La Réunion des orsem 123





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Marchés financiers ; autorité, puissance et souveraineté.

Ce texte est tiré d’une conférence prononcée à l’Ecole militaire, dans le cadre des conférences de l’AEMSST,

par Monsieur Hervé JUVIN, Président d’EUROGROUP Institute, le 18 novembre 2004.)

«  L’homme de guerre doit être capable de considérer longuement et fortement les mêmes objets sans en être incommodé »

Napoléon Ier ( cité par Charles de Gaulle, Le fil de l’épée)

Il


s’agit ici de politique, donc de pouvoir, de propriété, et de territoire. Le système des marchés financiers s’est étendu d’abord aux économies à partir de la décision du Président Nixon, en août 1971, de suspendre la convertibilité du dollar en or et de laisser les monnaies flotter, puis aux sociétés toute entières, à partir de l’émission des titres de leur dette sur les marchés financiers par les Etats, dans les années 1980. Mais ce système des marchés financiers est rarement considéré sous cet angle politique, qui est pourtant aujourd’hui le plus actuel, pour ne pas dire urgent. Ce système qui fait société entre nous, ou prétend y parvenir, ce système qui a fait notre richesse économique, met en effet hors-jeu un vaste ensemble d’institutions, d’autorités, de régulations, sans les remplacer. Le hors-jeu de maintes institutions nationales et internationales est patent. Le hors-jeu de maintes juridictions, de maintes lois, est patent. Le hors-jeu même de beaucoup des acteurs en charge de la défense et des sécurités est patent. Et rien ne vient. Faute de mesurer bien de quoi il s’agit, faute de considérer longuement, fortement et sans fatigue la situation radicalement nouvelle que les marchés créent dans nos démocraties, dans et à l’extérieur de nos frontières, les mots de défense et de sécurité risquent bientôt d’être des cadavres que même la nostalgie aura oubliée, tant le besoin de survivre nous emportera.
1 – Du marché comme vérité
De quoi s’agit-il ?
Le grand changement date du XVIIIè siècle ; le marché était le lieu d’exercice du contrôle et du pouvoir, il devient le lieu où s’exprime la vérité. Le marché était le lieu physique où les représentants du pouvoir contrôlaient les poids, les mesures et les monnaies, où les règles s’appliquaient pour aboutir au juste prix, rémunérant correctement le producteur, satisfaisant l’acheteur, par exemple sur la grand place du village, à jour et heure fixe. Dorénavant, c’est le prix né de la plus large confrontation d’acheteurs et de vendeurs libres qui est juste. L’espace laissé libre par le reflux du beau, du bon et du vrai, comme reflet d’un monde supérieur, est occupé par les marchés qui disent le prix, et qui disant le prix, dans des sociétés envahies par l’économie, disent aussi le bon, le beau et le vrai.
Ce changement s’inscrit dans la nature même du politique et de ce que Michel Foucault appelait la Gouvernementalité. Tout représentant du pouvoir s’interrogeait ; est-ce que j’ai bien appliqué les lois venues d’en haut – de Dieu, de la tradition, du Roi ? Après la constitution des Nations, après aussi l’essor donné au totalitarisme par les révolutions nationales, il s’interrogeait ; est-ce que j’ai bien porté la Nation et l’Etat jusqu’où ils doivent aller ? Dorénavant, la notion d’économie a envahi la gouvernementalité. De sorte que la question est ; ai-je progressé dans l’économie du pouvoir, de l’autorité, de la contrainte ? Est-ce que j’ai moins dépensé ma force, ma légitimité, ma puissance, pour agir ?
Désormais, le marché dit la vérité, y compris dans l’économie du pouvoir et de la puissance. La vérité des relations entre les acteurs est dans le marché, pour tout ce qui est rationnel dans leurs choix ( Von Mises ), certains, comme Gary Becker, diront que même ce qui est irrationnel, mais dépend d’un rapport avec le réel, y est. Et cette vérité s’impose à tous les acteurs, y compris l’Etat.
Ce changement a des conséquences très concrètes, par exemple sur la planification. Ce qui est en jeu, c’est le principe même de l’autorité centralisée. La question n’est pas qu’un pouvoir qui décide d’en haut peut se tromper, c’est qu’il se trompe nécessairement. Ce qui est en jeu, c’est l’illusion de la maîtrise du temps. Un texte de Ferguson, un penseur américain qui publie en 1767 un texte sur l’histoire des colonies américaines est intéressant à ce titre. Les Français ont développé des théories sur ce qu’il fallait faire, en voyant loin et en investissant à long terme. Ils ont perdu. Les Anglais ont cherché à tirer le maximum de ce qui valait quelque chose, tout de suite. Les affaires se sont accélérées, les entreprises sont venues, ont investi. Ils ont gagné. Les hommes des comptoirs gagnent contre les hommes du territoire.
