Essai sur le libre arbitre, extrait du chapitre 5 «A quoi nous conduit logiquement la thèse que nous n’avons pas le libre arbitre ?»





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Peter van Inwagen : discussion de l'argument de Frankfurt

Essai sur le libre arbitre, extrait du chapitre 5

« A quoi nous conduit logiquement la thèse que nous n’avons pas le libre arbitre ? »

5.3 La réponse à cette question est un lieu commun philosophique. Si nous n’avons pas le libre arbitre, alors il n’y a pas de responsabilité morale. Cette proposition, pourrait-on penser, mérite certainement d’être un lieu commun. Si quelqu’un vous accuse de mentir, et si vous pouvez le convaincre qu’il n’était tout simplement pas en votre pouvoir de ne pas mentir, il semble que vous avez alors fait tout ce qui était nécessaire pour vous absoudre vous-même de toute responsabilité pour ce mensonge. Votre accusateur ne peut pas dire « Je concède qu’il n’était pas en votre pouvoir de ne pas mentir ; néanmoins vous n’auriez pas dû mentir ». Doit, comme on dit, implique peut. (Bien sûr, il est peu vraisemblable que quiconque vous croirait si vous disiez qu’il n’était pas en votre pouvoir de ne pas mentir, mais ce n’est pas ce qui est en cause). De la même façon, si quelqu’un vous accuse de ne pas avoir fait quelque chose que vous auriez dû faire, il doit retirer son accusation si vous pouvez le convaincre que vous n’auriez pas pu le faire. Si, par exemple, il vous accuse de ne pas avoir parlé alors qu’un mot aurait suffi pour sauver la réputation de Jones, il doit retirer son accusation si vous pouvez le convaincre que vous étiez lié et bâillonné quand Jones était critiqué. (Ces simples faits sont en réalité un peu trop simples. Un agent peut avoir été incapable d’accomplir un certain acte à un certain moment, mais – en raison de ses capacités concernant des actes qui ont été ou auraient pu être accomplis à un moment antérieur – il peut avoir été à un moment antérieur capable d’arranger les choses de telle sorte qu’il aurait été capable d’accomplir cet acte à ce moment-là. Par exemple, je peux avoir été incapable de contribuer à une collecte de charité hier parce que j’étais enfermé dans le coffre-fort d’une banque, qui ne pouvait s’ouvrir de l’intérieur. Mais s’il s’avérait que je m’étais enfermé moi-même dans le coffre pour éviter les représentants de cette vente, peu de gens considéreraient que mon enfermement dans le coffre me donne une excuse adéquate pour ne pas avoir donné ma contribution. La raison est facile à voir : bien qu’il puisse y avoir un sens où il est vrai que je n’aurai pas pu contribuer à la collecte de charité, il y a néanmoins eu un moment – avant que je ne m’enferme moi-même – auquel j’aurais pu arranger les choses de telle sorte que j’aurais été capable d’y contribuer quand le moment de le faire serait arrivé. Dans la suite, j’ignorerai la possibilité de cas comme le coffre-fort pour éviter les détails non nécessaires dans l’énoncé de mon argument).

Il semblerait suivre de ces considérations que sans libre arbitre il n’y a pas de responsabilité morale : si la responsabilité morale existe, alors quelqu’un est moralement responsable pour quelque chose qu’il a fait ou qu’il a omis de faire ; être moralement responsable d’un acte ou d’une omission, c’est au moins avoir été capable d’agir autrement, quoi que cela puisse impliquer d’autre ; avoir été capable d’agir autrement c’est avoir le libre arbitre. Donc, si la responsabilité morale existe, quelqu’un a le libre arbitre. Donc, si nul n’a le libre arbitre, la responsabilité n’existe pas.

Il serait difficile de trouver un argument plus puissant et persuasif que ce petit argument. En tout cas c’est ce que l’on aurait pu penser. Dans un essai récent remarquable, pourtant, Harry Frankfurt a fait planer sur lui des doutes graves1. Le raisonnement de Frankfurt est essentiellement celui-ci. Il montre que l’argument dépend essentiellement de la prémisse

Une personne est moralement responsable pour ce qu’elle a fait seulement si elle aurait pu faire autrement

(Frankfurt appelle cette proposition le Principe des Possibilités Alternatives.) Il montre alors comment construire des contre-exemples à ce principe. Voici un « contre-exemple de Frankfurt » au Principe des Possibilités Alternatives. L’exemple est de mon cru, mais il ne diffère pas de manière importante des exemples de Frankfurt lui-même.

