La Réunion des orsem 123





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Comparaison des concepts de laïcité

en France et en Turquie




Par Madame Marta TOUYKOVA- GUILLEMET, Docteur en science politique IEP Paris, Chercheur associé au CEREMS (Centre d’études et de recherche de l’enseignement militaire supérieur)
Publié avec l’aimable autorisation du CEREMS

I

nitié au début du 20e s. par les élites locales, le processus de sécularisation et de laïcisation s’inscrit dans le contexte plus large de la modernisation, et de l’occidentalisation de la société turque, ainsi que de la construction d’un Etat moderne, consécutif au démantèlement de l’Empire ottoman. Ce projet témoigne de l’ouverture de ces élites à l’influence extérieure – et particulièrement européenne – ainsi que de leur volonté d’y puiser des modèles. Ainsi, le terme turc de lâiklik a-t-il été forgé à partir du vocable français.

Tout comme la France, la Turquie a introduit la laïcité dans sa législation et ses textes fondamentaux. La Turquie est ainsi devenue le premier – et reste le seul – Etat laïque du monde musulman. Elément d’autant plus notable que la tradition islamique ne permet pas aisément de dissocier le politique du religieux. Cette spécificité de la Turquie est fréquemment soulignée alors que la perspective de son éventuelle intégration au sein de l’UE se rapproche ; elle suscite des interrogations sur la compatibilité de l’islam et de la modernité. Quels sont les fondements historiques de cette laïcité à la turque et comment en établir la spécificité ? Celle-ci n’est-elle que le reflet fidèle du concept français de laïcité, ou bien ce dernier n’a-t-il pas subi une transformation substantielle en s’adaptant au contexte culturel turc ?

  • Les étapes de laïcisation en Turquie : une histoire mouvementée



Elément central du projet kémaliste de création d’un Etat-nation moderne, la laïcisation se développe en plusieurs étapes :


    1. Le gouvernement Jeune-Turc, issu de la révolution constitutionnelle unioniste de 1908, lance une première série de mesures : limitation, en 1913, de l’aire d'intervention des tribunaux religieux ; rattachement, en 1915, de tous les tribunaux au ministère de la Justice ; fonctionnarisation des oulémas ; contrôle des fondations pieuses (vâkïf) par le ministère des Finances, etc. Ces mesures introduisent une réelle sécularisation sans pour autant limiter le champ d'intervention de l’islam.




    1. C’est avec la proclamation de la République en octobre 1923 que sera mise en place une politique de laïcisation d’envergure sous l’impulsion de Mustafa Kemal.

      • La religion est progressivement évacuée de la sphère politique : l'acte le plus symbolique -et au grand retentissement dans le monde musulman- est l'abolition du califat en mars 1924. La Constitution de 1924, prévoit cependant que "la religion de l'Etat turc est l'islam" (art. 2). Ce n’est qu’en 1928 que cet article est amendé et la référence à l'islam supprimée.

L'aboutissement de cette évolution intervient en 1937, peu avant la mort d'Atatürk, lorsque le laïcisme et les cinq autres principes du kémalisme définis en 1931 ("républicanisme, progressisme, populisme, étatisme et nationalisme") sont intégrés à la loi fondamentale.

Le préambule de la constitution actuelle (1995 révisée en 2001) stipule « en vertu du principe de laïcité, les sentiments de religion, qui sont sacrés, ne peuvent en aucun cas être mêlés aux affaires de l'Etat ni à la politique ». Le texte interdit d’ailleurs toute référence à l’islam dans le nom des partis. L’art. 2 définit la République de Turquie comme « un Etat de droit démocratique, laïque et social ».

      • Ainsi que du système judiciaire. En février 1926, le Code civil turc – calqué sur le code civil suisse – remplace le code ottoman et le droit de la charia. Les tribunaux religieux sont supprimés et le système judiciaire est entièrement réorganisé, cette réforme est largement inspirée du modèle français : dans ce domaine la laïcisation est totale.

      • Et de la sphère sociale avec la réforme de l’alphabet et la réforme linguistique ; l'obligation de lancer l'appel à la prière et de prier en turc, et non plus en arabe ; l’adoption du calendrier chrétien ; l'intégration des écoles religieuses au système scolaire public ; les réformes vestimentaires, etc.



  • Deux conceptions divergentes de la laïcité



Dans les deux pays la redéfinition des rapports entre l’Etat et le religieux consacre l’égalité de tous les citoyens indépendamment de leur confession et exclut la notion de religion d’Etat. Il existe toutefois des différences de fond entre les deux conceptions de la laïcité.