Ce changement touche une France dans laquelle l’Etat a précédé et a modelé la société, l’économie étant un moyen et une fonction subordonnée, extérieure au pacte national. L’inverse se produit ; le modèle de l’économie est devenu le modèle de la société, et c’est l’Etat qui se trouve subordonné, extériorisé, parfois même marginalisé.
Il faut bien mesurer ce qui se dit ; c’est l’illégitimité de l’Etat, de l’administration, tels que nous en avons eu l’habitude – qui se mêlent de tout ; et qui croient qu’un point de vue d’en haut peut être le meilleur. Non, dit le monde ; plus les acteurs édictent eux-mêmes leurs règles, s’organisent eux-mêmes pour les respecter, plus l’économie du pouvoir est bonne. Le Japon et la France sont les pays qui ont fait passer la société avant l’économie. Mais c’est la même chose, dit le monde. Mais c’est la même chose, dit une Allemagne dont la monnaie et la croissance ont fait la constitution et la démocratie. Mais c’est la même chose, disent des Etats-Unis dont l’aptitude au salut individuel, à la réussite individuelle et à la consommation fonde la société et les Etats. Et c’est un premier point qui se joue entre les marchés et l’exercice du pouvoir politique ; le marché est devenu l’index du pouvoir, une bonne politique est une politique reconnue par les marchés.
2 – Du marché comme universel
Qu’est-ce qui est en jeu ?
On ne se fait plus la guerre pour un territoire, on se fait la guerre pour imposer ses lois, ses règles, ses modes de vie. Et on fait la guerre, par traités de commerce, par accords financiers, par mouvements de capitaux, pour réussir cette utopie : l’universalité du marché.
L’enjeu est la poursuite du projet occidental d’individualisation et de rationalisation, dont l’une des manifestations, parmi d’autres, est la sortie de la religion. Le marché en est l’instrument. Le marché a vocation universelle, parce qu’aucun bien, aucune relation, aucun échange, ne peut se dérouler hors de lui sans être une perte pour ses intermédiaires et pour ses acteurs ; et même, parce que tout ce qui s’oppose à la facilité des transactions, à la monétarisation de toute relation et de tout actif, comme croyance, comme valeur ou comme fidélité, doit être liquidé. Tony Blair déclarait ; « nos idéaux sont les meilleurs, et dès que les peuples ont le choix, ils les adoptent » ; et Bill Clinton précisait, au printemps 1999, devant la presse, lors de l’intervention américaine dans les Balkans ; «  le conflit n’est pas entre nous et tel ou tel peuple européen, il est entre le globalisme et le tribalisme ». En gros, si l’on fait la guerre, c’est pour se faire des clients. Le marchand suit les tanks. Et c’est presque gagné ; à part Cuba et la Corée du Nord, presque tous les pays du monde font passer la satisfaction des besoins de la population, à travers des mécanismes de marché, au premier plan de leurs règles de fonctionnement. Et, derrière les écarts politiques, idéologiques, etc., à peu près tous sont d’accord que leur participation à l’économie mondiale est la condition.
Ce gain est bien sûr paradoxal ; la « victoire » qui ouvre le marché fait peut-être des clients, pas des amis. Ce qui explique le trouble et l’anxiété de l’opinion est aussi ce qui fait la formidable continuité de notre histoire ; le projet occidental d’universalisme et de rationalité, né quelque part, voilà en gros 1000 ans, se poursuit. Mais il est illisible. Mais il s’impose plus qu’il ne convainc. Mais nous sommes étonnés de ce que nous produisons.
Cette course à l’universel a trois conséquences. La première, c’est que le monde est devenu petit, donc qu’il devient plus difficile de s’y supporter. Ce n’est pas la distance qui provoque le conflit, c’est le confinement et c’est l’interdépendance. Un mal de vivre en résulte, qui n’est pas pour rien dans l’insatisfaction de nos sociétés européennes et dans le malaise qui les traverse. Et il faut regarder avec attention ce qui se passe en Terre Sainte, entre Israël et la Palestine ; le mur qui organise la séparation entre des voisins si proches et pourtant inconciliables, parce que pas prêts à liquider leurs croyances, leurs valeurs et leurs fidélités, est la figure qui monte et qui peut-être présage un avenir bien différent de ce à quoi nous sommes habitués.
La seconde, c’est que nous n’avons plus le monopole du marché et du capitalisme. C’est une découverte que nous sommes seulement en train de faire devant la Chine, l’Inde, etc. Nos vraies armes nous étaient inconnues ; nous les reconnaissons maintenant que d’autres les brandissent contre nous. En matière de puissance, la stratégie essentielle passe par l’acquisition du capitalisme et du marché comme armes à grande rayon d’action.