Supposons qu’un homme appelé Gunnar ait décidé de tirer sur son collègue Ridley. Supposons qu’un troisième, Cosser, désire vraiment que Gunnar tire sur Ridley. Cosser est naturellement très satisfait par l’intention présente de Gunnar de tirer sur Ridley, mais il réalise que les gens changent parfois d’avis. Il forme donc le plan suivant : si Gunnar devait changer d’avis quant à l’assassinat de Ridley, Cosser déterminerait causalement Gunnar à tirer sur Ridley. Nous pouvons supposer que Cosser est capable de manipuler le système nerveux de Gunnar, et est ainsi capable, au sens le plus plein du mot, de déterminer causalement Gunnar à agir selon ses souhaits. Supposons, en outre, qu’il n’y ait rien que Gunnar puisse faire quant aux intentions de Cosser ou quant au pouvoir de Cosser sur ses actes. Il semble alors que Gunnar n’a pas le choix de tirer ou non sur Ridley. S’il ne change pas d’avis, il tirera sur Ridley. S’il change d’avis, il tirera sur Ridley. Tout futur possible qui lui est ouvert est un futur où il tire sur Ridley. Ces futurs, il est vrai, sont de deux sortes : ceux où il tire sur Ridley sans y avoir été déterminé causalement par Cosser et ceux où il tire sur Ridley seulement parce que Cosser l’a déterminé causalement à le faire. Et il a peut-être le choix sur laquelle de ces deux sortes de futurs sera celle du futur actuel. Mais il n’a pas le choix quant au fait que le futur actuel appartiendra à l’une de ces deux sortes, et il n’a donc pas le choix quand au fait qu’il tirera sur Ridley.

Le temps passe, Gunnar ne change pas d’avis et tire sur Ridley sans y avoir été causalement déterminé par Cosser. Aurait-il pu faire autrement que de tirer sur Ridley ? Evidemment non : avant de tirer sur Ridley il n’avait pas le choix de tirer ou non sur Ridley et nous pouvons donc dire, après le fait, qu’il n’aurait pas pu faire autrement que lui tirer dessus. Est-il responsable d’avoir tiré sur Ridley ? Il semble certainement que c’est le cas, si quiconque est jamais responsable de quelque chose. Supposons, pour le moment, que Cosser n’ait pas formé son plan pour s’assurer que Gunnar tire sur Ridley. Considérons l’acte mauvais de Gunnar et introduisons dans notre description des circonstances dans lesquelles tout ce qui peut être nécessaire pour que Gunnar en soit responsable a été accompli. (Quelqu’un pourrait, par exemple, vouloir que nous incluions dans notre description de l’acte que Gunnar était sa cause immanente, à la Chisholm.) Considérons maintenant l’addition, à cette description des circonstances de l’acte de Gunnar, de l’énoncé que Cosser l’aurait déterminé causalement à l’accomplir s’il avait changé d’avis. Cet énoncé modifie-t-il le fait de la responsabilité de Gunnar ? Comment le pourrait-il ? Ce n’est rien de plus qu’un énoncé sur les dispositions causales non réalisées d’objets qui ont constitué l’environnement de Gunnar pendant une courte période qui a précédé immédiatement son acte. Aucun acte, aucune intention, aucune disposition de Cosser n’ont eu le moindre effet sur l’acte de Gunnar ou sur la délibération qui y a conduit. L’histoire causale de son acte est exactement ce qu’elle aurait été si Cosser n’avait jamais existé. Maintenant il semble indéniable que, s’il y a deux mondes possibles dans chacun desquels le même agent accomplit le même acte, et si l’histoire causale de cet acte est la même dans tous les détails dans les deux mondes, alors il n’est pas possible que l’agent soit responsable de cet acte dans un monde et pas dans l’autre. Si ce principe général est correct, cependant, alors la disposition non-actualisée de Cosser à déterminer causalement Gunnar à tirer sur Ridley ne relève pas Gunnar de sa responsabilité d’avoir tiré sur Ridley. Il est sans doute vrai que si Gunnar avait changé d’avis sur l’assassinat de Ridley, il n’aurait pas été responsable d’avoir tiré sur Ridley. Mais cette proposition est consistante avec la proposition que Gunnar est responsable d’avoir tiré sur Ridley.