En France, les mesures de sécularisation et de laïcisation mises en place au cours du 19e siècle aboutissent à la séparation de l’Eglise et de l’Etat promulguée par la loi de 1905. L’Etat se désinvestit et adopte une neutralité à l’égard du religieux. (L’Alsace, la Moselle et certains TOM bénéficient néanmoins d’un statut dérogatoire).

En France, la laïcité peut se définir comme une remise en cause du monopole d’une religion (E. Poulat http://islamlaicite.org/article227.html). Alors que la Turquie, bien que république laïque, n’en demeure pas moins un pays où l’islam sunnite constitue une « religion d’Etat par défaut » (O. Roy http://www.universalis.fr/statiques/TDS/turquie/extrait.pdf), la seule religion prise en compte et souvent en charge par le pouvoir. De fait, la Turquie se rapproche des Etats qui reconnaissent l’autorité d’une religion mais pas son autonomie vis-à-vis de l’Etat.

Le modèle de la laïcité turque vise à établir un contrôle de l’Etat sur un islam national. Pour exercer sa tutelle, l’Etat est doté de moyens juridiques et administratifs. Placée sous l’autorité du Premier Ministre, la Direction des affaires religieuses est la seconde administration du pays – après l’armée – par ses effectifs et son budget. Elle contrôle les mosquées ; nomme ou destitue les imams et muezzins, après avoir surveillé leur formation ; supervise l’enseignement de l’islam, etc. Elle est censée veiller à l’apolitisme de l’islam et dispose ainsi des moyens d’un contrôle permanent de l’appareil clérical, et d’orientation de la vie religieuse du pays.


  • La laïcité en Turquie : un principe contesté et fragilisé ?


Mise en œuvre depuis plus de 70 ans et inscrite dans la loi fondamentale, la laïcité n’en a pas moins connu des remises en cause épisodiques, et ce, dès la mort de Mustafa Kemal et l’instauration du multipartisme (1946). Les tensions qui en ont découlé se sont soldées à deux reprises par des interventions militaires (1971, 1980), l’Armée turque s’étant ainsi posée en garante de la laïcité.

La contestation du modèle laïque est principalement issue de mouvements se réclamant d’un islam politique. Ceux-ci revendiquent l’aménagement du principe de laïcité en vue d’accroître le rôle de la religion dans la vie publique. D’autre part, comme la France, la Turquie a connu des incidents provoqués par le port du foulard (türban) par des étudiantes à l’Université, qui ont relancé les querelles et les interrogations sur la nécessité d’adapter l’arsenal juridique face à l’incontestable renouveau du religieux dans la société turque.

Si le développement de courants islamisants témoigne du retour de la religion dans l’espace politique turc, il semble cependant que la majorité de ceux-ci soient modérés et attachés au régime démocratique. La trajectoire de l’AKP (Parti de la justice et de développement) actuellement au pouvoir et pourtant issu de l’ancien parti islamiste du Refah (bien-être), est une bonne illustration de ce phénomène, même si l’AKP ne peut, dans l’état actuel de son programme, être qualifié d’islamiste (D. Billion http://www.politiqueinternationale.com/PI_PSO/fram_revpde_ar_02101.htm. La laïcité reste donc en Turquie un concept assez éloigné de celui que prône le modèle français. Si la laïcité est effectivement inscrite dans le droit de ce pays, l’islam y occupe en pratique une place centrale. L’emprise de cette religion sur la société n’excède cependant pas le poids considérable de l’orthodoxie en Grèce ou du catholicisme en Pologne. Le risque persiste toutefois que des mouvements radicaux ne s’insèrent dans les processus démocratiques, afin d’ensuite en subvertir les règles.

L’IFODT A UN AN.

Par le Général de corps d’armée Jean-Philippe WIRTH, Inspecteur des Forces en Opérations et de la Défense du Territoire
Sur

proposition du chef d'état-major des armées (CEMA), le gouvernement a créé en 2004 l'inspection des forces en opérations et de la défense du territoire (IFODT), et le 5 janvier 2004, le champ de compétence de l'inspecteur a été défini par arrêté ministériel.
Cette décision répond à un besoin émergent d'évaluation de l'action des forces déployées par les armées à l'extérieur comme à l'intérieur du territoire national, quel que soit le cadre de leur engagement. Elle fait ainsi de L'IFODT l'inspecteur du CEMA.