La troisième, c’est que la seule force qui résiste, qui dit qu’il y a autre chose, que l’on peut, et même qu’il faut vivre autrement, c’est l’Islam. L’autre globalisme est là. Nous avons du mal à le comprendre parce que beaucoup d’entre nous viennent d’un monde, catholiques bretons, juifs pratiquants, protestants agités par leur conscience minoritaire, militants gaullistes ou communistes, où la croyance dominait l’économie. Mais c’est fini. La sortie de la religion, ce n’est pas que les églises soient vides – même si elles le sont, certaines même à Noël ou à Pâques. C’est qu’on choisit dans la religion ce qu’on prend et ce qu’on jette – d’où ce paradoxe ; jamais certaines des valeurs enseignées par les religions chrétiennes n’ont été aussi présentes dans la société, qu’au moment où les religions peuvent le moins ordonner. Et c’est le fait que la vie compte plus que la religion – comme le répètent les discours prononcés lors de l’abolition de la peine de mort en France ; rien ne vaut plus qu’une vie humaine. La religion était quelque chose qui disait que non, ce qui se passe pendant une vie engage l’éternité. Son expression la plus forte est la fameuse phrase tant reprochée à Simon de Monfort «  tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens » ; c’est ce qu’il y a de plus proche du raisonnement des suicidés kamikazes palestiniens – qu’importe de perdre cette vie si l’éternité est derrière. Nous sommes là au cœur de la stratégie – des raisons de vivre ou de mourir. Une religion qui a l’éternité en partage est non soluble dans le marché, dans le chat sur Internet et dans Pink TV. Ca résiste. D’où la surévaluation stratégique de la menace islamique ; l’Islam demeure, ou veut demeurer, une religion qui est tout ce qu’est une religion ; qui est en surplomb de toute la vie, et de toute la mort. Le problème n’est pas que les masses victimes de l’Islam soient en état d’abrutissement collectif assez évident, et que la coexistence avec des pays laïcs ou chrétiens ne va pas de soi, il est inverse ; c’est que l’Islam prouve qu’il peut attirer des diplômés de haut niveau, recruter dans les grandes écoles, et susciter une fidélité qui va jusqu’à la mort. De sorte que rien n’est plus idiot que de condamner une soi-disant déviation de l’Islam ; ce qu’il y a de plus proche d’un Islamiste d’aujourd’hui, c’est un paysan « catholique et breton » des années 1950. L’un est à une génération – un abîme – de nous ; l’autre, à nos portes, dans nos métros – et c’est toute la question.
Je crois qu’il est utile de s’arrêter sur ce point. L’extension du marché à toutes les relations économiques, mais aussi sociales et humaines, promet la fin de l’histoire – la fin en tous cas des guerres comme les horreurs nationales les ont produites. Sauf qu’avant cet éden, il faut régler un détail ; ceux qui ne veulent pas entrer dans la communauté universelle du marché. Le conflit des civilisations est inéluctable, pas du tout à cause de l’ambition de conquête des islamistes qui ont assez de problèmes à régler entre eux, à cause de l’universalisme du marché. Il vaut la peine de s’arrêter un moment sur cette question, parce qu’elle signifie que la souveraineté comme nous l’avons connue, depuis le fameux traité de Westphalie, est finie – même pour la superpuissance. Le marché ne fonctionne qu’à la conquête ; ce qui l’excite, ce sont les nouveaux marchés. L’excitation du moment sur la Chine, sur l’Inde, sur la Russie, va provoquer une nouvelle bulle – mais ça marche toujours comme ça. L’extension du marché suppose que partout soient installés des good governement, c’est-à-dire des gouvernements qui disent «  laissez tranquilles les croyances, les discours, c’est très bien, on va continuer à faire semblant, l’important c’est quand même les autoroutes, le prix du gas-oil et les films X sur le câble ». Ce n’est pas une plaisanterie ; Salman Rushdie vient d’écrire que la diffusion de la pornographie était un indicateur pertinent du développement de la civilisation, en tant qu’expression de la liberté du consommateur. Imaginez ce qu’un Jules Ferry, un Jaurés ou un Saint-Just en auraient dit ! Et l’expression est forte parce qu’elle touche un domaine qui a été supposé hors marché, relever justement de la croyance, de la morale, de la religion – Salman Rushdie dit que c’est tout le contraire, c’est justement là que doit aller aussi le marché. Le marché est universel, pas seulement dans la géographie, aussi dans les rapports humains. L’affirmation suppose surtout que plus personne ne vive selon des lois et des règles qui soient étrangères au marché, c’est-à-dire à ce que le marché présente comme sa liberté. La liberté des mœurs, la liberté des consommations, la mobilité familiale, etc., qui fabriquent l’isolement, donc le consommateur insatiable, doivent s’imposer partout parce qu’elles imposent le marché.