Il semble que nous devions conclure que nous avons un cas véritable dans lequel un agent est moralement responsable d’avoir tiré sur un homme même s’il n’aurait pas pu faire autrement que de tirer sur cet homme. Ce cas montre que le Principe des Possibilités Alternatives est probablement faux. (Je dirai plus loin pourquoi je dis ‘probablement’.) Supposons que le Principe des Possibilités Alternatives est effectivement faux. Qu’est-ce qui s’ensuit ? Il ne s’ensuit pas que nous pourrions être moralement responsables de nos actes même si nous n’avions pas le libre arbitre ; il suit seulement que l’argument habituel pour la proposition que la responsabilité morale implique le libre arbitre a une prémisse fausse. Mais ne pourrait-il pas y avoir d’autres arguments pour la même conclusion. Ne pourrait-il pas y avoir d’autres prémisses dont cette implication pourrait être dérivée ? Je soutiendrai qu’il y en a. Je mettrai en évidence trois principes qui, ce sera mon argument, ont les caractéristiques suivantes : (i) ils impliquent que le libre arbitre est nécessaire pour la responsabilité morale ; (ii) même s’ils sont clairement en un sens « semblables au » ou « des variantes du » Principe des Possibilités Alternatives, ils sont néanmoins protégés des contre-exemples dans le style de Frankfurt. (J’appellerai les contre-exemples à des principes semblables au Principe des Possibilités Alternatives mais distincts de lui, des contre exemples dans le style de Frankfurt2. Je réserverai le terme ‘contre-exemple de Frankfurt’ aux contre-exemples au Principe des Possibilités Alternatives.)

Le Principe des Possibilités Alternatives concerne des actes accomplis (des choses que nous avons faites). A la section 5.4, je considérerai un principe concernant les actes non accomplis (des choses que nous avons omis de faire). Dans les sections 5.5 et 5.6, je considérerai deux principes sur les conséquences de ce que nous avons fait (ou omis de faire). A la section 5.7, je soutiendrai que si ces trois principes sont vrais, alors la responsabilité morale requiert le libre arbitre3.

5.4 Considérons le principe suivant (le Principe de l’Action Possible) :

PPA4 Une personne est moralement responsable d’avoir omis un acte donné seulement s’il aurait pu réaliser cet acte

Ce principe est intuitivement très plausible. Mais l’on aurait pu dire la même chose du Principe des Possibilités Alternatives. Pouvons-nous montrer que PPA est faux en construisant un contre-exemple du même type que les contre-exemples de Frankfurt au Principe des Possibilités Alternatives ? Une adaptation de la stratégie générale de Frankfurt au cas des actes non accomplis ressemblerait, je crois, à quelque chose comme ceci : un agent est en voie de décider d’accomplir ou non un certain acte a. Il décide de ne pas accomplir a, et, selon cette décision, se retient d’accomplir a5. Mais, sans qu’il le sache, il y avait plusieurs facteurs qui l’auraient empêché d’accomplir (et peut-être même de décider d’accomplir) a. Ces facteurs seraient entrés en jeu s’il avait montré la moindre tendance à accomplir (et peut-être même à décider d’accomplir) a. Mais puisqu’il n’a montré en réalité aucune tendance de ce genre, ces facteurs sont demeurés de simples dispositions non actualisées des objets constituant son environnement : ils n’ont joué aucun rôle dans sa décision de ne pas accomplir ou dans son non accomplissement de a.

Les contre-exemples supposés à PPA préparés selon cette recette ne produisent, chez moi en tout cas, aucune inclination à rejeter ce principe. Considérons-en un.

Supposons que je regarde par la fenêtre de ma maison et voie un homme être agressé et volé par plusieurs assaillants à l’allure puissante. Il me vient peut-être à l’esprit que je ferais mieux d’appeler la police. Je vais vers le téléphone puis m’arrête. Il me passe par la tête que, si j’appelais la police, les voleurs pourraient l’apprendre et faire porter sur moi leur vengeance. Et, en tout cas, la police voudrait sans doute que je fasse une déposition et même que j’aille au poste de police pour identifier quelqu’un dans une file ou que je regarde sans fin dans des livres des photographies de voyous. Il est déjà plus de onze heures, et je dois me lever tôt demain. Je décide donc « de ne pas être impliqué », retourne à mon siège, et fais sortir fermement la chose de mon esprit. Supposons aussi que, tout à fait à mon insu, il y ait eu une sorte de désastre au standard téléphonique et que pas un téléphone dans la ville ne soit en état de fonctionner pour plusieurs heures.