Elle traduit aussi l'unité d'action des armées engagées contre les nouvelles formes de menaces et de risques qui pèsent sur la sécurité de notre pays et de ses voisins européens. L'IFODT est donc interarmées par nature, ce que reflète sa composition.

Enfin, cette mesure vise à renforcer la cohérence des organismes interarmées qui sont placés directement aux ordres du CEMA et dont le nombre n'a cessé de croître avec le remodelage des forces opéré depuis la fin de la guerre froide. La création de l'IFODT s'inscrit ainsi dans la démarche de modernisation du ministère de la Défense.

*

Cette disposition constitue une étape supplémentaire de la réforme du haut commandement militaire qui a clairement placé le CEMA au cœur du dispositif interarmées et qui a fait de lui l'unique responsable militaire du commandement des opérations dans lesquelles des forces françaises sont engagées, qu'il s'agisse de forces permanentes ou de forces de circonstance, d'une intervention à caractère multinational ou exclusivement national.

L'état-major des armées fournit au CEMA l'aide à la décision qui lui est nécessaire. Il lui offre toutes les capacités d'un bras droit réactif et puissant, investi en permanence dans la planification et dans la conduite de l'action. Véritable bras gauche du CEMA, l'IFODT qui lui est directement subordonné, lui procure une capacité d'appréciation autonome de la situation des forces effectivement déployées sur le terrain. Sa création repose sur l'idée que le même organisme ne peut pas à la fois « bien faire » et « se regarder faire ».
Concrètement l'IFODT agit sur mandat personnel du CEMA et va au contact des acteurs engagés sur les théâtres d'opérations à tous les niveaux de responsabilité. Il exerce ses compétences d'inspection dans les trois principaux domaines suivants :

S'agissant des opérations (OPEX comme OPINT), il évalue les conditions, le sens et la portée des actions dans lesquelles sont engagées les forces françaises, dès lors que celles-ci sont déployées dans une posture opérationnelle, c'est-à-dire qu'elles passent sous le commandement opérationnel (OPCOM) du CEMA. Ainsi l'IFODT a-t-il déjà inspecté les éléments français présents au Tchad (EPERVIER), en Afghanistan (PAMIR et EPIDOTE), et en Côte d'Ivoire (LICORNE)

En matière de défense du territoire, outre la contribution des armées à la sécurité civile (HEPHAISTOS) ou à la sécurité générale (VIGIPIRATE), il contrôle les mesures planifiées et mises en œuvre par les armées pour assurer l'exécution des différents plans de protection et de défense dans les milieux terrestre, aérien et maritime. Dans ce cadre, il fournit au CEMA une appréciation d'ensemble de la situation des points et réseaux sensibles militaires.

Enfin l'IFODT est compétent pour inspecter in situ les différents organismes interarmées (OIA) placés sous le commandement direct du CEMA, au regard de leur mission, de leur organisation et de leur fonctionnement. Dans le respect de la subordination organique à leur armée d'appartenance, il peut aussi connaître des missions remplies par les organismes à vocation interarmées (OVIA). Tel a été le cas pour sa récente inspection de la Base de transit interarmées de La Rochelle.

*

Pour l'exercice de ses attributions le général inspecteur (dont le poste est destiné à tourner entre les trois armées) dispose d'un état-major interarmées dont la taille est comparable à celle d'une inspection générale. D'un effectif d'une dizaine de personnes, il se compose d'un chef d'état-major (CHEM/IHEDN), de trois officiers supérieurs brevetés de l'EMS (un par armée) et d'un secrétariat.

Installé provisoirement dans les locaux de l'ancienne IDOT à la caserne Reuilly, l'état-major est appelé à rejoindre le général inspecteur auprès du CEMA en se colocalisant avec l'EMA au sein du pôle stratégique de Paris, dans les meilleurs délais prévus pour la réalisation de ce projet.

En effet, en fonction des besoins fies a chaque inspection, le noyau toujours constitué par l’IFODT pour composer l'équipe d'inspection, peut être enrichi d'un apport externe en provenance de l'EMA, des états-majors d'armée ou des directions de service interarmées. Jusqu'à présent, ce renforcement a été systématiquement recherché, notamment dans le domaine de l'expertise disponible au sein de la division « opérations » de l'EMA.