3 – Le marché comme territoire
Pour l’argentin cinéaste Fernando Solanas, « les agressions économiques sont beaucoup plus meurtrières que les guerres ». Non parce qu’elles font des morts, mais parce qu’elles concernent un méta-territoire qui détermine la propriété, et qui décide du pouvoir.

La stratégie, science de la puissance, mais aussi de la légitimité, demeure étonnamment muette devant l’avènement d’un nouveau territoire, celui de la finance de marché. Comme elle est muette devant ces nouveaux territoires que sont ceux de la bio-génétique des populations, ou ceux du droit. Quand une société française cotée, leader sur son marché, est rachetée par une société sise au Luxembourg, elle-même entièrement détenue par quatre fonds d’investissement domiciliés aux Iles Caïman, ce n’est sans doute pas un problème de stratégie, c’est sûrement un problème de pouvoir, de territoire, et de sécurité.
La question est que le monde du marché s’est organisé comme un territoire virtuel qui se superpose aux territoires physiques, mais avec une géographie qui est fiscale, réglementaire et institutionnelle. Dans cette carte, des coins perdus du monde, des têtes d’épingle comme les Iles Caïman, comme Chypre, occupent une place de capitales mondiales ; des lieux bien connus, comme le Luxembourg, comme la Russie, comme les îles anglo-normandes, acquièrent une dimension imprévue. D’autres en revanche sont ravalés au second rang, voire disparaissent tout à fait. Ce n’est pas rien. Cela signifie qu’ils sont l’objet, non l’acteur. Cela signifie que les prérogatives de la puissance publique – lever l’impôt, décider de la règle, appliquer la loi – s’y trouvent peu à peu retirées. Et cela signifie que la propriété de ce qui fait la richesse et l’emploi peu à peu s’en va, sans que des moyens d’action soient trouvés.
Les frontières ne sont plus supposées s’opposer aux mouvements de capitaux. La règle serait valable, si elles ne s’opposaient pas non plus aux mouvements d’information sur ces capitaux. Mais les frontières, poreuses ici, sont opaques là ; liberté de mouvement aux capitaux, blocage absolu de l’information les concernant. Liberté de mouvement aux acteurs de la finance de marché, paralysie imposée à l’enquêteur, à l’actionnaire, au magistrat. Le paradoxe de cette liberté et de cette opacité n’est pas suffisamment souligné ; il porte en lui l’explosion d’un système sans structure, sans contrôle et sans mesure. Car l’économie de marché est le fruit de la règle, et même, d’un consensus social autour de la règle et du contrat dont les conditions sont fragiles, ténues, et jamais assurées dans le temps. Car le marché est incapable d’édicter ses propres règles, mieux même, il est très capable de ruiner les conditions de son fonctionnement durable.
Les paradoxes de la libéralisation des mouvements de capitaux, non accompagnée d’organisations internationales, de garanties d’informations et de transparence à la mesure des mouvements déclenchés, sont tels qu’ils vont faire des sécurités financières et économiques un sujet majeur des dix prochaines années. De sorte que l’abaissement des frontières est illusoire, qui maintient l’opacité de l’information ; de sorte que les bénéfices bien réels enregistrés en terme de commerce, de diversification, de division des risques, et même de mise en concurrence des politiques publiques, peuvent se voir effacés par l’avantage exorbitant donné aux capitaux illégaux et à l’argent sale ; de sorte que la confusion établie entre fraude fiscale et grand banditisme, argent au noir du commerce ou de l’artisanat et capitaux des grands trafics internationaux, bénéficie exagérément aux secondes populations, l’argent du crime s’abritant derrière l’argent de la fraude pour éviter l’exposition aux regards.