Suis-je responsable de ne pas avoir appelé la police ? Bien sûr que non. Je n’aurais pas pu l’appeler. Je peux être responsable de ne pas avoir essayé d’appeler la police – cela j’aurais pu le faire – ou de m’être retenu d’appeler la police, ou de m’être laissé, au fil des ans, devenir le genre d’homme qui n’appelle pas (n’essaie pas d’appeler) la police dans de telles circonstances. Je peux être responsable de mon égoïsme et de ma lâcheté. Mais je ne suis simplement pas responsable de ne pas avoir appelé la police. Ce « contre-exemple » n’est donc pas du tout un contre-exemple, et PPA est indemne.

Il est, bien sûr, proverbialement difficile de prouver une proposition universelle négative. Il y a peut-être des contre-exemples dans le style de Frankfurt à PPA. Mais je ne vois pas comment en construire un. J’en conclus que le style d’argument de Frankfurt ne peut pas être utilisé pour réfuter PPA.

5.5 Le Principe des Possibilités Alternatives et PPA sont des principes qui concernent des actes, accomplis ou non accomplis. Mais, en fait, quand nous faisons des attributions de responsabilité morale, nous ne disons pas normalement des choses comme ‘vous êtes responsable d’avoir tué Jones’ ou ‘Il est responsable de n’avoir pas arrosé les soucis’. Nous dirons plus vraisemblablement ‘Vous êtes responsable de la mort de Jones’ ou ‘Il est responsable de l’état lamentable dans lequel se trouvent les soucis’. C’est-à-dire que nous tenons normalement les gens pour responsables non de leurs actes ou de leurs omissions (au moins explicitement), mais des résultats ou des conséquences de ces actes et omissions. Que sont, ontologiquement parlant, les résultats ou conséquences de l’action et de l’inaction ? Quelle sorte de choses sont la mort de Jones et l’état lamentable des soucis ? Les termes généraux ‘événement’ et ‘état de choses’ semblent appropriés pour être appliqués à ces items. Mais que sont les événements et les états de choses ? Cette question, comme toutes les questions philosophiques intéressantes que je connais, n’a pas de réponse généralement acceptée. Les philosophes ne semblent même pas capables d’être d’accord quant au fait que les événements et les états de choses sont des particuliers ou des universaux. Pour éviter de prendre parti dans ce débat, j’adopterai la stratégie suivante : j’énoncerai un certain principe concernant l’absolution de responsabilité qui me semble plausible, pourvu que les événements et les états de choses dont nous tenons des gens pour responsables soient des particuliers ; et j’énoncerai un principe similaire qui me semble plausible, pourvu que les événements ou états de choses dont nous tenons des gens pour responsables soient des universaux ; pour chacun de ces principes, je soutiendrai qu’il ne peut pas être réfuté par ces contre-exemples dans le style de Frankfurt. Le premier de ces principes, que j’appellerai principe de la prévention possible, est :

PPP1 Une personne est moralement responsable d’un certain événement particulier seulement si elle aurait pu l’empêcher.

Ce principe porte sur les événements ; mais si nous devions examiner un autre principe, semblable par ailleurs à celui-ci, sur les « états de choses particuliers » (par exemple, sur la manière dont l’éducation secondaire est organisée en Suisse6), nous pourrions employer des arguments qui diffèrent des arguments suivants seulement par des détails linguistiques.

Que sont les événements si ce sont des particuliers ? Ce sont des réalités qui peuvent être observées, au moins s’ils consistent en changements visibles dans des particuliers visibles, rappelées, et rapportées7. Ils sont typiquement dénotés par des expressions comme ‘la chute d’Alamo’, ‘la mort de César’, ‘la mort inattendue de César’, et ‘ce que Bill a vu arriver dans le jardin’8. Comment allons-nous identifier et individualiser les événements particuliers (désormais « événements ») ? Individualiser des particuliers, que ce soit des événements, des tables ou des êtres humains est toujours une affaire complexe (voyez le bateau de Thésée). Comme le dit Davidson,