Chaque inspection s'articule en trois phases, à savoir une préparation à base de dossiers et de présentations d'état-major, un déplacement d'environ 8 jours sur les lieux de l'action, et la rédaction d'un compte-rendu à destination exclusive du CEMA,

Etabli en coordination avec ceux des autres organismes du ministère, le programme annuel des inspectons de l'IFQPT est approuvé par le CEMA qui se réserve en outre la possibilité 4e mandater inopinément son inspecteur pour toute mission qu'une évolution de situation rendrait soudainement nécessaire, ou pour le représenter le cas échéant.

Ce programme prévoit une dizaine d'inspections majeures par an (OPEX, OPINT et OIA) et presque autant d'inspections ponctuelles de points et réseaux sensibles (PRS) de niveau national, conduites en partenariat avec la DPSD dans le respect du rôle propre à cette direction.

Dans le cadre de ses inspections, l'IFODT est naturellement amené à prendre de nombreux contacts avec les autorités civiles françaises associées à l'emploi opérationnel des années, comme les ambassadeurs et les préfets, ainsi qu'avec les principaux commandants d' forces multinationales au sein desquelles sont engagés des détachements militaires français.Initiée dès l'automne 2003, la montée en puissance de l'IFODT s’est poursuivie jusqu'à la fin 2004, année pour laquelle elle a constitué l'une des dix priorités d'actions défini par le CEMA.

La capacité nouvelle d'inspection dont il dispose dès à présent, et qui couvre en définitive ses domaines de responsabilité non partagée au sein du ministère, lui permet en effet de manifester une proximité accrue vis-à-vis des nombreux hommes et femmes engagés dans les multiples opérations qu'il conduit.

De l’Uniforme
Par Madame le Professeur des universités Françoise THIBAUT, Professeur de droit aux Universités de Poitiers.

L'Cette réflexion a été initialement publiée dans Le Casoar, bulletin de liaison de la Saint-Cyrienne (Amicale des élèves et anciens élèves de l'École spéciale militaire de Saint-Cyr), n° 163, oct 2001, p. 74 à 76.


uniforme uniformise. Il informe et désinforme.

L'uniforme uniformisateur désinforme sur l'intime, sur l'individu porteur qui n'est plus qu'un porte-vêtement indicateur d'une fonction. Il est d'ailleurs possible de concevoir cette uniformisation comme une atteinte à l'identité ou, au contraire, comme une protection du plus secret de l'individualité : l'uniforme induit en lui-même que tous les porteurs de la même enveloppe distinctive seront traités de la même façon et/ou accompliront des tâches identiques. Cette enveloppe rend donc indistincts ses porteurs. L'uniforme sert à ne pas être distingué et entrave toute individualisation. D'un autre côté, l'uniforme informe d'une fonction - « l'habit fait le moine » -, c'est un médium ravageur d'une redoutable efficacité ;

on est vêtu en « ce que l'on fait, ce que l'on est » ; outil de repérage visuel instantané, c'est un simplificateur des relations sociales, un outil hiérarchique et fonctionnel ; peu importe ce qu'il y a à l'intérieur de l'enveloppe distinctive du moment que le rôle indiqué par l'uniforme est rempli.

L'uniforme commença sans doute sa belle carrière à la Tour de Babel ; la Bible ne le dit pas, mais c'est presque évident : dans la multitude affairée, puis le galimatias des langues différentes, la seule façon de s'y retrouver fut de vêtir les transporteurs en transporteurs, les tailleurs de pierres en tailleurs de pierres, les esclaves en esclaves, leurs gardiens en gardiens. Trois mille ans avant les balbutiements de la civilisation indo-européenne, les empereurs de Chine du Nord, déjà, vêtaient les lettrés en lettrés, leur imposant de longues robes entravées pour les empêcher de cavaler, de faire autre chose que penser et s'exercer à la calligraphie. Une complexe hiérarchie de coiffures et de vêtements permettait de distinguer les différents serviteurs de l'État. Le tablier de cuir distinguait aussi le céramiste et le forgeron : même loin du feu, ces artisans devaient toujours en être vêtus, afin que, en cas d'urgence, on les retrouve facilement.

Plus proches de nous, la pourpre bordant la toge indiquait à Rome la fonction délibératrice ou sénatoriale, et les épouses des sénateurs romains étaient astreintes au port d'une unique coiffure permettant de les distinguer en quelque lieu qu'elles fussent ; l'oubli de cette obligation étant lourdement sanctionné.