L’extension des meta-propriétés, dont la finance n’est qu’une part, est considérable, au point que les territoires se voient progressivement et partiellement déshabillés de leurs prérogatives, notamment de la première ; la souveraineté. La question ; « qu’y a-t-il à défendre » a trouvé une réponse très claire quand la frontière définissait un territoire sur lequel intérêts économiques, sociaux, et politiques se trouvaient conjoints. Ils se sont disjoints. La richesse était la propriété d’une part du territoire national ; la richesse devient le résultat de la rupture avec tout territoire national. Une planète financière s’est formée, qui se joue des frontières ; consulter l’état de consolidation d’un groupe européen en dit plus sur ce plan que de longs discours. Un droit des contrats s’est mis en place, qui surplombe les droits nationaux. Une propriété du vivant se met en place, qui borne la propriété de la terre, des plantes et des animaux. Une propriété du virtuel se met en place, qui métamorphose les territoires.

Le changement majeur des dix dernières années n’est pas que la planète se soit convertie au marché, ni que le mouvement de privatisation ait bousculé les bastions des Etats ; c’est qu’une forme plus complexe et sournoise de privatisation s’est déroulée, qui permet à des formes économiques non identifiées de contrôler, d’agir et de développer des capacités inaperçues, non calculées et non mesurées pour ce qu’elles valent. Et c’est que du territoire virtuel de la finance de marché, soient sortis des acteurs assez puissants pour prendre le contrôle d’Etats, de régions, ou de portions significatives de territoires nationaux ; et la Russie, et l’Italie, et le Maroc, et Monaco, valent d’être considérés comme des Etats sous influence, sinon sous contrôle, d’acteurs financiers rassemblant mafias, sociétés, investisseurs, dans des ensembles à la fois invisibles, puissants, et actifs.
Le système financier peut être détourné ; il n’a en lui-même aucune fin, il n’est porteur d’aucun système social en lui-même. Faudra-t-il bientôt parler d’armée financière, dans le même sens qu’il est question de police financière ? Faudra-t-il parler d’exécution financière d’un acteur ou d’une puissance non-coopérative, au même titre que l’exécution des condamnés a longtemps été la clé de voûte de l’édifice pénal ? La seule certitude est que le territoire financier qui se met en place peut disposer de la puissance des Etats, il peut vider de leur substance les choix démocratiques, il ne trouve aujourd’hui ni structure, ni organisation internationale, publique ou privée, à la hauteur des défis qu’il contient.