Avant d’embrasser une ontologie d’événements nous aimerions réfléchir longtemps et profondément sur les critères de leur individuation. Je suis moi-même enclin à penser que nous pouvons faire aussi bien pour les événements en général que pour les objets physiques en général (c’est-à-dire pas très bien)…9

Dans un article ultérieur à celui d’où est tirée cette citation, Davidson essaie de faire « aussi bien ». Il nous dit que trouver un critère d’individuation satisfaisant pour les événements consiste à fournir « un remplissage satisfaisant du blanc dans :

Si x et y sont des événements, alors x = y si et seulement si — »

Le « remplissage » qu’il suggère est (en gros) ‘x et y ont les mêmes causes et les mêmes effets’10. Le biconditionnel ainsi obtenu est, sans aucun doute, vrai. Mais ce biconditionnel ne sera pas « satisfaisant » pour notre objectif, qui est l’évaluation de PPP1. Ce que nous voulons être capables de faire c’est de dire si un événement qui arriverait si ce que nous avons appelé plus haut « dispositions non-actualisées des objets constituant l’environnement de l’agent » devait entrer en jeu, est le même événement que celui qui est arrivé – événement sur la responsabilité duquel nous sommes en train d’enquêter ; c’est-à-dire que nous voulons savoir comment dire d’un événement donné si lui, ce même événement, serait survenu même si les choses avaient été différentes de certaines manières spécifiées. (Car lorsque nous demandons si un agent aurait pu empêcher un certain événement e en faisant, par exemple, x, nous devrons être capables de répondre à la question de savoir si e serait survenu néanmoins si l’agent avait fait x.)

Pour voir pourquoi le critère de Davidson ne peut pas être utilisé pour répondre à notre question sur l’identité des événements, considérons le critère suivant, formellement semblable, de l’identité pour les personnes : ‘x et y sont la même personne si et seulement si x et y ont les mêmes parents par le sang, y compris leurs cousins’. Ce critère, bien qu’il soit vrai, ne nous aide pas si nous sommes intéressés par les questions contrefactuelles sur les personnes. Car, évidemment, tout homme donné pourrait avoir eu d’autres parents que ceux qu’il a en fait ; il aurait pu avoir un autre frère, par exemple. Le critère proposé par Davidson ne nous aide pas essentiellement pour la même raison : tout événement donné aurait pu avoir des effets différents de ceux qu’il a eu en fait. Par exemple, si un historien écrit, « Même si le meurtre de César n’avait pas débouché sur une guerre civile, il aurait néanmoins conduit à un large bain de sang », il n’est pas convaincu par là même de confusion conceptuelle. Mais il présuppose certainement que le même événement que nous appelons ‘le meurtre de César’ aurait pu avoir des effets différents11.

Les considérations précédentes ne sont pas proposées comme une critique du critère de Davidson, qui est, après tout, vrai, et peut être un critère très utile à employer, quand nous nous demandons si un événement cérébral donné et un événement mental donné sont un seul événement ou deux événements. Mais le critère de Davidson n’est pas le genre de critère qui nous est utile. Nous avons besoin d’un critère qui ait au critère de Davidson la même relation que ‘x et y sont le même être humain si et seulement si x et y ont la même genèse causale’ a avec le critère précédent pour l’identité personnelle. J’utilise ‘genèse causale’ d’une façon délibérément vague. Une condition nécessaire pour que x et y aient la même genèse causale est qu’ils se soient développés à partir des mêmes ovule et spermatozoïde12. Mais ce n’est pas suffisant, ou alors de « vrais » (identical) jumeaux (monozigotes) seraient numériquement identiques. Ce critère peut être utilisé pour donner du sens au discours sur ce à quoi aurait ressemblé une personne particulière si les choses s’étaient passées de manière très différente pour elle13. Pouvons-nous former un critère « contrefactuel » pour les événements qui ne soit pas pire que notre critère pour les personnes ? Je suggère que nous brisions en deux le critère de Davidson : x est le même événement que y si et seulement si x et y ont les mêmes causes. C’est-à-dire si x est le produit de certaines causes, alors, nécessairement, un événement y est le produit de ces causes si et seulement si y est x. (Remarquez la similarité de ce critère et de celui par la genèse causale pour l’identité personnelle.)