L'uniforme « oblige » et « libère » ; il est la plus efficace des cartes de visite ; il évite toute explication, et même la déclinaison d'une identité. Point de discours, point de tracas de langues étrangères et de patois mystérieux. Arborer l'habit ou les signes distinctifs de son rôle social évite toute autre justification. La fonction existe dès que l'uniforme apparaît; l'infirmier apporte avec lui l'hôpital, le militaire son bivouac ou son casernement ; la distinction par la « tenue » peut d'ailleurs être valorisante ou dévalorisante, une indication de grade, de hiérarchie, de classification ; tout fautif est en fautif (parfois très voyant), son gardien en gardien ; la présence des deux uniformes ensemble indique automatiquement la hiérarchie : celui qui doit se soumettre et celui qui commande. Mais il « oblige » aussi :

malheur à celui dont l'attitude ne correspond pas à ce que l'on attend de l'uniforme...

L'apogée du système est dans « l'uniforme de masse », pour deux raisons : parce qu'il dépersonnalise complètement ceux qui le portent, et parce qu'il fait la fortune de ceux qui le fournissent. Avec la conscription patriotique au nom de l'État national, la République française inventa « l'usine de confection » et, par là, les premières fabrications « à la chaîne » : une des premières manifestations de la première révolution industrielle est la mise en fabrication des uniformes militaires. Avant, en vertu de la personnalisation des commandements, et de l'origine privée des effectifs, les chefs de guerre équipaient leurs hommes, les officiers s'équipant le plus souvent à leurs frais. Les riches s'équipaient richement, pas toujours uniformément ; les pauvres allaient « n'importe comment », ou en guenilles (mot issu de guet, en néerlandais, qui veut dire coquin), d'où la difficulté parfois de distinguer les gens de guerre des voleurs, faute de repères clairs ; même le roi équipe lui-même. ses troupes. Le premier des « uniformes » uniformisateur militaire de notre histoire occidentale est certainement la tunique du Croisé : dans le chaos humain et les imprévisibles retournements des Terres saintes, la Croix par-dessus la cotte vaut identité. La conscription de la République élective, qui vient bien plus tard, indique un repérage clair, et appelle aussi la facilitation des sanctions aux comportements inadéquats ; toute indélicatesse commise par un uniforme est immédiatement signalable ; celui qui accuse a un indicateur clair (qui peut d'ailleurs aussi l'inciter au silence) ; mais, en principe, l'uniforme protège à la fois l'autorité et la victime. Le système hiérarchique prend « corps » à travers l'uniforme et ses signes distinctifs, de même que le système de sanctions.

Sur les chemins de Compostelle, le pèlerin se distinguait à son large manteau, sa coiffure, son bâton et sa coquille... On le reconnaissait de loin. De même les religieux, les régu- liers, itinérants et mendiants... les séculiers, plus libres hors les offices mais astreints au port des signes distinctifs de leur fonction sacrée, à la robe ou à la longue veste à rabats. En ces longs siècles de culture parcimonieuse, souvent retenue par l'élite, d'analphabétisme quasi général, le vêtement indique non seulement la fonction mais l'appartenance sociale : vêture de petite ou haute noblesse, mise sombre du bourgeois, livrée domestique. Tout comme les enseignes des boutiques, la vêture révèle le métier, le niveau des revenus, parfois même l'âge et le rang dans l'activité : le nombre de rubans au chapeau, les boutons, les galons, les boucles aux chaussures - le port même de chaussures en ces temps ou tant de gens vont nu-pieds ou en sabots -, le droit à l'épée ou au chapeau, au bicorne ou au tricorne, au col de fourrure, aux revers garnis d'hermine ou de ragondin... Dans les rôles plus humbles cela joue aussi : il existe différentes catégories de nécessiteux, repérables aisément. En les secourant, on aide aussi l'institution qui les protège ; l'uniforme des internats uniformise les enfants, formant d'indistinctes masses bleues, noires ou grises. Mme de Maintenon mit toutes ses jeunes filles de Saint-Cyr en uniforme, ne distinguant leur classe que par des couleurs différentes de tabliers ; il y a aussi les bons et les mauvais élèves, ceux arborant un ruban blanc ou rouge prouvant leur excellence, ceux voués au moyen bleu pâle ou au médiocre vert, enfin ceux porteurs de l'infamante coiffure du crétin...