4 – Du monde du lien au monde de la règle
Vers quoi allons-nous ?
Le monde de la Défense tel que nous l’avons connu et que nous le pensons encore est un monde du lien. L’idéologie des valeurs nationales, de la Nation en armes, de la reconquête à l’Est, de la libération puis de la reconstruction du territoire, etc., a toujours puissamment utilisé le lien, sans d’ailleurs que sa nature soit bien précisée, puisqu’aux liens du sang, magnifiquement exprimés par Barrès, se joignaient les liens de la civilisation – la dette de la colonisation payée par les spahis, les tirailleurs sénégalais ou ivoiriens, etc. Elle avait pour condition la fermeture aux frontières, une expérience historique partagée et la conscience d’un destin donnant consistance au mot de solidarité, auquel je préférerais celui de fraternité.
Je n’ai aucune fraternité d’aucune sorte avec les dealers qui sont à ma porte, et dont je n’ai pas de raison de douter qu’ils disposent de la nationalité française. Je ne ressens aucun sentiment de solidarité avec les deux millions de porteurs de carte Vitale falsifiée, qui profitent de leur présence en France pour être soignés au frais de la collectivité. Le marché des hommes, de la mobilité humaine et de l’insignifiance de la nationalité, devient l’une des ressources du renouvellement du marché du travail, du maintien à bas niveau des salaires – à travers le marché des hommes, l’économie saisit la société et tient la démocratie.
Un mot aide à y voir clair dans la transformation politique la plus importante à laquelle nous soyons confrontés ; c’est l’utilisation du mot «  invasion » dans la polémique politique. Le mot d’invasion est utilisé par le Front national, il est aussi repris d’autres ; Edith Cresson pour arrêter les magnétoscopes japonais à Poitiers, voici vingt ans, tel ou tel syndicat devant les délocalisations, tel syndicat professionnel devant les développements de commerces asiatiques ou autres ; il est intéressant parce qu’il est évidemment militaire. S’il y a invasion, il faut faire marcher l’armée.
Evidemment, ça n’est pas ça du tout. S’ils en avaient le courage, les industriels expliqueraient comment on a fait venir par villages entiers du Sahel des hommes jeunes qui ont fait l’économie de la première robotisation – et accessoirement la fortune des retraités des années 1970. S’ils en avaient le courage, les politiques d’aujourd’hui diraient comment la nationalité n’a plus aucune importance, si les gens contribuent à l’économie, soit en faisant des enfants, soit en générant de l’activité, soit en travaillant. La transformation, c’est que l’ordre du marché s’est substitué à celui de l’appartenance ; sa conséquence, c’est que le monde de la règle se substitue à celui du lien.
La différence entre invasion et ouverture, ce n’est plus le statut, l’état-civil, l’origine, la religion, la culture. C’est la règle. Ce qui est dit, même si ça n’est jamais avoué, c’est qu’être Français, c’est simplement être dans la règle de ce qui s’appelle la République – dans un ensemble de lois, de réglements, de normes, de codes, de mœurs, etc., dont le périmètre et les modalités d’expression varient d’ailleurs selon les régions, les circonstances et les heures. C’est là que ça va se jouer dans les années à venir. Car la règle est un capital structurel qui n’est pas partagé et dont les conditions d’apparition sont méconnues. Et nous avons très peu travaillé sur ce qui fait qu’un réfugié afghan ou un nomade du Kalahari va spontanément ou non entrer dans la règle en vigueur en France. Car nous venons d’un monde de l’implicite, où l’on est d’abord la fille ou le fils de, où chacun est né quelque part, d’un terroir ou d’une ville, un monde qui est inintelligent sur l’entrée dans la règle de ceux qui n’y sont pas nés – règle comme explicite, comme arbitrage, comme adaptation permanente, etc.
