !

Dans mon existence, dans la tienne, il n’est rien de plus précieux que ce petit mot : MOI ! Comment imaginer alors de "je" mourrai ?...

Je puis causer la mort, tuer, me suicider.

Comment est-ce possible que la mort soit l’une des mes inventions et qu’en même temps, j’en sois l’une des victimes ?

Où est la véritable énigme ?

Est-ce la mort ?

Ou bien ce mot si court : MOI ?

L'énigme de la mort - 3
MOI
  1   2   3   4   5   6   7   8   9

similaire:

Porte son cadavre sur les épaules iconLes planètes parcourent des ellipses dont le Soleil occupe l’un des foyers
«J'ai vu plus loin que les autres parce que je me suis juché sur les épaules de géants» Isaac Newton

Porte son cadavre sur les épaules icon1. Vocation de l’entreprise
«série limitée» comportant plusieurs aspects commercial. Le futur de la société est porté sur le diversification total avec un nouveau...

Porte son cadavre sur les épaules iconAprès vw, Bruxelles va enquêter sur de possibles tests déjoués sur les téléviseurs
«La Commission européenne va enquêter sur toute allégation de tricheries sur des tests», a annoncé vendredi une porte-parole

Porte son cadavre sur les épaules iconLa cinquième partie se penche sur les croyances religieuses et l’église...

Porte son cadavre sur les épaules icon[1]. Paix et bénédiction sur Son Prophète bien-aimé Raçoûlullah!...

Porte son cadavre sur les épaules iconLes personnes handicapées vieillissantes
«éviter cette stigmatisation». Elle mise sur «une société naturellement solidaire où le droit à la différence ne poserait plus de...

Porte son cadavre sur les épaules iconRegards sur la loi de juillet 2014 relative l’ess en France
«l’incertitude sur l’objet des politiques publiques [qui] renforce l’incertitude sur le périmètre de l’Economie sociale, sur son...

Porte son cadavre sur les épaules iconMésaventures irréelles et autres considérations
«guérir», une thérapie douce qui n’aurait rien renié à l’homéopathie. Rien n’y a fait, et j’abats ici ma dernière carte; si une fois...

Porte son cadavre sur les épaules iconRésumé : Deux controverses dans les recherches marketing sont mises...

Porte son cadavre sur les épaules iconExercice 1
«La question porte sur le thème «Musique» et Pierre y a répondu correctement»






Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
d.20-bal.com