Le Vatican se préoccupa de protéger les chrétiens des maux spirituels ou temporels qui pourraient les détourner du droit chemin : en 1215, le concile de Latran imposa le port de signes distinctifs aux musulmans (vert) et aux juifs (jaune) présents en terre chrétienne, ainsi qu'aux lépreux (noir) et aux prostituées (rouge). La cape, le mantelet, le chapeau, le tablier, rubans et revers prenaient un sens social et distinctif, appartenant à une stratégie de prévention, de précaution morale et sanitaire. La Révolution française crut bien faire à l'automne 1791, par trois décrets successifs, en demandant aux juifs du pape - ceux de l'Avignonnais et du Comtat Venaissin - de renoncer à la cape jaune, aux rubans et aux tabliers ornés de bandes jaunes indiquant leur appartenance au judaïsme, afin qu'ils fussent, comme les protestants, « des Français libres, comme les autres ». Cet abandon leur parut effrayant, car ces signes distinctifs, adoptés depuis Clément VI, constituaient leur « armure » dans leurs déplacements, leurs commerces et la pratique de leurs mœurs.

L'abolition brutalement ordonnée déclencha émeutes et manifestations à Carpentras et alentours, une « guerre des rubans et des tabliers » qui ne prit fin qu'en 1807 à la suite de l'Édit impérial de francisation ; tout aussi brutale et inattendue fut la Guerre des perruques et des bonnets, en Suède, vers 1751, sous Charles XII, entre la Noblesse (les perruques) et le Tiers (les bonnets) pour l'abolition des privilèges et des droits féodaux, origine du parlementarisme nordique moderne.

Religion, guerre et éducation sont souvent liées par l'uniforme, l'arborant et se signalant très tôt dans toutes les sociétés, car ces trois secteurs d'activités « représentent » aussi une mentalité, une adhésion culturelle, politique, une « appartenance » mentale aussi bien que pratique, engendrant la «défense» ou la propagation (propagatio fide). Dans un ouvrage récent, l'écrivain nord-américain Alison Lurie rappelle' que « l'uniforme est un costume totalement déterminé par les autres » évoquant le rôle symbolique et signalétique du vêtement, sa signification d'intégration et de fonction sociales : le vêtement de travail ne correspond pas à un choix, ni à un instinct personnel ; il indique « l'action dans le groupe social » et il est conçu « pour garder les gens à leur place » dans un rapport d'efficience, de hiérarchie et d'ordre. Il contribue à ce qu'une tâche se fasse plus facilement, et que cette dernière se trouve non seulement « indiquée », mais aussi valorisée et reconnue. C'est une évidence pour le « rôle » militaire : sur le terrain, dans la fureur du combat, le vacarme et la fumée, il est essentiel de repérer le chef, le commandant, de voir où sont les hommes de l'unité, qui doit être protégé ou éliminé. Cela est valable pour les combats classiques, terrestres ; mais ça l'est aussi pour des corps plus techniques, au sein même des unités en action, dans lesquelles les hommes ne se connaissent pas forcément : un informaticien ne saurait être confondu avec le lanceur de projectiles. Dans les situations de combat, ou d'urgence, dans lesquelles il y obligation d'une extrême rapidité sans confusion, l'uniforme aide au repérage visuel indispensable.

Le plus souvent, de nos jours, on endosse l'uniforme de sa fonction uniquement dans le laps de temps où on l'accomplit : le maître d'hôtel et le serveur revêtent leur tenue sombre et leur nœud papillon dans leur établissement, le chef de chantier son bleu de travail dans son vestiaire, tout comme l'hôtesse d'accueil, l'infirmière, le professeur ; plus jamais de repérage professionnel au long des rues des grandes villes ; fini, Gabin en spahi dans les bistrots d'Orange, Jean Chevrier en aviateur cherchant sa belle vers le Pont des Arts, plus jamais le pompon rouge du matelot sur les Boulevards... Le militaire devenu fonctionnel et non plus élément du corps social ne revêt l'uniforme que dans ses quartiers ou dans des circonstances précises. Le pompier n'est pas pompier tout le temps, ni le dentiste, ni le juge ; la caractéristique la plus spectaculaire de la déambulation urbaine contemporaine est son anonymat ; la rue n'est plus un spectacle social : elle est un fleuve anonyme, grisé-bleuté, de gens indistincts, dont la liberté consiste justement à n'être ni signalés ni repérés.