Le premier devoir des armées et des polices va être de garantir l’application stricte de la règle comme principe d’appartenance et de reconnaissance. S’il faut entendre Spinoza – on ne naît pas citoyen, on le devient – il faut prêter attention à Goethe, qui a des choses à dire sur ce point du débat. Que se passe-t-il quand Goethe est consulté au moment du renouveau allemand sur une anthologie littéraire ? Contrairement à ce qu’avait choisi Herder, il insiste pour que des auteurs étrangers y soient inclus ; on en tire argument pour en faire un apôtre de l’ouverture. Sans doute. Mais on oublie que le même Goethe avait écrit, quelques années avant ; «  mieux vaut une injustice qu’un désordre ». Et il expliquait qu’en des temps compliqués comme ceux que vivait l’Allemagne, avec la Révolution française, etc., le désordre du monde faisait naître d’immenses souffrances, et que construire ou reconstruire une autorité forte, capable d’injustice au nom de l’ordre, ferait naître le bien. En d’autres termes, Goethe avait tout vu ; si le monde est ouvert, la loi doit être impitoyable, et le bras de la justice tomber armé sans trop de considérations. Devant ce monde qui vient, il faut se garder de l’illusion ; il est tout, sauf confortable, sauf pitoyable, sauf amical.
Conclusion
Les relations depuis longtemps apparemment établies entre puissance, légitimité et souveraineté ne le sont plus.
Nos pays d’Europe occidentale ne savent plus ce qu’est la stratégie et ce qu’est la puissance. Ils les réduisent à des affaires militaires et diplomatiques, alors que la finance et l’argent en sont des éléments majeurs. De ce fait, ils oublient d’investir dans l’un des territoires majeurs de la souveraineté qui vient. La première source de la capacité stratégique est l’état des lieux ; relevé des forces en présence, connaissance du terrain, vision de la confrontation possible. Le général de Gaulle en faisait la capacité décisive de Napoléon Ier. La domination sans partage du politiquement correct, voire la censure des informations et des opinions, réduisent à rien cette capacité de voir le monde tel qu’il est, les territoires tels qu’ils se constituent, et le danger de marginalisation de la France telle qu’elle se regarde.
La question des relations transverses entre acteurs économiques publics et privés, sur les sujets d’intelligence collective, de capacité d’agir, n’est pas traitée ; elle est essentielle. Industriels de l’armement et des hautes technologies, banquiers, assureurs, etc., doivent être capables de décloisonner leurs horizons pour se parler. C’est une question de légitimité ; le pouvoir politique n’est plus seul légitime pour affirmer, décider, orienter.

Le marché ne comporte pas en lui-même les moyens de se réguler et de s’organiser. D’où l’urgence de recomposer sur les nouveaux territoires de souveraineté, les institutions, les réseaux et les structures permettant de porter le contrôle à la mesure des pouvoirs, et l’autorité au niveau de la puissance acquise.

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