Je ne sais pas comment justifier mon intuition que ce critère est correct, pas plus que je ne sais comment justifier ma croyance dans le critère de la genèse causale. Mais les arguments doivent, évidemment, avoir une fin. Je peux seulement suggérer que, puisque les substances (comme les êtres humains et les tables) devraient être individuées par leurs origines causales, et puisque nous parlons d’événements qui, comme les substances, sont des particuliers, la suggestion présente est plausible. En outre, je suis conscient que ce critère est vague. Pour chaque histoire qui se termine, par exemple, par le meurtre de César, il n’est pas clair qu’il serait correct de dire que le meurtre a eu « les mêmes causes » que celles qu’il a eu en réalité. Mais je crois que la notion de même événement est claire, pour autant que la notion de mêmes causes est claire. Et on ne peut sûrement pas dire que le manque de clarté de cette dernière notion est sans espoir : si Cléopâtre avait empoisonné César en 48 av. J-C, alors, clairement, un événement se serait produit qui ne s’est pas produit en fait, un événement qu’il serait correct d’appeler ‘la mort de César’, et qui aurait des causes différentes de l’événement qui est appelé ‘la mort de César’. Et, tout aussi clairement, nous ne pouvons pas dire de l’événement que nous appelons en fait ‘la mort de César’, « Supposons qu’il ait été causé quatre ans auparavant par l’empoisonnement de César à Alexandrie par Cléopâtre ». En outre, il est difficile de supposer que nous soyons capables de forger un critère qui résoudra tous les « cas problématiques », puisque nous sommes incapables de forger un tel critère pour les gens, les montagnes ou les tables14.

Tandis que je pense que le critère de l’identité contrefactuelle des événements est vraie, je crois qu’il vaut la peine de montrer que l’argument qui suit requerra seulement un principe qui est impliqué par mais qui n’implique pas ce critère : si x est le produit de certaines causes, alors, nécessairement, un événement y est le produit de ces causes si y est x. Ce principe plus faible peut aussi être formulé en ces termes : aucun événement ne pourrait avoir d’autres causes que ses causes actuelles. Le critère que j’ai proposé est équivalent à la conjonction de ce principe plus faible avec la proposition que si une certaine chaîne de causes et cette chaîne seule a produit un certain événement comme son effet, alors aucun autre événement ne pourrait avoir été l’effet de cette chaîne de causes et de cette chaîne seule. Tandis que je crois que cette proposition est vraie, nous n’aurons pas besoin d’en faire usage.

Revenons maintenant à PPP1. Pouvons-nous former un contre-exemple dans le style de Frankfurt à ce principe ? Essayons.

Gunnar tire sur Ridley et le tue (intentionnellement), provoquant par là la mort de Ridley, un certain événement. Mais il y a un facteur, F, qui (i) n’a joué aucun rôle causal dans la mort de Ridley, et (ii) aurait causé la mort de Ridley si Gunnar n’avait pas tiré sur lui – ou, puisque le facteur F aurait pu causer la mort de Ridley en déterminant causalement Gunnar à tirer sur lui, nous devrions peut-être dire, « si Gunnar avait décidé de ne pas tirer sur lui » - et (iii) est tel que Gunnar n’aurait pas pu l’empêcher de causer la mort de Ridley si ce n’est en tuant lui-même, ou en décidant de tuer, Ridley. Il semble alors que Gunnar est responsable de la mort de Ridley, même s’il n’aurait pas pu empêcher la mort de Ridley.

Il est facile de voir que cette histoire est simplement inconsistante. Ce qui est dénoté en fait par ‘la mort de Ridley’ n’est pas, selon l’histoire, causé par le facteur F. Par conséquent, si Gunnar n’avait pas tiré sur Ridley, et, en conséquence, si le facteur F avait déterminé causalement que Ridley meure, il y aurait alors eu un événement dénoté par ‘la mort de Ridley’ qui aurait eu le facteur F comme sa (une de ses) cause(s). Mais cet événement aurait alors été un événement différent de l’événement qui est en fait dénoté par ‘la mort de Ridley’ ; l’événement dénoté en fait par ‘la mort de Ridley’ ne serait pas arrivé du tout. Mais si cette histoire est inconsistante, ce n’est pas un contre-exemple à PPP1. Et je ne vois pas comment construire un contre-exemple dans le style de Frankfurt à PPP1 dont on ne puisse pas montrer par un argument de ce genre qu’il est inconsistant.
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