L'uniforme désormais universel, planétaire, asexué et mondial est désormais volontaire : c'est le « Jean », qu'il soit blue, black, lavé, foncé, noirci, stoned, washed, délavé, coupillé, élégant, griffé, de récup, numérisé, large ou étroit, propre ou sale, pauvre ou chic. D'abord utilitaire et ouvrier, uniforme des ouvriers, des bûcherons, des chercheurs d'or du Kiondike et du Yukkon à cause de sa robustesse et de sa facilité d'entretien, puis, après la Seconde Guerre mondiale, signe de révolte et de jeunesse insoumise, le « Jean » enveloppe désormais toutes les classes sociales, tous les âges, toutes les activités. Tenue préférée du voyageur, du touriste, il est banal dans les écoles et universités, toléré dans les bureaux, admis dans les banques, commun dans les commerces : il est l'uniforme des non-uniformisés. Il est le vêtement de loisir des cadres, des militaires et des juges, le commun compagnon de toutes les jeunesses du monde, des chrétiens et des musulmans, des Palestiniens comme des Israéliens..., celui sur lequel on se précipite lorsque l'on quitte le vêtement de fonction. Il fait partie de la panoplie libertaire, signe d'évolution progressiste et de modernité, alors qu'en fait il est un signe majeur d'uniformisation des masses, d'indistinction des individus.

Toutefois, sa symbolique libérale et occidentale est si forte qu'il fut un temps interdit en Union soviétique (années 1960-1970) où il fut l'objet d'un florissant marché parallèle, alors qu'au départ il est surtout l'uniforme du camarade-ouvrier. Étrange destin d'un uniforme professionnel détourné pour devenir le repère d'une individualisation contestataire ! Maintenant, celui qui le revêt, qu'il soit général ou pacha d'un quelconque monstre nucléaire, devient parfaitement anonyme, indéterminé, abandonne ses galons, redevient étudiant dans sa tête par le truchement de ce « grimpant de Nîmes »...

La définition avancée par Lurie0, concept très ramassé de la signification du vêtement, est un résumé simplificateur du monde vestimentaire complexe dans lequel nous évoluons : la très grande diversité des origines et des vies fait du « vêtement non signalétique uniformisé » un protecteur de l'intimité et provoque une perte d'identité. Selon les contextes, les circonstances, l'État politique où l'on se situe, ce peut être un avantage ou un inconvénient.

En France, l'uniforme militaire a complètement déserté les rues après la guerre d'Algérie afin... d' « éviter toute provocation »... Pour un individu, passer dans une même journée de l'uniforme au « Jean » signifie « aller du repérage volontaire à l'anonymat programmé » : revêtir l'uniforme signalétique le matin pour l'abandonner le soir et revêtir celui de 1' « uniformité » indifférenciée signifie une intellectualisation importante de sa propre vie et une compréhension profonde du « droit à l'intimité et à la vie privée » telles qu'elles sont exprimées dans les lois françaises. L'individu perturbateur dans ce mécanisme, c'est la femme dont la coquetterie, le goût identitaire, l'attraction pour l'incongru « imaginaire différent » perdurent, même à travers le phénomène très uniformisateur de la « mode de masse ». Un vêtement peu coûteux et « à la mode » peut désormais être fabriqué et vendu - comme un uniforme - à des dizaines de millions d'exemplaires..., mais les femmes trouveront toujours l'idée d'une broderie, d'un pli, d'un ruban, qui les différencie de la voisine...

Finalement grandir, être éduqué, c'est s'être laissé endoctriner pour s'habiller « conforme » dans le travail comme dans le jeu : on ne joue pas au foot en complet veston ; on ne va pas dans sa tour de bureaux en combinaison de plongée. Toutefois la mode généralisée des tennis et des baskets, des « chaussures molles », vient de l'extension phénoménale des sports et des loisirs dans la vie quotidienne : la ville copie les stades, les fabricants l'ont bien compris. À quand les militaires en survêtements ? Il y a trente-cinq ans, l'acteur américain Dustin Hoffmann déboulait dans les soirées mondaines en smoking et en « baskets » : c'était un pionnier... Les officiers chargés de l'instruction des conscrits ont volontiers raconté les problèmes que posait aux jeunes recrues, après des années de « pieds mous », le port des chaussures réglementaires. En fait, une des premières choses que nous apprenons, c'est que l'uniforme est un moyen de communication extraordinairement effi- cace et permet de s'y retrouver, en hiérarchie sociale, quand on débute dans la vie. Le policier-gardien de la sortie de l'école, l'agent au coin de la rue, le pompier avec son extincteur sont sans doute les premières représentations de l'autorité et du « pouvoir d'agir » qu'un enfant reconnaît à son uniforme : pour l'enfant, l'uniforme est presque toujours prestigieux, car il représente l'« acte », l'intervention, le pouvoir d'agir et de changer le cours des choses. Si papa est général et apparaît en uniforme, avec ses décorations, un jour de cérémonie, on sait instinctivement que « papa a du pouvoir et de l'autorité ». En grandissant, on peut acquérir un avant-goût d'uniformité chez les scouts ou dans certaines écoles primaires pratiquant l'uniforme. Entouré de personnes habillées comme nous, nous développons un double sentiment : à l'interne, celui de l'appartenance et de puissance du groupe ; vis-à-vis de l'extérieur, celui de la différence. Pour cette raison, tous les régimes autoritaires, quels qu'ils soient, imposent à leurs populations et en particulier à leur jeunesse – du Duce à Mao - le port de vêtements identiques et des uniformes « civils ». Selon Marx dans Le Capital, l'individu n'est qu'un rouage du grand projet communiste : il « est » dans la masse anonyme uniformisée qui fait la force du système et se fond en elle en arborant l'uniforme prolétarien. II est à sa place, fonctionnellement, systémiquement et socialement. Mais peut-être que dans sa tête ?

Aujourd'hui, dans les sociétés occidentales développées, c'est sans doute dans le monde des services qu'on a le plus recours à l'uniforme : serveurs, chauffeurs, hôtesses, accompagnateurs en tous genres, gardiens, personnels navigants portent les uniformes qui définissent leurs fonctions. Le tourisme et les métiers liés aux transports le pratiquent largement, sans doute en raison des difficultés linguistiques et de la nécessité d'offrir un service parfait. L'uniforme définit le service, donc le travail de celui qui le porte : un commandant de bord en jogging mettrait mal à l'aise, de même que le policier en « jeans » n'inspirerait pas tout à fait confiance. L'uniforme sert à gommer l'individualité, contribue à la dépersonnalisation de celui ou celle qui remplit une fonction. Dans les avions, les chefs de cabine, qui affrontent parfois beaucoup d'agressivité de la part des passagers, disent couramment que leur uniforme leur sert d' « armure » et que les mécontentements ou anxiétés s'adressent « non pas à eux mais à la Compagnie dont ils assurent le service ». Il y a d'ailleurs un paradoxe : car, dans le même temps, les lois récentes tendent à imposer une responsabilité individuelle accrue dans de nombreuses fonctions administratives, obligeant le fonctionnaire ou l'acteur (rarement en uniforme) à faire connaître son identité par un badge ou un cavalier posé sur son bureau ou son guichet. La fonctionnaire territoriale, l'employé des postes, l'agent contractuel peuvent - dans une certaine marge - se vêtir à peu près comme ils veulent dans leur travail ; mais il ont l'obligation d'arborer un signe de reconnaissance compréhensible pour l'usager indiquant leur grade et leur fonction : c'est une sorte d' « uniforme minimaliste » permettant le repérage hiérarchique et fonctionnel.

L'uniforme fonctionne donc comme une sorte de « balise » pour ceux qui ont « besoin » de service, de la personne en uniforme. L'uniforme répond à un « besoin » social : repérer l'uniforme ou le porteur du badge relève de la nécessité de trouver celui ou celle qui doit être le bon interlocuteur, qui résoudra le problème ou indiquera la procédure, qu'il s'agisse du docteur en blouse, de la lingère de l'hôtel, ou du policier au carrefour. Peut-être nos sociétés n'ont-elles plus « besoin » d'uniformes militaires dans les rues pour faire régner l'ordre, depuis que la guerre a été déclarée hors la loi par l'ONU ?

Se professionnalisant, l'armée - surtout de terre - se rapproche de plus en plus du « service public » sécuritaire. C'est d'ailleurs un reproche que les militaires font aux terroristes ou aux civils des guérillas indéterminées : ils tirent dans le dos et ne portent pas d'uniformes. C'est peut-être aussi parce qu'il porte l'uniforme que le militaire est désormais de plus en plus perçu comme un « prestataire de rétablissement de l'ordre et de la sécurité ». L'uniforme indique de manière générale que « chacun est à sa place dans la société » et que cette même société est à peu près en ordre ou sur la voie du rétablissement de cet ordre sécuritaire. Dans les situations de « crises », telles qu'elles sont perçues, l'uniforme militaire signifie, pour la majorité des habitants des pays démocratiques, une clarification situationnelle, un retour à la normalité, une réinsertion de la justice, l'espoir d'un rétablissement de l'ordre, des secours, du calme... et non plus le bruit et la fureur de plus en plus perpétrés sans uniforme...

Réfléchir à cet aspect des choses n'est pas inutile...

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